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C215, l'art au contact de la société

Avec Le Livre des Tendances
© C215

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Bombes de peinture, pochoirs, collages, mosaïques, stickers, installations… Depuis le début des années 80, le street art s'est imposé comme un mode d'expression artistique à part entière, en connexion directe avec la rue. Médium créatif propice à la revendication, il donne la possibilité aux artistes de dialoguer avec les citoyens. Pas étonnant dès lors qu'il soit devenu au fil des ans un outil pour pointer les dysfonctionnements de nos sociétés. Cette contestation créative prend de l'ampleur alors que les problèmes sociaux, économiques et environnementaux sont devenus particulièrement saillants.

Avec ses œuvres figuratives et colorées, l’artiste C215 peint sur les murs des villes depuis une quinzaine d'années. Classé dans le top 10 des meilleurs street artistes mondiaux, connu et reconnu au niveau international, il est devenu le défenseur, au travers de ses fresques, des valeurs citoyennes et humanistes, comme en témoignent son hommage au policier Ahmed Merabet tombé sous les balles des frères Kouachi lors des attentats de Charlie Hebdo, ses portraits de SDF, ou ses représentations de la communauté LGBT.

Quel poids l’art urbain peut-il avoir sur les débats autour du climat, du racisme et du genre ? Peut-il éveiller les consciences ? L’ « artiste citoyen » semble ne pas en douter.

Christian Guémy aka C215 ©DR

Avec la crise sanitaire et le réchauffement climatique, l'art a-t-il encore le loisir de rester cantonné à des considérations purement esthétiques ?

C215 : L'art urbain a la capacité de permettre aux artistes d'interagir avec la société. Ce n'est pas une injonction. C'est simplement une possibilité. À ce titre, ce n'est pas étonnant que la campagne contre les féminicides, que l'on peut voir actuellement sur les murs de plusieurs grandes villes de France, emprunte le langage du street art, avec des collages lettre par lettre. Ce n'est pas seulement l'art qui investit le domaine du militantisme. Le militantisme est en train d'investir le domaine de l'art.

Est-ce pour cette raison que vous avez choisi la rue comme terrain d'expression ?

C215 : Je n'ai jamais voulu devenir artiste, et je n'ai jamais escompté que ça puisse fonctionner. J'ai fait ce choix, car c'était un moyen d'avoir une relation directe avec le public. Ça s'est fait comme ça. À l'époque, le métier de street artiste n'existait pas. Il a fallu inventer son langage, son vocabulaire, son accent, ses chapitres. Il a fallu tout inventer. Il n'y avait pas la possibilité de se projeter comme un jeune pourrait le faire aujourd'hui. C'était un saut dans le vide.

Avec le temps, le street art est devenu un phénomène, une industrie. Le contexte a changé. Je n'interviens plus dans la rue ou sur Internet de la même manière qu'à mes débuts. À partir de 2005, un gros travail a été fait par certains artistes, notamment Jef Aérosol, Blek le Rat, JR ou encore Space Invader, pour s'adresser à un public très large, ce qui a eu pour conséquence de démocratiser notre langage créatif. Cette ouverture au plus grand nombre, et même en définitive à l'ensemble de la société, a représenté une évolution marquante. Elle s'est faite au détriment d'un public plus pointu.

Quand je parle de la laïcité, du droit à l'avortement, ou du respect des communautés LGBT, je n'ai pas l'impression d'être engagé. La société est en marche vers ça.

C215

Le fait que l'art urbain soit au contact de la société est-il un atout pour qu'il soit plus engagé ?

C215 : Assurément. Mais je pense qu'il y a engagement à partir du moment où le langage est clivant. De fait, je me considère avant tout comme un « artiste citoyen » . Je parle du vivre-ensemble et j'exprime un socle de valeurs communes. C'est une démarche citoyenne plus que de l'engagement. Pour autant, je défends certaines causes qui peuvent être clivantes, notamment l'accueil des réfugiés.

Pour moi, il est évident que nous devons être ouverts et généreux, mais ça ne l'est pas pour tout le monde. Quand je parle de la laïcité, du droit à l'avortement, ou du respect des communautés LGBT, je n'ai pas l'impression d'être engagé. La société est en marche vers ça. Il faut savoir placer le curseur au bon endroit.

Défendre la cause des migrants ou celle des LGBT ne revient-il pas malgré tout à adopter un positionnement progressiste ?

©Daniel James

C215 : Je travaille sur certaines causes, car elles me touchent particulièrement. Donc, je l'exprime dans mes œuvres. C'est le cas notamment de la lutte contre la transphobie. Mais je ne vois pas ça comme un engagement. Je fais simplement mon devoir de citoyen. Par exemple, l'affaire Adama Traoré est tellement clivante et controversée qu'elle pourrait représenter un engagement pour les artistes qui décident de s'y intéresser. Ce qui fait la différence, c'est quand un sujet ne laisse personne indifférent et divise.

Quelle est la position des galeries ?

C215 : Les galeries ne font que du business. Quand elles vendent de la rébellion, leur but est de faire de l'argent, pas d'améliorer la société. Et elles cherchent surtout à proposer des œuvres correctes et ludiques. Je ne fais pas un procès d'intention. C'est un système, et le galeriste est obligé de plaire à des clients qui sont le plus souvent favorisés par la vie, et qui n'ont pas nécessairement envie de voir des œuvres contraires à leurs valeurs, et encore moins de les acheter.

Gagner de l'argent est nécessaire pour pouvoir faire des choses moins lisses. J'ai passé trois semaines bénévolement dans une maison d'arrêt pour faire des portraits. Je peux le faire parce que j'en ai les moyens.

C215

C'est un problème, car les artistes doivent trouver leur business model pour être libres de s'exprimer. Et ce n'est pas évident. C'est toute la limite de l'engagement du street artiste. Il y a un arc de tension. Gagner de l'argent est nécessaire pour pouvoir faire des choses moins lisses. Récemment, j'ai passé trois semaines bénévolement dans une maison d'arrêt pour faire une série de portraits de détenus. Je peux le faire parce que j'en ai les moyens. Je suis obligé de ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier pour rester libre.

Aux États-Unis, certains artistes, comme Obey Giant, sont devenus des militants à part entière… Est-ce une évolution possible en France ?

Obey ©Chris Christian

C215 : Il faut arrêter de comparer la France avec les États-Unis ; cela fait partie des problèmes que nous avons en ce moment. Là-bas, rien n'est consensuel. C'est une société entièrement binaire. Il y a deux camps, démocrates ou républicains, Pepsi ou Coca, cow-boys ou Indiens… Les œuvres d'Obey Giant touchent les Américains les plus à même de consommer du street art, c'est-à-dire les démocrates.

En France, il est possible d'adopter une position médiane. Mais nous n'avons jamais subi aussi fortement et aussi profondément l'américanisation de la société française. Le mouvement Black Lives Matter rencontre actuellement un écho en France et inspire les artistes, mais la transposition dans notre pays de ce qui se passe aux États-Unis reste extrêmement superficielle. C'est un phénomène délétère. Les violences policières, la criminalité par armes à feu, tout comme le racisme, ne sont pas comparables. Nos histoires respectives sont très différentes.

Ici, nous avons déjà bien assez de problèmes avec la décolonisation. En 2022, je vais travailler sur la thématique de la guerre d'Algérie, car il faut absolument crever l'abcès et pacifier cette question… Célébrer l'indépendance de l'Algérie et les héros du FLN comme s'ils étaient nos héros… Je milite pour qu'on réponde aux grandes questions sociétales actuelles avec notre héritage culturel universaliste.

En 2022, je vais travailler sur la thématique de la guerre d'Algérie, car il faut absolument crever l'abcès et pacifier cette question…

C215

Même si l'art n'a jamais été aussi engagé, certaines œuvres sont jugées racistes ou sexistes, alors même que leurs auteurs ne le sont pas. Comment expliquer cette contradiction ?

C215 : Il y a notamment eu l'affaire de la fresque peinte par Hervé Di Rosa à l'Assemblée nationale pour célébrer l'abolition de l'esclavage, considérée comme raciste par certains militants… Mais ce n'est pas la seule. Ces polémiques reflètent le questionnement des nouvelles générations. Il faut composer avec les consciences qui s'élèvent. S'imposer à soi-même le respect de l'autre n'est pas nécessairement une perte. C'est aux artistes eux-mêmes d'évoluer.

Nous entrons dans un monde d'empathie où il y a davantage de considération pour la sensibilité des autres. Après, il faut trouver un équilibre. Il y a une indulgence à avoir pour ce qui a été fait dans le passé et une exigence à instaurer pour ce qui est fait actuellement, de même que pour ce qui sera fait demain.

Que va-t-il se passer pour vous prochainement ?

C215 : Je travaille de plus en plus dans les prisons. C'est vraiment ce qui m'attire le plus. Cela me permet de me pencher sur la thématique de la résistance, car l'univers carcéral se prête bien à ça. Je travaille sur la mise en lien du passé et du présent des prisons, grâce au parcours des anciens détenus, que ce soient les pacifistes et les anarchistes incarcérés pendant la Première Guerre mondiale, les résistants pendant la Seconde Guerre mondiale, ou les membres du FLN en France qui ont été emprisonnés.