L’entreprise, une nouvelle institution sociale au XIXe siècle

Il est de coutume chez les historiens de distinguer, au sein de la période industrielle qui commence au XIXe siècle, différentes vagues d’apparition des entreprises. La première a lieu dans les années 1820. La seconde apparait à partir des années 1880. Elle résulte de la seconde industrialisation, marquée par l’apparition de l’économie électrique[1]. Les premières entreprises sont d’inspiration artisanale et proto-industrielle (travail à domicile et/ou intermittent). En France, elles suivent le modèle paternaliste, appelé aussi « modèle domestique », avant que Taylor n’en propose un nouveau : la direction scientifique des entreprises. Dès lors, l’entreprise se complexifie, elle accueille en son sein des ingénieurs puis des managers, et revêt une double dimension, technique mais aussi sociale. Elle devient ce que la sociologie appellera une « organisation »[2].

Il ne faudrait pas pour autant s’imaginer que ce développement des entreprises au XIXe siècle se soit produit sans hiatus. Ainsi que le rappelle l’historien Jean-Pierre Daviet, les formes prises par les entreprises sont différentes et leurs conditions d’apparition ne sont pas homogènes. Même lorsque le système de la grande industrie prend le pas sur les autres modèles, subsistent des ateliers et des industries moyennes anciennes, notamment dans le secteur du textile. Par ailleurs, face aux dérives du modèle de l’entreprise capitaliste, si abondamment décrites dans la littérature romanesque de l’époque (pensons à L’Argent de Péguy ou au Travail de Zola), d’autres types d’entreprises voient le jour : le modèle des coopératives, le Familistère de Guise, la Verrerie ouvrière d’Albi, les banques populaires, ou encore les assurances mutuelles.

Verrerie ouvrière d’Albi

Les grandes entreprises reconfigurent néanmoins le paysage de manière décisive au début du XXe siècle. Les usines anciennes, comme l’importante firme industrielle de la famille Schneider au Creusot, née en 1836, s’étendent en surface et se peuplent de machines. À côté d’elles apparaissaient des usines modernes, dont l’architecture répond aux normes hygiénistes nouvelles[3]. La région appelée « Pays noir » dans le Nord est emblématique de la période : « se côtoyaient les chevalements de mines, les bâtiments d’exploitation, les terrils ou amas de déchets miniers s’élevant parfois jusqu’à 100 mètres de hauteur, les logements ouvriers uniformes, appelés corons. » Les villes et les banlieues s’étendent. L’environnement se modifie et devient même objet de litiges[4].

Le marché autorégulateur : naissance d’une utopie

Comment comprendre que les entreprises aient connu une telle croissance à partir du XIXe siècle ? Selon l’économiste Karl Polanyi, c’est parce qu’elles ont bénéficié d’une organisation sociale qui leur a donné libre cours, une organisation sociale qui était justement conçue comme devant s’effacer au profit du profit. Les entreprises se sont en effet développées à la faveur de l’idée de marché autorégulateur, conception économique que nous définirons à la suite de Michel Callon et de Bruno Latour comme une forme particulière d’organisation et de « formatage » des marchés[5]. En effet, les marchés dans les sociétés n’ont pas toujours été organisés de cette manière. La particularité de l’économie de marché au XIXe siècle, et ce fait est inouï dans l’histoire économique des sociétés, c’est qu’elle subordonne l’organisation sociale au système économique, ainsi que l’explique Karl Polanyi : « Au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans l’économie »[6]. L’organisation du marché autorégulateur vient de ce que le mobile de l’action n’est plus l’usage, comme cela est le cas dans les autres sociétés, mais le gain. Autrement dit, la production de biens ne vise plus la subsistance, mais le profit. Le marché n’est plus ce qui permet à une société de fonctionner, la société devient au contraire « l’auxiliaire du marché ».

Le progrès contre les faiblesses humaines : cosmologie du monde occidental moderne

© Frédéric Bisson

Mais comment comprendre que l’organisation sociale ait été renversée au point d’être subordonnée à cette organisation économique de marché, alors que cela ne s’est produit dans aucune autre société ? L’utopie du marché autorégulateur trouvait en fait de solides assises dans l’idée du progrès apparue à la Renaissance. Avec la révolution copernicienne, l’imprimerie et la découverte de l’Amérique, la représentation du temps, autrefois conçu comme cyclique, c’est-à-dire comme retour périodique du passé, est modifiée. Le choc produit par les nouvelles découvertes, qui rompaient profondément avec le passé, pousse alors les humains à se représenter le temps non plus comme cyclique, mais comme linéaire. Le temps sera désormais conçu par rapport à un futur posé comme un horizon à atteindre. Dès lors, le présent se constitue en vue de ce futur souhaitable : l’idée de progrès est née. C’est dans ce contexte général que se développe, accrue durant le siècle des Lumières, la représentation de la science comme moyen de dégager les lois du réel permettant de prédire les phénomènes et de réguler la société. Selon le philosophe et philologue Heinz Wismann, désormais « le scientifique chemine en améliorant la formulation des lois du réel dans le but de parvenir à dégager la formule ultime qui contiendra la totalité du réel représenté. La science entre ainsi dans une perspective de domination du futur grâce à la découverte de fonctionnalités immuables. »[7] Dans la cosmologie moderne, l’organisation économique de marché, soutenue par la science conçue comme outil du progrès, est le moyen de pourvoir aux faiblesses fondamentales imputées à l’être humain et de satisfaire un idéal renouvelé d’abondance et de liberté[8]. Le progrès devient la seule échappatoire face aux tristes perspectives qu’offre l’homme occidental considéré dans les discours d’inspiration théologique comme un être de manque[9]. L’autorégulation des marchés est la voie de l’auto-perfectionnement de soi et du monde.

Entreprise et innovation à l’heure de la crise climatique

C’est cette croyance qui s’épuise aujourd’hui. Comment progresser ou innover à une époque où les ressources matérielles viennent à manquer, à un moment de l’histoire humaine où la productivité, qui semblait autrefois un moyen de combler les manques et de faire prospérer la société, met en danger l’espèce humaine elle-même ? Le progrès et l’innovation ne sont plus considérés comme un idéal qui irait de soi et entrainerait de fait une amélioration au niveau individuel et/ou social[10]. Ils sont au contraire aujourd’hui les principes à même de faire se dérober le sol sous nos pieds. Karl Polanyi, bien avant que n’éclate la crise climatique, l’avait déjà bien vu : « En fait, la production mécanique, dans une société commerciale, suppose tout bonnement la transformation de la substance naturelle et humaine de la société en marchandises. La conclusion, bien que singulière, est inévitable, car la fin recherchée ne saurait être atteinte à moins ; il est évident que la dislocation provoquée par un pareil dispositif doit briser les relations humaines et menacer d’anéantir l’habitat naturel de l’homme. »[11] La crise climatique aujourd’hui met en évidence les limites de l’organisation économique libérale. Le problème ne réside plus dans la question de la répartition des richesses, mais dans la possibilité même de continuer à vivre sur un territoire.

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Perte de sens

Autre problème, qui vient sans doute du manque d’accord préalable au sein d’une entreprise sur ce qui fait progrès et sur ce qui est innovant, le symptôme de perte de sens. Un phénomène récent témoigne de cette inquiétante étrangeté : la réaction à l’article publié par David Graeber en 2013 sur les « bullshit jobs ». Écrit dans une perspective de provocation, reposant d’abord sur une intuition, l’anthropologue avait proposé cette expression traduite en français par « jobs à la con » pour qualifier l’activité de ces personnes qui répondent, quand on leur pose la question de ce qu’elles font au travail, qu’elles ne font précisément rien. Fait surprenant : le buzz et la vague « virale »[12] de réactions que l’article a suscitée, certaines personnes reconnaissant dans ce type de travail le leur. Sondage à l’appui, il semblerait qu’entre 37% et 40% des personnes interrogées considèrent que leur métier n’apporte rien d’important au monde[13]. Bien avant la crise sanitaire, l’anthropologue posait donc déjà la question des métiers essentiels à la société. Par-delà l’effet comique des récits de « jobs à la con » dans une enquête dont l’anthropologue a fini par faire un livre, ce qui apparait, c’est aussi la souffrance de ces travailleurs sommés d’être productifs sans pourtant devoir produire aucun bien réel pour la société.

L’entreprise réencastrée

La crise climatique et sanitaire constitue un principe de réalité qui pousse les entreprises à s’interroger nouvellement sur leurs effets, sur ce qui les rend souhaitables et sur ce qui leur permet de subsister, et non plus seulement de prospérer. Les entreprises ont en effet dû faire face, elles aussi, au problème mis particulièrement en évidence par l’épidémie de Covid, à savoir qu’elles sont dépendantes des « relations de subsistance qui rendent possible toute production »[14]. Une des solutions pour pallier les effets néfastes du libéralisme autorégulateur, pour l’organisation sociale comme pour les entreprises, réside sans doute dans le fait de se déprendre de la croyance qui a servi à organiser les marchés à partir du XIXe siècle[15]. Autrement dit, l’enjeu pour l’entreprise est désormais de se développer en tenant compte de ses relations de dépendance avec l’organisation sociale, relations que Karl Polanyi décrivait en termes d’encastrement. En France, les nouvelles exigences établies par la définition de la « raison d’être » des entreprises vont dans le sens de cette prise de conscience de l’étroite dépendance entre une organisation économique et l’organisation sociale qui lui permet d’exister. L’entreprise contemporaine est en fait amenée aujourd’hui à prendre en compte les externalités que l’économie des deux siècles précédents rejetait hors d’elle. Les externalités, qu’elles soient positives ou négatives, sont tout ce que l’organisation économique ne rend pas calculable, toutes les entités et les relations qu’elle choisit de ne pas rendre visible par leur mathématisation[16], c’est-à-dire tout ce qui ressortit à l’organisation sociale (par exemple les effets écologiques et psychiques de l’utilisation d’outils technologiques non essentiels au travail ou les bienfaits liés au plaisir de travailler dans un espace réel plutôt que virtuel). La prise en compte dans la production des externalités serait sans doute un moyen de mieux produire, c’est-à-dire de produire en vue de la subsistance, et non plus seulement en vue du gain. Autrement dit, le nouveau défi que les entreprises sont désormais amenées à relever dans une société où la crainte de leur nocivité a supplanté l’espoir de leurs prodigalités, c’est de devenir essentielles à la vie humaine.


[1] Jean-Pierre Daviet, « Mémoires de l’entreprise française du XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 23 | 2001, mis en ligne le 04 mars 2008, consulté le 12 décembre 2020.

[2] Michel Callon résume ainsi en substance ce que développe le livre de Denis Segrestin. Michel Callon, Segrestin Denis, Sociologie de l’entreprise. In: Revue française de sociologie, 1993, 34-4. pp. 676-679. www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1993_num_34_4_4292

[3] Ralph Schor, Histoire de la société française au XXe siècle, Paris, Belin, 2004, p.34.

[4] Jean-Pierre Daviet, « Mémoires de l’entreprise française du XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 23 | 2001, mis en ligne le 04 mars 2008, consulté le 12 décembre 2020. « Il s’agissait d’une part de rejets de fumées et d’eaux polluées en milieu urbain, d’autre part en milieu rural de conséquences de la présence d’usines sur le régime des rivières ».

[5] Michel Callon, Bruno Latour, « « Tu ne calculeras pas ! » ou comment symétrise le don et le capital », CSI, ENSMP, Paris, chapitre d’un livre collectif dirigé par Alain Caillé, Le capitalisme aujourd’hui, La Découverte, MAUSS n°9.

[6] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Éditions Gallimard, 1983 pour la traduction française, p.104.

[7] « L’innovation en mouvement », Raison présente, 2018/2 (N° 206), p. 79-87.

[8] Pour reprendre le titre du livre de Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020.

[9] Marshall Sahlins, Thomas Bargatzky, Nurit Bird-David, John Clammer, Jacques Hamel, Keiji Maegawa and Jukka Siikala, « The Sadness of Sweetness : The Native Anthropology of Western Cosmology », Current Anthropology , Jun., 1996, Vol. 37, No. 3 (Jun., 1996), pp. 395-428. En ligne sur : https://www.jstor.org/stable/2744541.

[10] Chevallier-Le Guyader Marie-Françoise, Maitre Paul, « L’innovation : une injonction ? Avant-propos », Raison présente, 2018/2 (N° 206), p. 3-10.

[11] Karl Polanyi, La Grande Transformation…, p.85.

[12] David Graeber, entretien sur France Culture en ligne sur : https://www.youtube.com/watch?v=y-G7461XhMs

[13] David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui libèrent pour la traduction française, 2018, p.19.

[14] Bruno Latour, « Êtes-vous prêts à vous déséconomiser ? », AOC, 1er juin 2020.

[15] Bruno Latour, « La guerre des deux Karl ou comment faire pour anthropologiser l’économie », in Chroniques d’un amateur de sciences, Paris : Presses des Mines, 2006. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.206.

[16] Michel Callon, Bruno Latour, « ‘Tu ne calculeras pas !’ ou comment symétriser le don et le capital », CSI, ENSMP, Paris, chapitre d’un livre collectif dirigé par Alain Caillé, Le capitalisme aujourd’hui, La Découverte, MAUSS n°9.