Dans ce scénario du “pire”, nous pourrions donc connaître de façon durable un quotidien rythmé par des interactions à un mètre ou deux de distance, le report de rassemblements jugés non-essentiels, des contacts réduits avec les personnes âgées et vulnérables, des rituels de salutations (poignées de main, accolades, baisers etc.) considérablement réduits… avec leur lot de conséquences allant du simple manque jusqu’à des angoisses sévères, voire des traumatismes.

Car si les outils numériques se sont révélés être une béquille performante pour maintenir nos relations sociales, tant sur le plan pro que perso, chercheurs, médecins, sociologues, psychologues et anthropologues avertissent déjà des conséquences néfastes de cette distanciation sociale.

Comme le soulignait Claudia Ucros, psychologue dans L’ADN « la distanciation sociale implique la distanciation émotionnelle. Après le confinement physique, nous allons devoir faire face au confinement psychique, c’est-à-dire le fait de ne pas s’autoriser à être dans une relation affective parce qu’il y a le danger de la contamination. C’est d’autant plus délicat que la peur engendre un besoin de contact humain – pas forcément physique. On a donc affaire à des injonctions qui vont à l’encontre de notre régulation affective naturelle. »  

Troubles anxieux, dépressifs, stress post-traumatiques… si cette réalité ne devrait toucher qu’une minorité de personnes, le Dr Ernouf, psychiatre en Seine-Saint-Denis à l’hôpital de Ville-Evrard et pour la Fondation Santé des Etudiants de France, interrogé dans Slate, rappelait que « 10% de sujets sur une population de plusieurs millions de gens confinés constituerait une très inquiétante crise de santé publique ».

Face à ces incertitudes et ces mutations en cours et à venir, nous avons exploré de nouvelles façons de nous réunir, nous aimer, partager, travailler… soulevant en même temps de nouvelles questions sur les relations que nous souhaitons entretenir dans le futur tant dans le fond que dans la forme.

Confinement ou l’histoire d’une euphorie numérique

Vous l’avez très certainement vécu et lu. Pendant le confinement, nos usages digitaux ont explosé :

  • Près de la moitié des internautes déclarent passer plus de temps sur les réseaux sociaux depuis le début du confinement avec une nette hausse chez les jeunes (58% des 16-24 ans contre 32% des 55-64 ans)
  • Les médias sociaux ont connu une hausse de leur fréquentation: 55% comparé à février 2019, 121% en mars et 155% en avril, selon les données des FAI collectées par Netscout.
  • En mars, Mark Zuckerberg a annoncé que le nombre d’appels passés via WhatsApp et Messenger avaient doublé (+1 000% des appels Messenger réunissant au moins trois personnes sur le seul mois de mars en Italie)
  • Zoom a enregistré une croissance de 200 millions d’utilisateurs et utilisatrices par jour ces dernières semaines, soit 20 fois plus qu’avant la pandémie
  • 16 millions de personnes ont créé des comptes Netflix au cours des trois premiers mois de l’année, contre 8 millions au dernier trimestre 2019.
  • Même Chatroulette, disparu de nos radars a connu un gain de trafic !

Au cœur de cette croissance numérique, le besoin de s’affranchir du confinement pour partager un moment « comme avant » en attendant… l’après. C’est ainsi que des applications comme HouseParty ont fait fureur. En Espagne, le nombre de téléchargements de l’application a été multiplié par plus de 2 000 pour la semaine du 15 au 21 mars, et par 423 en Italie.

À défaut de nous voir, nous avons donné “de la chair” au numérique. Des échanges plus longs, incarnés et plus intenses, mettant au second rang (au moins un instant) le jeu des apparences qui pouvait régner sur les réseaux sociaux. L’avenir nous dira si cette profondeur dans les relations numériques durera, et nous tenterons d’y répondre au cours des prochains jours avec nos expertes et experts.

©Nintendo – Animal Crossing

Nos relations sociales se sont également exportées au sein de métavers (mondes virtuels fictifs). Au cours des dernières semaines, il aura été difficile de passer à côté du phénomène Animal Crossing. Le jeu connaît un tel succès qu’il pourrait faire de son fondateur Tom Nook une personne quarante fois plus riche que Jeff Bezos (en théorie, dans un calcul complexe et théorique, on vous l’accorde). Une existence virtuelle, véritable “double numérique” venu avec ses offres d’emplois et la présence marketing des marques, comme ŠKODA qui a investi le jeu en s’associant avec le Youtubeur Laink. Un phénomène qui nous replonge dans les promesses du Web 2.0 et d’un métavers qui faisait grand bruit au début des années 2000 : Second Life. Cette crise marquera-t-elle l’expansion de nos avatars et la création de doubles numériques fictifs ? Certains experts affirment que nous n’avons jamais été aussi proches de Ready Player One, le film de Steven Spielberg.

Amour, es-tu confiné ?

Du coté des relations amoureuses, si les situations ont été multiples allant des rencontres « aussitôt débutées, aussitôt confinées », à la guerre des couples en télétravail au bord de la crise de nerfs, les sentiments de manque, d’énervement ou d’amour ont été exacerbés par le confinement. Conséquences directes : une hausse des divorces mais également les prévisions d’un baby-boom. À deux vitesses donc.

Sur le terrain des nouvelles rencontres, Meetic a témoigné d’un pic d’activité d’une intensité rare avec l’émergence d’un slow dating. Prendre le temps de se connaître en opposition à la marchandisation de la rencontre en ligne où culture du « swipe » et autres caddies à garçons ont régné ces dernières années. Confirmation que cette tendance des relations plus denses en ligne pourrait bien s’imposer avant le retour à la normale.

©The Digital Artist

Car n’oublions pas que le monde extérieur qui nous attend risque bien de ne pas être comme avant, et cela de façon indéterminée : tables espacées, contrôles, applications de traçage, caméras de reconnaissances faciales pour vérifier le port de masque et notre température… le retour à la normale pourrait très vite prendre des allures anxiogènes laissant du temps au digital pour innover et installer de nouvelles formes de relations pérennes en ligne.

Télétravail et événements en ligne peuvent-ils s’imposer en normes des relations professionnelles ?

Côté collaborateurs, depuis le début du confinement près de 5,2 millions de personnes ont été plongées dans le télétravail, soit près d’un tiers des actifs avec une volonté de continuer ce mode de travail pour 40% d’entre eux.

Les employeurs, eux, misent également sur une prolongation étendue de cette situation : Facebook et Google ont annoncé que la majorité des employés resteront en télétravail jusqu’en 2021, Twitter s’oriente vers le télétravail ad vitam æternam, PSA prévoit un retour limité malgré le déconfinement laissant présager une nouvelle norme de télétravail pour 80 000 employés

Entre désir affirmé de la part des collaborateurs, et télétravail préventif pour les dirigeants, pouvons-nous imaginer que cette crise modifiera profondément nos modes de collaborations ? Possible. Mais c’est également un scénario auquel s’oppose l’expérience de l’entreprise IBM. En 2017, après avoir intégré le télétravail de façon massive, l’entreprise avait dû mettre en place un plan de motivation pour que les collaborateurs reviennent travailler dans les locaux. Pourquoi ? Le télétravail entravait l’innovation et la collaboration. Trois ans plus tard, nous avons su identifier les bons rituels et des bonnes pratiques, mais ceux-ci seront-ils suffisants pour enclencher un basculement massif ?

Côté événementiel, avec des rassemblements très vite annulés, le choc fut brutal : plus de 15 milliards d’euros de pertes. Une vague qui a emporté dans son sillage l’ensemble des événements professionnels dans une situation amenée à durer puisque les rassemblements de plus de 5 000 personnes devraient être interdits jusqu’en septembre. Et ici les grandes lignes des scenarii possibles sont sensiblement les mêmes.

©Anthony Delanoix

La numérisation des événements peut-elle s’imposer ? Le digital s’est avéré être un allié démontrant que les événements pouvaient se tenir en ligne. C’est ainsi que Laval Virtual, l’événement dédié aux réalités alternatives, s’est transformé en « Laval Virtual World ».  Le contenu a été repensé autour d’avatars virtuels permettant le networking. Résultats : 11 200 personnes « réunies ». Cette digitalisation des événements pourrait donc prendre du poids dans les mois qui viennent comme le démontre la récente levée de fonds d’1.3 million d’euros réalisée par Eventmaker, plateforme d’organisation d’événements (physiques et digitaux) en ligne.

Aurons-nous au contraire un très fort besoin de nous retrouver physiquement ? Et sous quelles conditions ? Le retour massif vers des événements ancrés dans la « réalité » est également à prendre au sérieux.

Écoles : l’inclusion numérique en première ligne

Si nous avons connu des éclairs de génie dans la façon de faire cours à distance renforçant ainsi les liens entre professeurs et élèves, comme celle de Marie-Solène Letoqueux, maîtresse en maternelle.

Ou des scènes amusantes autour de cet enseignement à distance…

@marielechat0

Classe croûte de déconfinement 👨‍🍳 Merci Macron de ne pas avoir rouvert les écoles supérieures !

♬ son original – marielechat0

Nous avons également fait l’expérience d’un visage plus sombre porté par des relations professeurs-élèves à distance qui ne prenaient tout simplement pas (conditions de travail difficiles à domicile, professeurs peu à l’aise face à la webcam…) et/ou une fracture numérique qui scindait l’accès à l’éducation en deux. Comme le rapporte l’UNESCO : « Tenus à l’écart des salles de classe par la pandémie, 826 millions d’élèves n’ont pas accès à un ordinateur à domicile et 706 millions n’ont pas l’Internet à la maison, alors que l’enseignement numérique à distance est utilisé pour assurer la continuité de l’éducation dans la grande majorité des pays ». Un numérique nécessaire à l’éducation qui devrait accélérer la mise en place de « solutions universelles et équitables pour rendre la révolution numérique inclusive », comme l’a déclaré la sous-directrice générale de l’UNESCO pour l’éducation, Stefania Giannini.

Entre modèle mixte ou 100% digital, un nouveau modèle éducatif pourrait bien sortir de cette crise, ou du moins une accélération que nous aurons l’occasion de traiter en profondeur dans notre dossier dédié à venir. 

Famille, amis, collègues, conjoint, enseignants… nos relations ont toutes été profondément impactées par la pandémie, et pourraient les redessiner autour de trois grands scenarii volontairement caricaturaux.  

Scénario n°1 :

  • La peur du contact s’impose
  • Le monde extérieur est anxiogène par ses règles sanitaires
  • Nous préférons déporter une partie de nos relations sur le digital de façon durable
  • Le business des événements, des rencontres, de l’éducation… suit la marche bénéficiant ainsi aux solutions digitales ou à ceux qui ont réussi leur mue

Scénario n°2 :

  • La surexposition au digital créé une forme de rejet
  • Chacun a appris l’importance de se déconnecter de temps en temps le JOMO (« Joy of Missing Out ») remplace le « FOMO » (« Fear of Missing Out »).
  • Nous renouons avec un besoin de vraies relations, physiques, extérieures
  • Plus que jamais les business qui intègrent un facteur relationnel s’ancrent dans le réel

Scénario n°3 :

  • Rien ne change ou presque
  • Cependant, nous avons appris sous la contrainte à déporter une partie de nos relations en ligne
  • Nous conservons le meilleur des deux mondes
    • Les relations en ligne se substituent à de nombreux déplacements que nous ne jugerons plus « nécessaires » avec l’argument majeur de la lutte contre le réchauffement climatique
    • En parallèle, nous revalorisons le besoin d’expériences lors de rencontres et événements peut-être plus locaux

Nous vous proposons d’explorer ces possibles au cours des prochains jours et à partir de demain dans un rendez-vous en direct avec Heloïse des Monstiers, VP Meetic & Lexa.

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