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Transformation industrielle : aussi une affaire de sciences et de démocratie

Avec Veolia
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Re-industrialiser nos territoires est devenu une discussion de premier plan au fil de la crise sanitaire : à la fois axe stratégique et géopolitique pour maintenir un État souverain, mais également exigence de citoyens à la demande d'emplois locaux et pérennes.

C'est aussi l'étape indispensable à la transition écologique. Relocaliser l'industrie permet de limiter les transports et leurs coûts associés et de mettre en place des économies circulaires en circuit court. Ne pas exporter nos externalités négatives va nous pousser à les minimiser, puisqu'elles seront visibles et vont impacter notre quotidien.

Prise en compte de la biodiversité des sites de productions, intégration au paysage, politique de site ouverte vers les citoyens, sont autant d'approches qui pourraient émerger d'une relocalisation. Mais le challenge n'est pas des moindres.

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Relocaliser l'industrie, c'est aussi la transformer

Les entreprises l'ont compris, relocaliser est un défi. Il faut non seulement changer de modèle économique mais aussi sortir d'un modèle descendant pour intégrer les besoins et les demandes locales des consommateurs, bénéficiaires et parties prenantes.

Ce sont souvent les métiers (marketing et communication, ressources humaines) et secteurs (grande consommation, boissons et produits alimentaires, cosmétique) les plus proches des consommateurs finaux qui ont amorcé cette transformation de leur organisation. L'approche nécessite d'innover et les entreprises n'hésitent pas à s'inspirer de l'état d'esprit et des méthodes de travail amenées par la pression de la transformation digitale : depuis les années 2010 être agile, se réinventer, se mettre en réseau avec des petits acteurs sont des pratiques classiques.

Vouloir transformer l'industrie sans transformer la recherche est un vœu pieu

Aujourd'hui cette innovation doit se mettre au service de la transformation écologique. Ces nouvelles méthodes de travail, plus connectées à leur écosystème direct, doivent intégrer les métiers et les secteurs qui sont traditionnellement plus loin du consommateur. Mais l'industrie lourde, business-to-business et éloignée du consommateur final, n'a pas pris de plein fouet l'injonction à changer. Certaines équipes manquent parfois cruellement à l'appel, notamment les métiers de la R&D. Or, vouloir transformer l'industrie sans transformer la recherche est un vœu pieux.

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Industrie : l'enfant de la recherche ?

Air Liquide et les laboratoires de l'ESPCI au début du XXème siècle, Michelin et ses pneus brevetés dès 1890, Renault et ses boîtes de vitesses à prise directe brevetés en 1899… Presque toutes les entreprises industrielles du CAC40 ont un lien historique à des laboratoires scientifiques, à des inventions techniques et ont bénéficié du système de valorisation de la recherche pour se développer et devenir des "fleurons français".

Aujourd'hui encore, elles sont largement connectées à la recherche pour générer de nouvelles innovations : la moitié des entreprises du CAC40 dépense entre 1% et 18% de leur chiffre d’affaires dans des investissements en R&D, tous les industriels font la cour aux étudiants des écoles d'ingénieurs pour attirer les meilleurs talents, les secteurs aéronautiques, pharmaceutiques et automobiles dépensent plus de 15 milliards d'euros par an en R&D en France seulement.

Comment imaginer changer nos industries si on ne change pas nos approches de la recherche et de sa valorisation ? Ce lien profond entre la recherche et l'industrie doit être repensé alors que nous vivons un changement de paradigme historique. Penser l'industrie de demain demande de sortir des modèles du XXème siècle.

Comment passer d'une approche orientée besoins clients vers une approche orientée besoin de la société ?

Les schémas industriels classiques (course concurrentielle, secret, emphase sur la sécurité – mais jamais sur la justice ou l'accessibilité) découlent des schémas de recherche et de propriété intellectuelle classiques (rapidité de remplacement des technologies fondée sur des avancées scientifiques, système de brevets, neutralité de "la science"). Ils sont intimement liés à l'histoire du siècle dernier, et fonctionnaient en soutien de la croissance dans une ambiance de guerres économiques. Or nous sommes entrés dans un nouveau cycle, plus collectif, plus partagé, qui se veut plus juste et nous peinons à adapter nos modes de production et de recherche à cette transition.

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Il est temps pour les métiers de la R&D – et les départements qui doivent contribuer avec eux à l'innovation (achat, supply chain, juridique, marketing) – de s'emparer ensemble de ces sujets. Comment passer d'une approche orientée besoins clients vers une approche orientée besoin de la société ? Comment repenser les pratiques et accélérer pour passer de l'acculturation à l'innovation ouverte de ces dernières années au passage à l'action collective ?

L'enjeu est d'autant plus crucial dans le contexte d'une ré-industrialisation de la France : que ce soit en termes de paysage, de liens de voisinages, d'interrogation sur la qualité de l'air ou des sols, les citoyens demanderont à être intégrés aux démarches industrielles de leur territoire. Cela ne sera possible qu'avec une politique d'innovation ouverte et tournée vers la société.

Une ré-industrialisation au service de la justice sociale et écologique ?

Des modèles d'innovation ouverte mis en œuvre pour répondre à des enjeux de société existent et sont déjà adoptés par de grands industriels. Ainsi, Perrier (du groupe Nestlé) a lancé un programme autour du packaging plastique en collaboration avec SoScience. L'approche est résolument ouverte à la société civile : start-ups mais aussi associations, entreprises sociales, laboratoires publics, collectifs citoyens sont invités à co-créer avec les centres techniques de l'entreprise pour avancer ensemble vers un avenir sans pollution plastique.

De ce programme sont issues trois collaborations de recherche et innovation dont une d'économie circulaire : Flexikeg et Perrier collaborent pour proposer de l’eau gazeuse dans un fût innovant, flexible et réutilisable, dans l’objectif de réduire les déchets plastiques et les émissions carbones. Les fûts Flexikeg peuvent être installés dans des magasins de vrac ou sur des tireuses de restaurateurs, et une fois vides ils peuvent être à nouveau remplis et remis dans le circuit. Bref, une solution qui met fin au packaging et déchets plastiques de petit format.

Si la démocratie doit gagner du terrain dans notre système industriel, alors elle doit nécessairement gagner du terrain dans les laboratoires

L'exemple est déclinable à tous les pans de la vie quotidienne : ainsi les citoyens veulent prendre part aux décisions d'infrastructures et de construction qui impactent leur territoire. Or ces décisions nécessitent un maillage fin avec les acteurs du BTP, des acteurs peu habitués à des discussions et approches en faveur d'un impact écologique positif. Leur forte culture technique et leur profil d'industrie lourde n'y sont pas pour rien…

Procéder à une refonte de départements techniques pour changer profondément le visage de notre industrie, et avec cette dernière notre environnement local, est une nécessité. Pour autant, cela ne veut pas dire que la science ou la technologie va nous apporter toutes les réponses à la transformation écologique. En premier lieu, c'est d'une transformation démocratique dont il s'agit : si la démocratie doit gagner du terrain dans notre système industriel, alors elle doit nécessairement gagner du terrain dans les laboratoires.

À propos :
Ingénieure diplômée de l'ESPCI Paris, spécialiste de la physique des ondes et des neurosciences, Mélanie Marcel a débuté sa carrière en travaillant sur les interactions machines / cerveaux. Elle a fondé SoScience, une plateforme d'innovation qui a pour but de remettre la recherche scientifique au service de la société et du bien commun.


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