S’intéresser aux manières qu’ont les individus d’entretenir dans les sociétés modernes des relations volontaires avec leurs semblables, c’est s’interroger sur le « lien social ». Depuis plusieurs années, politiques et entrepreneurs se relaient pour pointer sa faiblesse, proclamer qu’il faut « créer du lien social », « entretenir le lien ». Certains phénomènes observés lors du confinement permettent pourtant de penser le lien social sur un autre mode que celui de son absence ou de son entretien. Des indices pour s’établir sereinement entre solitude angoissante et déshumanisation technologique ?

©Philip Justin Mamelic

Détour historique 

Au XIXème siècle, le débat sur le lien social a cristallisé l’opposition entre héritiers de la Révolution Française – les libéraux – et contre-révolutionnaires – les conservateurs. Les premiers soutiennent l’ensemble de l’œuvre politique de la Révolution et notamment toutes les mesures qui visent à libérer les individus de la contrainte des différents groupes qui composaient alors les sphères de socialisation de chaque sujet du royaume de France : suppression des ordres sociaux, suppression des corporations de métiers, lutte contre les particularismes locaux. La Révolution entend libérer l’individu de tous les carcans dans lesquels il est enserré. A contrario, pour des contre-révolutionnaires comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald, cette libération de l’individu porte le risque majeure d’une dislocation de la société. Individualisme effréné menaçant la cohésion sociale ou autorité de groupes divers qui restreignent la liberté individuelle, le débat sur le lien social divise les Français de l’époque. 

Mais à la fin du siècle, les premiers travaux des sociologues, et notamment d’Émile Durkheim, le fondateur français de la discipline, entendent dépasser cette alternative. Enquêtes empiriques à l’appui, ils démontrent que la société moderne n’est pas menacée de désagrégation mais que les modalités de création du lien interindividuel changent. Autrefois restreints à l’intérieur des groupes ou médiatisés par l’autorité des groupes en tant que telle, les liens sociaux sont désormais davantage tissés par des individus libres qui socialisent directement entre eux. D’où ces phénomènes inédits qui explosent tout au long du XIXe siècle : mariages mixtes, migrations individuelles, mobilité professionnelle, exode rural, conversions, etc., que les sociologues vont explorer. Depuis la parution en 1893 de la thèse de Durkheim[1] jusqu’à nos jours, toute une partie de la discipline continue d’explorer cette question : comment la liberté individuelle recompose-t-elle le lien social ?

Pour y répondre, la sociologie multiplie les postes d’observation. Elle s’intéresse aux différences entre les liens sociaux que nous nouons lors de notre socialisation primaire, lorsque nous sommes encore encadrés par des institutions contraignantes – la famille, l’école, etc. – et lors de notre socialisation secondaire, où notre autonomie s’approfondit. Elle précise la manière dont nous évoluons entre différents groupes – groupe d’origine, groupe d’appartenance, groupe de référence – dans lesquels nous nouons des liens différents. Elle scrute les institutions qui médiatisent nos liens sociaux, notamment l’entreprise. Elle décrypte ces formes originales de liens sociaux qui naissent dans de nouveaux groupes, dits affinitaires, dans lesquels les individus s’assemblent volontairement parce qu’ils partagent des idées (partis politiques, associations, etc.) ou des goûts en communs (clubs sportifs, fanbase, etc.) À travers des notions comme l’intégration, la trajectoire, l’exclusion, elle précise aussi l’économie interne des liens sociaux : comment ils se nouent, comment ils s’entretiennent et comment ils sont rompus. 

©Joel Mott

Des limites de la sursocialisation  

Depuis plus d’une décennie, les réseaux sociaux accompagnent l’évolution des liens sociaux propres à la modernité en démultipliant pour chacun l’opportunité de rencontrer des personnes éloignées de ses sphères immédiates de socialisation ou en aidant à entretenir des relations préexistantes. Divers dans leur format, les réseaux sociaux remplissent ce rôle de différentes manières. La typologie établie par le sociologue du numérique Dominique Cardon permet d’en distinguer au moins quatre [2] : dans les réseaux sociaux de type « paravent », comme le site de rencontre Meetic, la rencontre virtuelle est le prélude de la rencontre physique ; dans les réseaux sociaux de type « clair-obscur », comme Facebook, c’est l’inverse, des individus qui se connaissent déjà dans la vie réelle poursuivent leurs échanges en ligne ; sur les réseaux de type partage de contenus, comme Twitter, qui fonctionnent comme des micro-médias, on cherche à se constituer une audience large mêlant souvent un cercle de proches et, si l’on a du succès, des relations de plus en plus nombreuses et distendues. En principe, la rencontre reste purement virtuelle dans les réseaux de type « monde virtuel », typiquement les jeux-vidéos en ligne où l’on se meut par le biais d’un avatar, par exemple Fortnite. Toutefois les évolutions récentes montrent que la rencontre physique y devient de plus en plus prégnante : les groupes de joueurs se retrouvent dans le monde physique, que ce soit pour des séances de test de nouveaux jeux chez Micromania, à la Paris Games Week ou pour assister aux compétitions d’eSports qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes.

Réseaux professionnels ou cocon familial, rencontre amoureuse ou amis proches, le numérique permet ainsi de prolonger les “liens forts” avec les proches, tout en conservant certains “liens faibles” qui se seraient évaporés hors ligne ou d’en initier d’autres qui pourront passer l’épreuve de la rencontre physique pour se consolider. Ces plateformes participent ainsi d’une densification et d’une « augmentation » du tissu social potentiellement sans limite. Or, c’est peut-être là qu’est le danger. La solitude relève désormais du choix, voire de l’hygiène personnelle.                 

©Omar Lopez

Certains réseaux sociaux qui ont fondé leur stratégie commerciale sur des mécanismes psychiques d’addiction (ainsi pour Tinder, dont le système des “matchs” repose sur un usage effréné des données personnelles laissées sur l’application pour optimiser, via un algorithme, les profils proposés aux utilisateurs, les rendant ainsi captifs) concourent à des effets de désubjectivation. Noyé dans la masse, l’utilisateur perd de sa singularité. Sursollicité, il n’a pas le temps de laisser son désir de l’autre se recharger. En réaction, certaines applications de rencontre ont bâti leur modèle sur une promesse de modération. Once, par exemple, ne propose qu’un seul profil par jour à ses utilisateurs. L’application s’accorde ainsi sur l’économie physiologique : l’intensité du plaisir est fonction de l’investissement qui a pu être projeté lors de la phase de séduction. Les couples qui se sont rencontrés ou retrouvés après des semaines de confinement en ont fait l’expérience

La solitude comme moteur du lien social

Ce que l’expérience de confinement a aussi rappelé, c’est que les liens sociaux peuvent être suspendus parce qu’ils laissent la place à d’autres expériences. Expériences de solitude qui n’en sont pas moins, elles aussi, des expériences de plaisir. Au XIXe siècle toujours, les sciences humaines et la littérature n’avaient pas manqué de souligner la capacité de l’objet à remplacer le corps absent. Chez Freud, le phénomène prend le nom de fétichisme : l’objet comble l’absence du corps. Cette relation moderne aux objets donne naissance à une esthétique, le kitsch, défini par Walter Benjamin comme « le côté par lequel la chose s’offre au rêve.[3] » L’objet n’est alors plus seulement ce qui est utile mais ce qui meuble l’humain. Il acquiert ainsi par-delà sa fonction d’usage une nouvelle fonction symbolique. Chez Baudelaire, le peintre de la modernité, la mise en scène d’objets triviaux dans les Petits Poèmes en prose[4] compense le vide laissé par l’impossible réalisation de l’idéal poétique, comme la description du corps féminin compense l’inexistence de la Femme fantasmée. L’objet médiatise alors une autre manière d’être à soi qui recharge l’individu, préalable à la reprise des interactions sociales.

©Ethan Jones

C’est cette corrélation que le confinement est venu démontrer : la solitude dans laquelle nous étions plongés a augmenté nos échanges numériques en volume mais surtout en qualité[5] ; une équation que l’on aimerait voir perdurer. Pour que le désir de socialisation se recharge dans la solitude, les réseaux sociaux doivent apprendre à s’autolimiter. Mais surtout, ils doivent inventer les dispositifs adéquats à l’entretien de liens sociaux équilibré : proposer des lieux, fournir des objets qui médiatisent les liens sociaux, etc. À quand une plateforme de rencontre capable de s’auto-suspendre pour proposer la poursuite de l’échange par un kit correspondance postale fourni ? À quand un messagerie en ligne qui se déconnecte quand on est physiquement avec ses amis ?

A propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.
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[1] Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893. 

[2] Dominique Cardon, Culture numérique, Presses de Sciences Po, 2019. 

[3] Walter Benjamin, « Kitsch onirique », 1927. 

[4] Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, 1869

[5] Pour s’en tenir aux applications de dating, c’est par exemple ce qui remontait fin mars chez Tinder : « Nous remarquons que dès qu’une zone est particulièrement affectée, le nombre de tchats augmente, et ils durent même plus longtemps. » et chez Happn : « 70% des utilisateurs confient discuter davantage dans l’application. » https://www.liberation.fr/checknews/2020/03/25/grindr-happn-tinder-que-se-passe-t-il-sur-les-applications-de-rencontre-pendant-le-confinement_1782205

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