Claire Marin est professeure de philosophie en classe préparatoire, philosophe et écrivaine. En mars 2019, elle a publié aux Éditions de l’Observatoire un ouvrage court mais extrêmement riche, sobrement intitulé Rupture(s). Nous avons demandé à cette spécialiste des bifurcations, des épreuves et des ruptures dans la linéarité de la vie, d’analyser les effets potentiels de la crise que nous venons de traverser sur nos relations sociales.

Vous écrivez dans votre essai Rupture(s) : « Les liens avec les autres et le monde qui nous environnent ne sont jamais si sensibles qu’au moment où nous les perdons, plus exactement au moment où nous sommes arrachés à ceux qui comptent pour nous, à notre cadre familier (…) ». Rétrospectivement, ces lignes ne décrivent-elles pas l’état de sidération qui s’est emparé de nous aux premiers jours du confinement ?

©Tim Mossholder

CLAIRE MARIN : Dans cet ouvrage je me suis intéressée aux multiples formes de ruptures et aux traces que l’on en garde. Or, j’envisage plutôt le confinement comme une expérience de privation, contrairement à la rupture qui implique l’idée de perte. Dans le confinement, on était le plus souvent dans l’angoisse de la perte plus que dans son expérimentation véritable. Nous étions momentanément séparés, avec l’espoir de se retrouver. À l’exception des personnes qui ont perdu des proches évidemment. Ce que cette expérience nous a fait réaliser, c’est à quel point on peut être dépossédé de ce qui nous paraît acquis, comme par exemple la liberté de voir ceux que l’on aime, de se déplacer dans un espace familier. Il y a eu une prise de conscience un peu brutale de ce que l’on risquait de perdre, alors que l’on n’aurait jamais imaginé cette situation possible.

Pour certains, le confinement a accéléré les ruptures, pour d’autres il a renforcé les liens. Comment interprétez-vous ces deux phénomènes a priori opposés ?

C. M. : Le confinement a provoqué un effet d’accélération et de décompensation des relations. On a cru parfois que certaines s’étaient révélées, ou que d’autres s’étaient éteintes, mais je me demande s’il s’agissait là d’une expérience de vérité dans la relation à l’autre. Dans les moments d’épreuve, certains liens deviennent très forts, pourtant ce ne sont pas nécessairement ceux qui durent. Beaucoup de ces liens ne survivent pas au moment éprouvant. Il y a des gens dont on peut se rapprocher lorsque l’on est dans une situation de fragilité, mais que l’on n’a pas forcément envie de revoir par la suite, justement parce qu’ils auront été des témoins de cette vulnérabilité et on préfère refermer ces moments-là. Il serait intéressant de voir quels sont les liens dont on a éprouvé la nécessité, qui se seront renforcés pendant ce moment de confinement, et ceux qui auront été des liens de circonstance.

« Là où nous étions tous égaux, c’est dans le partage d’une peur commune »

L’ancrage territorial et la position sociale ont eu des rôles déterminants dans la manière d’envisager sereinement, ou non, les relations pendant cette période. Certains ont pu former des projets de changement de vie, quand d’autres ont vécu ces deux mois dans la sensation d’étouffement, voire dans la violence. De votre point de vue de philosophe, comment lisez-vous ces trajectoires ?

C. M. : Ce que je trouve intéressant dans ce contexte, c’est que les personnes ont pu éprouver des sentiments similaires, indépendamment de positions sociales ou matérielles très différentes. Je pense qu’il est possible de ressentir l’étouffement et la violence dans les 200 m2 d’un confinement bourgeois car l’aisance matérielle ne met pas à l’abri de certains ressentis ou émotions. Alors effectivement, lorsque l’on vit à huit personnes dans deux pièces, la situation est complexe et explosive. Mais s’il y a une forme d’égalité qui a pu se faire jour, c’est précisément face à ce sentiment d’angoisse dont rien ne peut nous prémunir, car c’est un phénomène irrationnel et subjectif. Là où nous étions tous égaux, c’est dans le partage d’une peur commune.

Pour ce qui est des projets de changement vie, je suis assez curieuse de voir ce qu’ils vont vont devenir. Peut-être qu’il y aura beaucoup de petits changements à la marge, mais aussi de grands changements. Il faudra observer les couples pour voir si certaines choses se sont accélérées et si une augmentation du nombre de divorces survient. Je pense que, pour certains, formuler des changements de vie était une béquille psychique pour supporter le confinement, un besoin de se représenter l’« après » dans une vie qui serait plus juste, plus équilibrée, moins stressante. Je pense néanmoins qu’il sera très difficile pour la plupart des individus de changer, notamment pour des questions matérielles et financières. Nous aurons plus de recul sur ce moment dans quelques années. Il sera intéressant également d’observer les effets que cette crise aura sur les générations futures. Quelles traces garderont les enfants et les adolescents d’aujourd’hui de ce moment particulier, et en quoi cela orientera leurs projets d’étude, leurs projets professionnels ou leurs projets de vie ? Il est possible que, pour ces générations-là, le changement s’élabore dans la durée, notamment dans le rapport à la consommation ou à l’environnement. Mais je crois aussi que beaucoup d’entre eux sont aussi influencés par des questions très matérielles et concrètes qui feront que les projets de changement de vie seront difficiles à mettre en œuvre. Le principe de réalité risque sans doute de limiter ces représentations un peu utopiques.

Quels nouveaux types de liens ont émergé à la faveur de cette crise ?

C. M. : Je crois que nous avons pris conscience de notre interdépendance mais aussi de nos dépendances, notamment sur les plans alimentaires et énergétiques. Pour autant, de nouvelles solidarités vont-elles émerger, notamment sur le plan social ? Je crains que tout cela se délite assez vite. Nous avons montré une reconnaissance infinie vis-à-vis des soignants et soignantes mais combien serons-nous dans la rue à les soutenir à la prochaine manifestation ? Là encore, j’ai peur que ces rapprochements soient le fait d’une forme de nécessité, mais je doute que cela fera exploser les frontières sociales et les hiérarchies de manière durable.

©Anestiev

Le spectre du virus ne risque-t-il pas de peser sur notre capacité à maintenir des relations sociales sereines, dépourvues de méfiance envers l’autre ?

C. M. : Effectivement on peut observer que la spontanéité dans la relation à l’autre se met en retrait. Dans la rue on calcule les trajets pour ne pas être trop proche d’une autre personne, on voit apparaître des chorégraphies de l’évitement dans les rayons des supermarchés. On peut l’interpréter de manière négative en l’associant à de la méfiance, mais à mon sens il s’agit aussi de prudence. Et peut-être moins d’égoïsme que de bienveillance envers les autres qu’il s’agit de protéger. C’est quelque chose qui est plutôt nouveau d’ailleurs. Dans le cas du masque, j’ai été étonnée de la vitesse avec laquelle les gens l’ont adopté, notamment dans les transports en commun. La signification du masque, c’est avant tout de protéger les autres de sa contagion potentielle. Il ne s’agit pas que d’un rapport négatif à autrui mais, encore une fois, de la prise de conscience que, d’un point de vue biologique et épidémiologique, nous sommes toutes et tous interdépendants.

Malgré tout, le masque reste un handicap social qui inhibe les contacts spontanés car on anticipe la difficulté à se faire comprendre. Cela peut donc avoir l’effet négatif de limiter les micro-contacts du quotidien. Pour autant il s’agit aussi d’habitudes à prendre. Au Japon, par exemple, il est extrêmement banal d’avoir des étudiants qui vont à l’université avec des masques.

« Certains codes sociaux comme la bise entre collègues pourraient disparaître, mais cela contribuera à redonner du sens au toucher qui sera réservé aux personnes qui nous sont chères »

La question du toucher devient centrale, puisque cela nous est interdit dans beaucoup de cas. Comment envisagez-vous ce monde du no touch ?

C. M. : On s’est rendu compte à quel point le toucher était essentiel. Je pense que certaines formes de toucher qui sont de l’ordre de la codification sociale vont disparaître, et je ne vois pas cela de manière négative, au contraire. La bise entre collègues, par exemple, est une pratique qui peut être intrusive ou susciter des comportements inappropriés. Pour beaucoup de personnes, en particulier pour les femmes, les contacts de ce type étaient souvent contraints. Je pense que nous continuerons à les avoir, mais uniquement avec les gens qui nous sont chers. Il faudra alors opérer une hiérarchie du contact. Je pense que cela redonnera du sens au toucher, il sera un vrai signe d’affection et non plus un code social contraint.

Les outils numériques ont favorisé le maintien du lien, mais ils ont aussi nourri une forme de frénésie dans les relations sociales entre apéros Zoom, webinars et multiplication de réunions professionnelles…

C. M. : Cette frénésie s’est invitée dans les espaces privés d’une manière plutôt envahissante et avec moins d’échappatoires pour les personnes concernées. Cela a pu générer une pression sociale qui s’est ajoutée à la pression professionnelle. Je retiens surtout le caractère intrusif de tels dispositifs qui donnaient un accès visuel à l’intérieur et donc à l’intimité des personnes, ce qui rendait encore plus floue la séparation entre vie privée et vie professionnelle.

J’ai ressenti très fortement le caractère impératif de l’injonction professionnelle à être disponible dans la minute. Beaucoup de personnes autour de moi, des femmes principalement, m’ont confié n’avoir jamais autant travaillé. D’autant que la présupposition de la disponibilité permanente a été visiblement intégrée par les supérieurs. Ces arrangements ont dû se rajouter au stress ressenti par les employés, dont certains étaient soumis à une pression sous-jacente liée au fait que la crise économique risque avoir des répercussions sur l’emploi.

©Claudio Schwarz

Que pensez-vous du débat sur les applications de traçage des malades du Covid-19 ? Quelles pourraient être les conséquences de tels outils sur nos relations sociales ?

C. M. : Je suis très inquiète au sujet du phénomène de la collecte des données médicales des patients, puisque c’est de cela dont il s’agit dès lors que l’on parle d’outils numérique de traçage. Ce processus est en cours depuis 20 ans mais la crise sanitaire fait que la question de l’usage de ces données médicales se pose avec encore plus d’acuité. Sans rentrer dans la thématique de la surveillance dystopique, je pense que l’on est tous conscients de l’enjeu économique qu’elles représentent. Alors l’idée qu’elles soient récupérées par les GAFAM et que les malades soient « fichés » est pour moi une source d’inquiétude. On connait la réalité des traitements différenciés par les assurances, il suffit pour cela de chercher à obtenir un prêt alors que l’on est malade. Et on connait également l’antienne du « c’est pour votre bien » alors que c’est à l’avantage de certains. Les applications de traçage contribueraient selon moi à accélérer ce mouvement. Ce qui est expliqué, c’est que ces outils serviraient à isoler des cas pour leur proposer une quarantaine d’office ou une limitation des mouvements, ce qui nous permet de comprendre quelles pratiques peuvent découler de ces outils. Je considère toutefois qu’elles ne sont pas démocratiques. Et on voit bien que l’on se rapproche facilement de sociétés que l’on pensait éloignées, du fait notamment de la différence de régime politique.

Effectivement, la Chine met en place des mesures très coercitives, comme le score social ou le recours massif à la reconnaissance faciale. Mais il s’agit toutefois d’un régime politique autoritaire…

C. M. : On se rassure toujours en se disant que l’on n’est pas dans le même contexte politique. Néanmoins si on utilise les mêmes instruments, on court le risque d’arriver aux mêmes fins. D’autant que l’on sait que le contexte politique est souvent débordé par le contexte économique. Il ne faut pas croire que la démocratie serait un garde-fou contre la privation de libertés et de privautés. Ma vie de malade, c’est ma vie privée, et elle n’a pas à faire partie des éléments connus, manipulés ou simplement utilisés par de grandes entreprises. C’est en préservant ce type de garde-fous que l’on sauvegardera la qualité de nos relations.

©Hannah Assouline

À lire : Rupture(s) de Claire Marin, collection « La Relève » aux Editions de l’Observatoire, 2019

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