Open-source vertueux

Le 5 juill. 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021,
22 secteurs clés décryptés (352 pages).


En quoi consiste votre solution ?

Gaël Duval : L'idée est de partir de la version open source d'Android, car c'est un système dérivé de Linux et donc un logiciel libre. Google a ajouté de nombreux services propriétaires par-dessus après l'avoir racheté, mais le cœur reste libre. On prend ce cœur libre, on le nettoie de tout ce qui le lie à l'écosystème Google, on le « purifie » en quelque sorte, notamment en changeant le moteur de recherche et en enlevant le système de géolocalisation. On les remplace par autre chose, plus vertueux, qui offre des garanties sur la vie privée. On aborde tous les services, dans toutes les couches du système, même les couches profondes. Par exemple, quand on démarre un téléphone Android « classique » , une connexion se fait sur un serveur Google pour savoir si Internet fonctionne. Même ça, on le corrige.

Qu'est-ce qui vous a poussé à créer /e/ ?

G.D. : Il y a trois ans, j'ai réalisé à quel point toutes nos données personnelles se concentraient dorénavant dans nos Smartphones, et que ce marché est un duopole : d'une part Google avec Android qui équipe 80 % des téléphones sur la planète, et de l'autre Apple avec iOS. Et dans les deux cas, c'est une moisson permanente et industrielle de données personnelles qui s'opère, sans notre consentement explicite… Une étude datant de 2018 a montré qu'un utilisateur d'iPhone envoie sans le vouloir 6 Mo de données personnelles par jour chez Google, et sur Android, c'est le double.

©Pexels

Cette situation est inacceptable, car elle remet en cause notre droit à la vie privée. Elle menace nos libertés. À titre professionnel, c'est potentiellement un désastre également… La compétition étant faussée, il existe de sérieux enjeux d'intelligence économique. Je me suis donc posé la question de l'existence d'un écosystème mobile alternatif et crédible, c'est-à-dire viable pour un usage normal et par des êtres humains qui ne sont pas forcément informaticiens. Et je n'ai rien trouvé. Alors a germé l'idée de proposer quelque chose de nouveau, en intégrant de nombreuses briques logicielles qui existent déjà dans l'open source.

À quoi ressemble un système d'exploitation « dégooglisé »  ? Est-ce que les fonctionnalités sont les mêmes ?

G.D. : Oui. Nous essayons d'offrir une expérience utilisateur la plus « normale » possible, quelque chose de simple à utiliser, qui ne nécessite pas d'apprentissage. On retrouve même un store d'applications Android, avec 70 000 applications parmi les plus connues, mais qui n'est pas Google Play Store.

Comment être certain que les données sont correctement protégées ? Est-ce vérifiable ?

G.D. : Nous offrons des outils pour cela. Dans notre store d'applications, on peut notamment voir si telle ou telle application intègre des « pisteurs » . Ce sont les équivalents des cookies pour les applications. Ils permettent de suivre les utilisateurs dans leurs usages. Par exemple, vous utilisez une application de cuisine, mais vous ne savez pas que cinq régies publicitaires, mais aussi souvent Google et Facebook, savent que vous utilisez l'application… Donc nous disons : sachez que cette application intègre tous ces pisteurs, après, choisissez en connaissance de cause.

Mais nous allons plus loin, car /e/ n'est pas qu'un système d'exploitation mobile. C'est aussi un ensemble de services en ligne « de base » , comme une adresse e-mail, un drive pour stocker automatiquement ses photos, une solution office en ligne… Et toutes ces données sont stockées et chiffrées sur des serveurs. Nous ne les lisons jamais, car notre business model ne repose pas sur l'exploitation des données personnelles. Tous ces services sont d'ailleurs en open source, et celui qui le souhaite peut même les autohéberger. C'est notre garantie ultime !

On peut avoir une vie numérique plus vertueuse, tout à fait normale et agréable sans les GAFAM.

Comment expliquer que les réseaux sociaux continuent à siphonner en toute impunité les données de leurs utilisateurs, malgré le scandale Cambridge Analytica et l'affaire Snowden ?

G.D. : Parce que la régulation est faible. En vingt ans, une industrie qui compte parmi les plus riches de la planète est littéralement sortie de terre. C'est comme la conquête du Far West : on va très vite pour prendre des positions, car c'est la loi du plus fort et du fait accompli… C'est la loi des fonds d'investissement géants aux USA. Et quand les sociétés se réveillent, il est plus compliqué de réguler, car les positions sont déjà prises.

Il y a aussi une forme de dumping immense… C'est M. Tout-le-Monde qui finance Google en faisant ses courses, car l'activité économique de Google consiste à vendre de la publicité. Depuis peu, on commence à réguler, notamment avec le RGPD, mais ça prend beaucoup de temps et ce n'est pas certain que ça aboutira, car le lobbying est intense à Bruxelles et dans les pays européens. C'est pour cette raison qu'il faut proposer des solutions différentes. Et le marché aujourd'hui attend ça.

La résistance à l'exploitation des données est-elle appelée à s'intensifier toujours plus dans les prochaines années ? Quelle forme pourrait-elle prendre ?

G.D. : Elle s'intensifie de manière extraordinaire. Mais, personnellement, je considère qu'il s'agit plutôt de « proposer une nouvelle voie » que de « résister » . Ce qui m'amuse, c'est que ceux de ma génération qui ont connu Internet à ses débuts se souviennent très bien que c'était très utile et beaucoup moins intrusif en matière de données personnelles. Google et Facebook n'existaient pas. Il est donc possible de fonctionner autrement. Je le vois tous les jours, et les utilisateurs de /e/ également : on peut avoir une vie numérique plus vertueuse tout à fait normale et agréable sans les GAFAM.

Comment comptez-vous développer votre solution dans un avenir proche ?

G.D. : Nous essayons de devenir l'acteur de référence sur ce nouveau marché de l'écosystème mobile plus vertueux. Et nous commençons à nouer des partenariats, notamment avec Fairphone. Nous sommes surpris par la demande, car nous ne nous considérons même pas en V1 et avons commencé nos premières ventes il y a moins d'un an.

Parcours de Gael Duval
Détenteur d'un DESS en informatique et ingénierie logicielle/réseaux/image obtenu à l'Université de Caen, il est le créateur de Mandrake Linux, un OS qui avait pour vocation de proposer une version « desktop » de Linux, très simple à utiliser. Après avoir cofondé et dirigé plusieurs startups, il a lancé /e/ en 2017 dans le but de proposer le premier système d'exploitation vertueux en France.
À consulter : /e/ fondation

La copropriété de demain, sur-mesure et participative

Le 28 juin 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021,
22 secteurs clés décryptés (352 pages).


En quoi consiste votre proposition ?

Olivia Frapolli : Nous concevons des résidences sur mesure, avec des appartements et des espaces partagés adaptés aux attentes de ceux qui vont y vivre. Pour cela, nous impliquons l’habitant final dès le début de la chaîne de fabrication du logement, au moment de la rédaction du cahier des charges. Nous renversons l'ordre établi en trouvant les acquéreurs avant de démarrer la construction. Nous économisons sur les frais de communication et les frais de portage, le coût du logement est diminué et nous pouvons ainsi proposer du « sur-mesure au prix du prêt-à-porter » .

D'où vous est venue l'idée ?

O.F. : En tant qu’architectes, nous avons pour habitude de travailler d’après un cahier des charges fourni par le promoteur immobilier. Les besoins réels des habitants ne sont jamais pris en compte dans la commande.

Or le logement se doit de répondre à un certain nombre de fonctions essentielles qui dépassent le strict cadre de l’abri : modes de vie, trajectoires individuelles, dynamique des foyers et des territoires… Compte tenu du vieillissement de la population et de la double mutation des structures familiales et des modes de travail, il nous paraissait nécessaire de formuler une offre plus contextuelle, plus flexible, plus désirable, en phase avec les usages contemporains.

©Danist

Quel est le processus pour cocréer un habitat ?

O.F. : Nous commençons par communiquer sur un projet en devenir : le lieu, les concepteurs, les partenaires, ainsi que les possibles, c'est-à-dire le parti pris architectural, le nombre de logements, les espaces partagés, les prestations de la résidence…

Puis, nous invitons les personnes à s’inscrire sur notre plateforme en ligne et à nous renseigner sur leurs besoins, surface recherchée, budget, nombre de pièces, agencement… Nous leur demandons aussi d'indiquer leur façon de vivre, la composition de leur famille, leurs hobbies… Puis nous les mettons en relation grâce à un algorithme.

Avant d’acheter, on connaît à l’avance ses futurs voisins, on peut disposer des espaces partagés, on participe à la conception de la résidence…

Il s’agit ici de promouvoir l’habitat participatif par le digital : des espaces partagés co-conçus en concertation, parfaitement adaptés aux futurs habitants, qui peuvent appartenir à la copropriété tout entière ou être investis en micro-copropriétés par un petit groupe de voisins. Il peut s’agir d’une salle de sport, d'un cinéma ou d’une garderie parentale…, tout dépend de la demande. Pour ma part, j'interviens au moment de la synthèse pour concevoir les plans d’après les données recueillies.

©Wera Rodsawang

Une fois la « programmation inclusive » terminée, les futurs habitants sont pris en charge par le promoteur immobilier, qui les accompagne pendant toute la construction jusqu’à la remise des clés. Notre plateforme Yvivre offre un support d’expression ouvert, comme un réseau social, avec des modules pratiques dédiés, des forums d’échange, des carnets de références…

Quels sont les avantages de ce modèle ?

O.F. : Le sur-mesure signifie un logement plus éthique, personnalisé et évolutif, qui développe le vivre ensemble ainsi qu'une expérience unique pour l’habitat collectif neuf : avant d’acheter, on connaît à l’avance ses futurs voisins, on peut disposer des espaces partagés, on participe à la conception de la résidence…

Notre modèle favorise la convivialité en évitant l'écueil des lieux communautaires. L’idée est de trouver un équilibre entre vie privée et voisinage. Pour ce faire, nous misons sur la micro-copropriété : les espaces sont partagés par petits groupes de deux à 10 foyers, ce qui est moins laborieux que de mettre d’accord 30 personnes, lorsqu'il faut prendre une décision. Dès lors, il est plus simple d’apprendre à connaître l’autre et de faire des projets tous ensemble. Ce sont des avantages de la construction d’une maison individuelle mais à plusieurs.

Quelles sont les prochaines étapes pour Yvivre ?

O.F. : Après une première opération test lancée à Montpellier, le concept va continuer d’évoluer en se concentrant sur des parcelles atypiques difficiles à viabiliser dans le cadre de la promotion classique. Il s’agira de diversifier le montage financier avec des partenaires issus de l’économie sociale et solidaire.

Parcours d'Olivia Frapolli
Architecte diplômée de l'École nationale supérieure d'architecture de Montpellier, elle a été formée aux enjeux des relations entre la perception des milieux et la conception des espaces, ainsi qu'à ceux du BIM (Building Information Modeling). Dans son travail, elle relie sciences sociales, informatique, macroéconomie et sujets de société, pour penser les modèles de construction de demain. Elle a cofondé Yvivre avec trois associés, Thomas Landemaine, architecte, Fabien Leprovost, entrepreneur dans le webmarketing et Jérémy Guillaume, ingénieur informatique.


L'essor de l'hydrogène

Le 7 juin 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021,
22 secteurs clés décryptés (352 pages).


L'hydrogène semble avoir toutes les qualités pour être facilement et rapidement adopté par les conducteurs.

Bertrand Joubert : C'est le cas, en effet. Notre travail consiste à développer, produire et vendre des piles à hydrogène. Elles équipent des véhicules électriques et garantissent une mobilité zéro émission, une ressource naturelle sans limite et un temps de recharge extrêmement rapide. C'est une vraie révolution par rapport aux technologies existantes. Le sujet majeur reste de passer à l'adoption par le grand public. Il faut un grand soir du véhicule particulier à hydrogène.

Comment y arriver ?

B.J. : Il faut une offre élargie dans le portefeuille des constructeurs. Aujourd'hui, il n'y a pas encore de véhicules de grande série disponibles sur le marché, mais c'est en cours de développement.

Dans le même temps, pour apporter une nouvelle énergie sur les routes, il faut également proposer des infrastructures de recharge en nombre suffisant. Il faudrait plusieurs milliers de stations à hydrogène aux quatre coins du pays… Tout est une question d'usage et de taille de marché. L'hydrogène est adapté à des trajets plus longs que l'électrique. Ces deux motorisations sont complémentaires, mais pas concurrentes.

L'hydrogène est adapté à des trajets plus longs que l'électrique. Ces deux motorisations sont complémentaires, mais pas concurrentes.

Justement, où en sommes-nous en ce qui concerne le nombre de points de recharge et le nombre de véhicules à hydrogène en circulation ?

B.J. : Nous avons actuellement quelques centaines de véhicules sur les routes. Nous nous rapprochons des 500 unités, essentiellement concentrées sur des usages professionnels. Il y a une cinquantaine de stations de recharge en France.

Plusieurs régions jouent un rôle moteur, comme l’Auvergne-Rhône-Alpes, qui concentre les trois quarts des entreprises de la filière française, mais aussi l'Îl-de-France, la Normandie, l'Occitanie… C’est dans ces territoires qu'il y a un début de maillage. Le projet Zéro Émission Vallée, en région Auvergne, vise à déployer une trentaine de stations d'ici 2022, ce qui correspondra à une couverture tout à fait satisfaisante pour les professionnels.

Toyota Mirai à la technologie hydrogène ©Toyota

Quelles sont les ambitions de développement du secteur ?

B.J. : Il est tout à fait possible d'imaginer plusieurs dizaines de milliers de véhicules à hydrogène commercialisés chaque année en France avant la fin de cette décennie. Nos prévisions tablent sur environ 2 millions de véhicules à hydrogène produits chaque année dans le monde à l'horizon 2030.

L'hydrogène a été affirmé comme une filière stratégique par le plan gouvernemental présenté mi-2020. C'est un élément de réassurance fort pour tout le secteur, depuis les grandes entreprises jusqu'aux petites startups. Sans compter que l'État a débloqué un budget de 4 milliards d'euros.

Il faut accompagner le déploiement de cette énergie vertueuse. Pour que les usagers achètent les véhicules, il faut trouver des mécanismes d'incitation. Il faut également aider les industriels de la distribution d'énergie à accélérer la mise en place des stations.

Station hydrogène ©Toyota

Le marché pourrait donc connaître une croissance extrêmement forte ?

B.J. : Actuellement, la magnitude de notre activité est de l'ordre de quelques centaines d'unités de piles à hydrogène. D'ici trois ans, ce sera quelques milliers. D'ici six ans, quelques dizaines de milliers. À terme, notre objectif est d'atteindre plus de 200 000 unités produites tous les ans, c'est-à-dire environ 12 % de part de marché mondial.

Est-ce que l'hydrogène pourrait à terme permettre à la voiture de ne pas être remplacée par des modes de transport moins polluants ?

B.J. : La meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas. Dans l'avenir, l'heure sera à la rationalisation des usages. Néanmoins, il existe un certain nombre de fondamentaux qui font qu'il y aura toujours un besoin important de mobilité. À ce titre, la voiture de demain devra nécessairement être de plus en plus sobre. C'est la promesse de l'hydrogène.

Quels sont les futurs projets de Symbio ?

B.J. : Nous travaillons sur une pile nouvelle génération qui sera plus performante. Nous allons par ailleurs poser la première pierre d’une usine dans la région lyonnaise. Ce sera le vaisseau amiral de notre production industrielle et de notre ingénierie, et il sera opérationnel en 2023.

Parcours de Bertrand Joubert
Polytechnicien spécialisé en conception système et en management de l'innovation, il a été ingénieur en chef du département prototypes de Renault, avant de devenir senior consultant pour le cabinet de conseil Roland Berger. Nommé directeur commercial de Symbio en 2015, il en est devenu le directeur général adjoint l'année suivante, avant d'occuper la fonction de vice-président à partir de novembre 2019.

Mode : Le temps des coalitions durables

Le 31 mai 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021,
22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Que viennent chercher les marques chez Paris Good Fashion ?

Isabelle Lefort : Il est très important pour elles de pouvoir mesurer qualitativement et quantitativement les progrès qu'elles réalisent. Une marque de mode ou de haute couture, un distributeur, un organisateur d'évènements, n'ont pas les mêmes chaînes de valeur, les mêmes produits. Ce ne sont pas non plus les mêmes rythmes de transformation. Il fallait que nous inventions un outil qui permette de réunir tout le monde.

En collaboration avec l'agence Sidièse, nous avons développé un autodiagnostic, disponible en open source sur notre site, autour de 80 questions. Il synthétise des questionnaires de référence déjà existants. Il permet aux marques de savoir où elles en sont et les efforts qui restent à fournir.

Quels sont les principaux acteurs qui vous ont déjà rejoint ?

I.L. : Nous avons Chanel, LVMH, Kering, Le Slip Français, Vestiaire Collective, les Galeries Lafayette, Petit Bateau… Ce ne sont pas uniquement des marques ou des distributeurs. Il y a également Première Vision et Who's Next, qui créent des salons, Studio Roshan, qui est un grand studio de photographies… C'est un ensemble d'acteurs qui œuvrent pour la mode. Il y a les différentes fédérations et institutions qui y participent aussi.

Journées Particulières LVMH ©Julien Chatelain

Comment mettre tout le monde autour de la table pour pousser en avant un mouvement ? Avec le Covid, nous entrons dans une phase d'accélération absolue de la transformation du textile.

C'est donc l'ensemble de la chaîne du textile ?

I.L. : En effet, et tous segments confondus. Nous regroupons le luxe, le prêt-à-porter, la grande distribution… Notre vocation est d'impulser et d'accélérer un changement systémique. Il n'était donc pas question d'avoir une sélection centrée uniquement sur les jeunes créateurs ou les marques ayant déjà un modèle durable. Comment mettre tout le monde autour de la table pour pousser en avant un mouvement ? Avec le Covid, nous entrons dans une phase d'accélération absolue de la transformation du textile.

Pour y parvenir, l'idée est de partager les bonnes pratiques ?

I.L. : C'est en effet l'objectif des uns et des autres. Ils veulent trouver ensemble des solutions concrètes. Par exemple, nous nous sommes intéressés au recyclage des décors utilisés lors des grands évènements de la mode. Il n'y a pas d'interlocuteur privilégié à la mairie de Paris pour traiter ce type de problématique.

En travaillant tous ensemble dans le cadre d'un groupe de réflexion, nous avons mis au point un process qui favorise le recyclage. Il s'avère que LVMH possède depuis dix ans une structure spécialisée dans le réemploi de matières, qui va désormais pouvoir bénéficier à toutes les marques. Personne ne le savait, ce qui montre bien que le partage des informations et des initiatives est essentiel. Réfléchir ensemble et mutualiser nos données est la clé du changement.

Seulement 4 % de la laine produite sur le territoire national demeurent en France. Le reste part en Chine pour être transformé. Nous avons pratiquement perdu cette filière.

©Markus Spiske

La crise a mis en évidence la très grande fragilité des chaînes de valeur dans la mondialisation. Rendre le textile plus responsable inclut-il la relocalisation de la production ?

I.L. : Le secteur n'a pas échappé à cette problématique, d'autant qu'il a beaucoup délocalisé ces trente dernières années. Le prêt-à-porter et la fast fashion viennent du monde entier. Notre système d'approvisionnement est fragile, car il dépend en grande partie de l'étranger. Pendant la crise, Bercy a sollicité le comité stratégique de la filière pour réfléchir à une relocalisation, au moins partielle.

Sur la laine, seulement 4 % de ce qui est produit sur le territoire national restent en France. Le reste part en Chine pour être transformé. Nous avons pratiquement perdu cette filière. Nous sommes en train de travailler à la création d'un collectif tricolore qui rassemble un grand nombre d'opérateurs pour passer de 4 % à 24 %. Étant donné que nous avons un cheptel très fort, avec une trentaine d'espèces de moutons et une grosse capacité de production, nous savons que nous pouvons réimplanter la production. Le gros problème, c'est de rester compétitif.

Sur le lin, nous sommes le plus gros producteur européen et numéro 1 ou 2 mondial. Là aussi, seulement 20 % restent en France et le reste part en Chine. Pour réussir à relocaliser, il faut des prix attractifs, et il faut que nous soyons en mesure de recréer du tissu social et de l'emploi. Or, lorsque les entreprises françaises fabriquent des masques avec un coût unitaire de 7 euros, les Chinois font la même chose pour 60 centimes.

©Maite-Onate

À quoi va ressembler la suite ?

I.L. : Nous allons publier un baromètre qui mesurera la transformation et sera une synthèse des résultats des uns et des autres. Cela permettra de voir l'évolution vers une plus grande durabilité année après année. Nous avons également établi une cartographie du Paris de la mode durable.

Aujourd'hui, nous avons presque 800 lieux, plus de 150 marques créatives, une trentaine de concept-stores… Nous allons inviter les autres capitales à partager notre méthodologie. Nous avons également lancé une consultation citoyenne pour impliquer les consommateurs dans la transformation, car ils sont un élément essentiel du changement. Nous répondons à des questions essentielles avec des actions concrètes.

Parcours d'Isabelle Lefort :
Diplômée de la Celsa et de l'Université Paris 1, elle a occupé les fonctions de rédactrice en chef de plusieurs magazines traitant du développement durable et de l'économie sociale et solidaire, avant de devenir directrice éditoriale de la fondation Positive Planet en 2012. Autrice, conférencière et professeure à Sciences Po Le Havre, elle a cofondé Paris Good Fashion avec Laure du Pavillon fin 2018.

Et si l'on autoproduisait nos légumes ?

Le 25 mai 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021,
22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Comment est née myfood ?

Mathieu Urban : Nos grands-parents jardinaient, nos parents, un peu, nous, plus du tout… En l'espace de trois générations, nous sommes devenus incapables de faire pousser notre nourriture.

Pour aborder ce problème, nous avons mis au point un système de culture qui répond à trois enjeux essentiels, le manque de connaissances, le manque de temps et le manque de place pour les urbains. Nous avons développé un outil de production alimentaire très simple à mettre en œuvre, qui permet à une famille de quatre personnes d'être quasiment autonome toute l'année en fruits et légumes grâce à une parcelle de 22 mètres carrés. Nous proposons un panel de solutions qui vont des jardins verticaux aux serres connectées.

©myfood

Nous pensons que le changement vers des modèles plus responsables ne viendra pas de l'agriculture, car les schémas ont plutôt tendance à empirer avec l'augmentation des produits phytosanitaires, la concentration agricole, la bétonisation des sols, et la chute de la biodiversité…

En l'espace de trois générations, nous sommes devenus incapables de faire pousser notre nourriture.

Comment fonctionne votre solution ?

M.U. : Nous combinons l'aquaphonie et la permaculture avec l'Internet des objets. Les serres connectées sont très simples d'utilisation. Elles sont installées par nos soins chez les particuliers. Une application permet de piloter à distance les cultures et de recevoir des conseils pour optimiser le rendement.

Pour ce qui est des jardins verticaux, ils nécessitent seulement 1 m2 d’espace, un peu d’eau et de soleil. Nous les avons pensés pour le grand public. Tout ça mis ensemble fait que n'importe qui peut prendre facilement la main sur ses cultures pour faire pousser l'équivalent de 300 à 400 kilos de légumes par saison, en partant de zéro. Les connaissances requises peuvent être acquises en très peu de temps.

©Pawel Czerwinski

N'importe qui peut prendre facilement la main sur ses cultures pour faire pousser l'équivalent de 300 à 400 kilos de légumes par saison, en partant de zéro.

Votre solution permet-elle une réelle autonomie alimentaire sur les fruits et les légumes ?

M.U. : Elle apporte un degré d'autonomie plus ou moins avancé selon les végétaux. À titre personnel, je n'achète plus de salades, d'aromates, de choux, d'oignons, de tomates, de courgettes, et de haricots… Je réponds à 80 % de mon besoin. Pour les légumes racines, je suis entre 30 et 40 %.

Dans les bacs, il est également possible de faire pousser des carottes, des navets et des choux-raves, et de pratiquer la pisciculture. En moyenne, entre 60 et 80 % des besoins sont pourvus. Et tous nos dispositifs sont fournis en engrais biologique, garantis sans OGM.

Elle est donc également le gage d'une alimentation parfaitement naturelle ?

M.U. : Ça va même au-delà. Les aliments vendus dans la grande distribution, même chez les enseignes bios, manquent cruellement de fraîcheur. Les vitamines, les micronutriments et les fibres sont également très importants. Et il y a une problématique de déchets d'emballage. Le bio ne prend pas en compte ces aspects de la nutrition qui sont pourtant essentiels.

Vos clients sont plutôt des citadins sensibles à l'agriculture urbaine ou des ruraux ?

M.U.: Notre panel de clients est extrêmement large. Nous avons de jeunes familles qui font attention à leur alimentation, des retraités qui n'arrivent plus à jardiner, des entrepreneurs sensibilisés sur la transition écologique…

La moitié de notre activité provient des professionnels, restaurateurs, hôteliers, écoles et mairies… Nous avons également des promoteurs immobiliers qui veulent implanter l'autoproduction alimentaire en ville.

Quelles sont les prochaines étapes pour myfood ?

M.U.: Nous souhaitons généraliser le concept d'autoproduction alimentaire et développer notre notoriété. Aujourd'hui, nous comptons 300 serres déployées en France et à l'international. C'est une belle croissance. Le potentiel est juste fantastique. Nous allons accélérer notre implantation au Benelux, en Allemagne et au Québec… Nous sommes en train de nous développer au Québec, car la prise de conscience sur la souveraineté alimentaire est très forte, là-bas.

Parcours de Mathieu Urban :
Après une formation en management à l'Institut supérieur européen de gestion, il est devenu Marketing Product Manager puis Marketing Manager de Steelcase, une entreprise de design qui aide les individus à libérer tout leur potentiel dans leur vie professionnelle et qui a inscrit l'écoresponsabilité au cœur de son ADN. En 2015, il devient Managing Partner et président de myfood.

Apprendre des compétences indémodables

Le 17 avr. 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Qu'apprend-on exactement chez NUMA ?

Romain Cochet : NUMA permet d'acquérir des compétences qui sont indémodables et transverses. Elles n'ont pas pour but d'apprendre un métier en particulier, mais elles seront utiles quelle que soit la situation. L'éventail est large : savoir manager dans l'incertitude, canaliser et gérer son énergie, créer une culture inclusive au sein des équipes, comprendre les fondamentaux de l'innovation et du produit…

Toutes ces compétences peuvent être mobilisées quel que soit le contexte professionnel, l'entreprise, la mission, le projet… Selon nous, elles sont le passeport pour une carrière excitante. Pour les acquérir, nous avons défini 50 workshops autour d’autant de thématiques, qui vont du pilotage d'un plan d'action à la gestion des échanges en one to one… C'est pratique, actionnable, immersif.

Dans quelle mesure ces compétences sont-elles adaptées à un monde du travail reprogrammé par le numérique ?

R.C. : Elles sont totalement inspirées par notre précédente expérience d'accélérateurs de startups. Tous les éléments qui composent notre pédagogie viennent directement de l'observation des entrepreneurs. Du coup, nous sommes on ne peut plus au cœur de l'innovation et du digital.

Nous avons ensuite traduit ces éléments pour aider les managers à naviguer dans le changement. Une erreur récurrente consiste à considérer que les compétences digitales sont avant tout techniques. Or, il s'agit également d'une série de changements profonds dans le rapport au travail.

NUMA Paris ©Alikaphoto - Alexandre Coïa

Est-ce lié au fait que le numérique a imposé de nouveaux principes au sein des entreprises ?

R.C. : Tout à fait. Par exemple, les sujets liés à la transparence n'étaient pas importants, il y a quelques années. On observe l'injonction à une plus grande collaboration entre les différentes parties prenantes. Il ne s'agit plus uniquement de manager, mais également d'avoir une compréhension approfondie des enjeux et d'adopter la bonne attitude au bon moment, notamment parce que la communication est devenue instantanée.

Tout cela a favorisé l'émergence de nouvelles façons de concevoir le travail, notamment avec le développement des freelances. C'est un changement de paradigme.

Les gens sont fatigués d'entendre que mille nouveaux métiers vont apparaître dans les prochaines années, et qu'ils ne seront jamais suffisamment formés pour y faire face.

Est-ce que l'inégalité d'accès au numérique, qui pénalise une partie de la population, pourrait créer une éducation à deux vitesses dans les prochaines années ?

Atelier au NUMA Paris©Sylvain Cambron/Cbre ID

R.C. : C'est évident. Et cela va à l'encontre de la promesse initiale du numérique, comme de celle de l'éducation. Les acteurs privés doivent faire en sorte de remédier à ce problème. À NUMA, nous avons lancé Startup pour tous, un programme qui aide les jeunes venant des zones d'éducation prioritaire à comprendre les nouveaux métiers du digital. Nous leur apprenons à « pitcher » et à travailler en groupes à distance. Nous leur montrons qu’eux aussi peuvent réussir, quelles que soient leurs origines ou leur condition sociale. À 13 ou 14 ans, c'est déjà beaucoup…

Mais certains de ces jeunes ont une connexion de très mauvaise qualité qui les empêche de travailler correctement. Et le retard accumulé dans la connaissance du numérique s'accentue généralement avec le temps… Le traitement de cette inégalité devrait être pris à bras-le-corps par les politiques. Un ordinateur pour tous les enfants serait un bon programme pour les prochaines élections.

À quoi pourrait ressembler l'avenir immédiat de la formation ?

R.C. : Les gens sont fatigués d'entendre que mille nouveaux métiers vont apparaître dans les prochaines années, et qu'ils ne seront jamais suffisamment formés pour faire face à cette situation. Aujourd'hui, une ligne éducative qui se concentre sur les compétences indémodables, celles qui serviront tout le temps, est devenue indispensable. Il faut recentrer l'enseignement.

Le contenu reste également très important. Ce n'est pas une commodité. Il faut le traiter très sérieusement et y apporter une réelle valeur ajoutée. Il faut par ailleurs repenser les formats pour les rendre plus flexibles et plus immersifs. À NUMA, c'est ce vers quoi nous nous dirigeons.

Parcours de Romain Cochet :
Après avoir obtenu un master en management à Audiencia Nantes, il a cofondé l'agence Seen, spécialisée en creative content, et la startup UniqueSound, une marketplace numérique dédiée aux créateurs. En 2017, il est devenu Managing Director de NUMA, puis COO l'année suivante, avant d'en prendre la tête au poste de CEO en janvier 2020.

Accélérer les prises de consciences grâce à l'art

Le 10 avr. 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Quelles problématiques sont questionnées par les artistes que vous programmez ?  

Céline Poizat : Ce sont les grandes thématiques sociétales actuelles, le genre, les cultures queer, l'identité avec le mouvement Black Lives Matter...

Comment décoloniser notre rapport à la culture ? Comment diversifier notre regard sur les identités et arrêter de faire des hiérarchies ? En France, commissaires d'exposition et artistes questionnent l'histoire de la guerre d'Algérie. Quelle place fait-on aux descendants d'Afrique du Nord dans notre société ? Quelle histoire commune tissons-nous avec eux ?

Il y a bien sûr aussi la question de la place de la femme... Qu'est-ce que le féminin ? Qu'est-ce que le masculin ? Au-delà du mouvement queer, des artistes « straight » s'intéressent aux identités sexuelles. Du coup, cela donne un rapport au masculin parfois plus sensible et un rapport au féminin moins naturaliste et essentialiste. De même, la question de l'écologie émerge très fortement, avec la remise en question de la société de consommation. La techno critique et la défiance vis-à-vis des nouvelles technologies sont également des sujets abordés par les artistes. 

Dans quelle mesure les artistes post-Internet sont-ils plus engagés que ceux d’avant ?

©Ricardo Esquivel

C. P. : Je ne sais pas si l'engagement se réduit aux cultures post-Internet. Les artistes sont plus engagés, car, à titre personnel et professionnel, les sujets qu'ils abordent dans leurs œuvres sont teintés par l'époque. L'époque est à la prise de parole, à la communication, à la revendication, à l'échange... Et, du coup, toutes ces œuvres témoignent de cela.

Parfois, ils ont un message précis à transmettre, comme les artistes qui revendiquent leur appartenance aux communautés queer. Dans leurs œuvres, ils vont parler du genre de façon très affirmée. Toutes ces nouvelles thématiques sont bien présentes dans le champ de la création contemporaine.

Dans la même logique, la façon dont les artistes envisagent leur travail est devenue très pragmatique. Ils vont se poser la question de leur impact, du coût écologique des matériaux qu'ils utilisent... Ils vont parfois explorer de nouvelles façons de produire et de penser, plus interactionnelles et moins matérielles. Tout cela redéfinit ce qu'est une œuvre d'art et ce à quoi elle doit servir. Une prise de conscience très forte a vu le jour. Pour les artistes, et notamment les plus jeunes, il en va de leur responsabilité. 

En ouvrant leurs créations à ces sujets sociétaux très saillants, les artistes veulent-ils faire évoluer la société ?  

©Art en grève

C.P. : J'ai un peu ce sentiment-là. Ce n'est pas toujours totalement organisé et donc pas forcément visible et lisible. Mais lors des mouvements sociaux récents, comme celui pour les retraites, la communauté artistique s'est fédérée comme elle ne l'avait jamais fait auparavant, avec le mouvement Art en grève, notamment... 

Pour la première fois, c'était syndical. Beaucoup de jeunes artistes ont témoigné alors de leur engagement, et je ne serais pas étonnée que beaucoup d'entre eux soient impliqués dans des mouvements associatifs. Ça a toujours été plus ou moins le cas, mais là ils sont passés à l'étape supérieure. Aujourd'hui, la résurgence des questions de société fait que les artistes sentent qu'ils ont un rôle à jouer pour faire avancer les choses. 

Comment soutenez-vous cette évolution ?  

C.P. : Nous travaillons sur de la matière vivante, avec des artistes vivants, et notre rôle est de présenter la création la plus proche de l'instant présent. C'est presque de l'art « ultracontemporain ». Nous avons été parmi les premiers à exposer les communautés créatives LGBT. Il y a d'autres institutions qui commencent à le faire...

©Cottonbro

Récemment, Sandra Patron a inauguré à Bordeaux une exposition qui s'appelle Le Tour du jour en quatre-vingts mondes, en référence à Jules Verne, pour poser un regard critique sur les collections constituées par les musées d'art contemporain. Celles-ci sont majoritairement blanches et masculines. Sandra Patron souhaite présenter des collections en regard avec une création qui vient des quatre coins du monde, avec des artistes femmes, avec des identités plus complexes... D’autres lieux, comme le Palais de Tokyo, sont eux aussi sur cette ligne. 

Quelles évolutions voyez-vous venir ?  

C.P. : Aujourd'hui, nous avons atteint un point de non-retour. Les artistes le sentent de plus en plus. Cet engagement va aller de plus en plus loin, car les institutions commencent à prendre conscience que le public les attend sur leur rôle et leurs responsabilités sociétale et sociale.

Que programment-elles ? Pourquoi ? Comment ? Est-ce écoresponsable ? Est-ce inclusif ? Est-ce discriminant ? Dans quelques années, je pense qu'il y aura une remise en question à tous les niveaux de la culture. Ça se sent déjà dans les profils qui sont recrutés, beaucoup plus diversifiés qu'auparavant. Récemment, la Tate Gallery à Londres a fait de l'urgence climatique la priorité de ses créations. Le mouvement est en marche. 

Parcours de Céline Poizat
Détentrice d'un master en économie de l'entreprise et des marchés, obtenu à l'université Paris-Dauphine, et d'un Master's Degree sur le marché de l'art de Panthéon-Sorbonne, elle fut présidente du cabinet Syracuse Conseil, avant de devenir directrice du développement de la Gaîté Lyrique en 2019. Elle est par ailleurs à la tête de NonFiction, une agence de stratégie de développement culturel pour les acteurs de la culture et les entreprises.  

Mode : Vers une écoresponsabilité structurelle ?

Le 8 avr. 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Quel bilan tirez-vous du virage responsable de la mode ?

Majdouline Sbai : Il y a un effort affiché pour réduire l'impact environnemental des produits textiles, que ce soit dans la conception, le sourcing des matières premières, les modes de transformation, ou les lieux de fabrication.

Les modèles de commercialisation se transforment eux aussi, avec l'apparition d'offres en location et de seconde main qui misent sur l'économie de la fonctionnalité. Le réemploi, poussé par le digital, est en forte augmentation.

L'offre a changé, car la France connaît, depuis une dizaine d'années, un phénomène de déconsommation du textile, avec un rétrécissement du marché. Pour des questions d'écoresponsabilité, 40 % des consommateurs achètent moins de vêtements neufs. Ce message a été reçu 5/5 par les marques. Pour autant, l'Institut français de la mode estime que l'offre responsable ne représente encore que 1 % marché, aujourd’hui.

Comment faire mieux ?

M.J. : La meilleure façon d'évaluer l'impact environnemental d'un vêtement tient dans l'analyse de son cycle de vie, car il pollue depuis sa conception jusqu'au moment où il est jeté. C'est pour cette raison que la question essentielle en matière d'écoconception est celle de la durabilité. Allonger la durée d'utilisation permet en effet mécaniquement de minimiser l’impact.

À cela s'ajoutent bien évidemment les effets bénéfiques produits par les matériaux « biosourcés » … Quasiment toutes les marques présentes sur le marché français sont aujourd'hui dans cette démarche, mais en se limitant pour l'essentiel à des collections capsules.

Que faudrait-il faire pour garantir une mode responsable aux consommateurs ?

M.J. : La chaîne de fabrication du textile, qui a été éparpillée souvent très loin par la mondialisation, est par nature très complexe, avec la matière première produite à tel endroit, traitée à tel autre, transformée encore à tel autre, puis acheminée vers les usines de confection… Il y a démultiplication des sous-traitants.

©Andreas Fickl

Le premier enjeu est celui de la traçabilité. Être en mesure de remonter toute la chaîne est essentiel pour la rendre vertueuse. Le problème, c'est que les marques ont désinvesti la fabrication en essayant de la rendre la moins chère possible. Très peu d'entreprises possèdent leurs propres usines et achètent elles-mêmes leurs matières premières.

La question du prix est également stratégique, car produire avec moins d'impact signifie souvent vendre plus cher ?

M.J. : L'ensemble des coûts liés à la fabrication représente moins de 10 % du prix d'un textile. C'est peu. Il y a un enjeu de rééquilibrage. Sans même parler de relocalisation, il n'est plus possible de continuer à écraser les coûts de fabrication. Il faut repenser la structure du prix pour dégager de nouvelles marges, afin de gagner en qualité et donc en durabilité. Est-ce que cela mettrait en péril la capacité à proposer des offres abordables de prêt-à-porter ? Je ne le pense pas.

C'est donc en repensant le prix qu'il sera possible d'opérer un passage à l'échelle ?

M.J. : Tout à fait, et c'est maintenant qu'il faut le faire. Le risque est relativement faible, vu le contexte, notamment avec l'essor du marché de la seconde main. Il ne faut pas oublier que la moitié des vêtements continue d'être écoulée en solde, parfois 80 % en dessous du prix initial. Cela n'a aucun sens. Restructurer les coûts, repenser les prix, gagner en qualité, renforcer la traçabilité, tout cela avec des engagements clairs pris auprès des clients ne présenterait que des avantages.

Quelles vont être les évolutions à court terme ?

©Wallace Chuck

M.J. : Les nouveaux usages vont prendre une place plus importante. La location va devenir une offre alternative. C'est potentiellement un vrai changement qui permet de repenser les modèles économiques en monétisant les stocks dormants et en créant de la valeur différemment.

La fabrication à la demande est également une tendance intéressante. Certaines marques commencent à fabriquer uniquement ce qu'elles ont déjà vendu. Le digital le permet, et il y a une vraie valeur ajoutée du point de vue environnemental. À terme, l'écoresponsabilité pourrait devenir structurelle et concerner l'ensemble de l'offre. C'est certainement la prochaine grande étape du secteur.

Parcours de Majdouline Sbai :
Diplômée de Sciences Po Lille et de l'université Nice Sophia Antipolis en ingénierie de l'environnement, elle détient également un master en entreprenariat et innovation obtenu à l'Institut international des affaires. D'abord vice-présidente du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, cette spécialiste de l'entreprenariat social, de l'économie circulaire et de la mode éthique est nommée en 2016 à la codirection de Nordcréa, devenue depuis Fashion Green Hub, une association de chefs d’entreprise du textile qui a pour but de pousser en avant les pratiques durables et locales.

À lire :
Majdouline Sbai, Une mode éthique est-elle possible ? , 2018, Éditions Rue de l'Échiquier
Majdouline Sbai, Toujours moins cher… mais à quel prix ? , 2019, Éditions J'ai Lu

« Le diktat reste le même : il faut séduire »

Le 8 avr. 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Comment les normes de la beauté ont-elles évolué sous l'influence des réseaux sociaux ?

Hélène Marquié : En réalité, je ne suis pas certaine que beaucoup de choses aient changé. Il y a un grand nombre de représentations individuelles différentes, mais sans transformation de fond.

Depuis les années 80, les normes sont même restées à peu près les mêmes… Il y a des fluctuations notoires, avec des corps plus ou moins maigres ou plus ou moins enrobés, mais la minceur et la jeunesse font toujours référence. Effacer les rides et maigrir restent les deux leitmotivs de l'achat de cosmétiques. Par ailleurs, revendiquer une différence est devenu une nouvelle norme, et les marques jouent là-dessus.

©Anna Shvets

Les standards semblent pourtant être mis à mal, notamment parce que la beauté devient de plus en plus personnalisée.

H.M. : Sur les réseaux sociaux, les gens n'hésitent plus à montrer leurs imperfections. C'est un fait. Mais il est bien rare de parler d'imperfections pour définir la beauté… Et au final, les instagrameuses restent tributaires de l'appréciation des autres. Est-ce que sortir des normes ne reviendrait pas à ne plus dépendre d'un jugement extérieur ? Certes, s'assumer telle que l'on est marque incontestablement une étape. Il est cependant difficile de dire à quoi elle va aboutir exactement. Pour l'instant, cela se limite à une déclaration d'intention.

Par ailleurs, la personne qui ne rentre pas dans la norme le ressent toujours au quotidien, en subissant le poids des représentations. Il faut noter que certaines femmes jugées trop rondes se déclarent fières de l'être… C'est une démarche courageuse, mais qui ne fait que reprendre les codes en vigueur. Le critère reste le même : il faut séduire.

©Anna Shvets

Effacer les rides et maigrir restent les deux leitmotivs de l'achat de cosmétiques. La minceur et la jeunesse font toujours référence.

Hélène Marquié

Avant, ces femmes auraient eu pour obsession de maigrir… Il y a quand même un progrès ?

H.M. : Sans doute, mais la désirabilité du corps reste la référence, que celui-ci soit mince ou pas. C'est donc la même norme. Les réseaux sociaux ont favorisé l'émergence de nouvelles représentations, tout en réassurant le fait que le regard des autres comptait avant tout. Du coup, ça ne va pas nécessairement dans le bon sens. L'apparence physique reste prise dans le jeu des représentations sociales. Il faut montrer qu'on est beaux et belles, en bonne santé, riches… Cette injonction, qui existe depuis toujours, s'est accélérée avec le numérique.

Instagram est-il aujourd'hui l'acmé de cette injonction ?

H.M. : Complètement. Les gens se montrent aux autres en toutes circonstances, au restaurant, dans le bus… Ils prennent des selfies au musée en tournant le dos aux tableaux. L'important n'est pas d'être allé au musée, mais de montrer qu'on y est allé. Cela influence la façon dont nous nous représentons aux autres.

Les gens existent de plus en plus par l'image qu'ils renvoient. Les normes de la beauté ont historiquement eu pour effet d'imposer des contraintes au corps des femmes. Les réseaux sociaux n'ont rien changé à cela. Ne pas correspondre aux normes établies ne veut pas dire pouvoir s'en passer.

Comment la crise sanitaire, avec le port du masque dans l'espace public, pourrait faire évoluer la représentation de la beauté ?

H.M. : Est-ce que cette obligation de masquer son visage ne serait pas une bonne chose ? Certaines femmes se sont senties soulagées de ne pas être obligées de se maquiller pour aller travailler.

Le masque déplace le poids du regard des autres. Ce n'est pas une contrainte qui relève d'une idéologie sociale. Il s'agit de se préserver et de préserver les autres du virus, c'est donc à la fois neutre et parfaitement accepté. Mais, si la crise durait, le masque pourrait devenir un accessoire de beauté du quotidien. Là encore, la norme évolue sans que son principe ne disparaisse. Il s'agira toujours d'être belle et de séduire.

Parcours d'Hélène Marquié
Normalienne et détentrice d'un doctorat en esthétique, sciences et technologie des arts, elle est maîtresse de conférences et chercheuse au sein du département d'études de genre de l'université Paris 8. Elle est également chargée de mission égalité femmes-hommes pour cette même université. Spécialisée dans l'étude des représentations, elle fait partie des fondatrices du collectif La Meute, une association féministe contre les publicités sexistes.

Comment mettre l'IA au service du bien commun ?

Le 29 mars 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Année après année, les technologies de prise de décision automatique se sont mises à avoir une influence grandissante sur la vie de millions d'individus à travers le monde. Le machine learning, le deep learning, le big data et la smart data sont utilisés dans un nombre croissant de situations, que ce soit dans la sphère publique, privée ou entrepreneuriale.

Aujourd'hui, les algorithmes permettent de recruter plus efficacement un nouveau collaborateur, de faire la chasse aux fraudeurs fiscaux, d’améliorer la productivité d'une équipe, ou encore de choisir une destination pour les vacances... 

Malgré ces bénéfices, un grand nombre de Français restent sceptiques, pour ne pas dire méfiants. En 2020, 59 % d'entre eux considèrent que l'IA pourrait avoir des répercussions négatives sur leur vie privée, et 65 %, sur le nombre d'emplois, inévitablement revu à la baisse, selon une enquête réalisée par Harris Interactive.

Dans la même logique, ils sont 65 % à considérer que l'IA va détériorer la qualité des relations humaines, et 80 % à penser qu'elle est déjà présente dans leur quotidien, ou qu'elle le sera bientôt, selon un sondage mené par le CSA. Ces derniers ont tout à fait raison. À mesure que le temps passe, l'IA devient plus présente dans nos vies. Et elle ne cesse même de prendre de l'importance. 

Depuis 2015, en l'espace de cinq petites années, le volume global des données en circulation a été multiplié par six au niveau mondial, selon une étude de l'IDC (International Data Corporation). Et ce n'est qu'un début. Cette gigantesque masse d'informations est en effet en pleine accélération. À partir de 2025, elle augmentera de 350 % tous les ans jusqu'à atteindre 2 142 milliards de milliards d'octets en 2035. Il va devenir difficile d'échapper aux données...

D'autant que les technologies se perfectionnent à grande vitesse pour toujours mieux les traiter. Grâce au machine learning, l'automatisation franchit en permanence de nouveaux caps vers toujours plus d'autonomie et de rapidité. L'IA est désormais capable de traiter des problématiques à grande échelle. Un atout dans la lutte contre la pandémie. À ce titre, la crise sanitaire a constitué un véritable test. 

Algorithmes vs virus

De par son ampleur inégalée et son caractère généralisé, la pandémie a fourni à l'IA un grand nombre de champs d'applications. Les ordinateurs ont rapidement mis leur puissance de calcul au service des virologues et des chercheurs. Les algorithmes ont tout d'abord produit des modèles prédictifs afin d'identifier le virus et d'anticiper sa propagation. Avec un coup d'avance, la start-up canadienne BlueDot, spécialisée dans l'amélioration des réponses à apporter aux risques de maladies infectieuses grâce à l'IA, a été la première, fin 2019, à détecter le comportement anormal du virus, que les médecins chinois considéraient alors comme une simple épidémie de pneumonie. Dans la foulée, BlueDot a identifié les agglomérations situées dans la région de Wuhan qui avaient le plus de risques d'être contaminées.

©Michael Dziedzic

Les capacités prédictives de l'IA ont pleinement été mobilisées par la suite pour identifier le coronavirus en étudiant sa composition protéinique. Baidu, mastodonte chinois du numérique, a mis au point dès février l'algorithme LinearFold, qui a été en mesure de prédire la structure ARN du virus du Covid-19 en seulement 27 secondes. Un record, quand on sait que ce type de calcul nécessitait auparavant 55 minutes.

Dans la foulée, les chercheurs du Boston Children's Hospital ont développé l'application HealthMap, première du genre, pour tracer la pandémie grâce à un jeu de données provenant des recherches effectuées par les individus sur les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les forums de discussion, et pour identifier les premières infections et les cas suspects. 

L'IA a également permis d'opérer un tri en très peu de temps parmi les 3 000 médicaments existants afin d'identifier 97 molécules, très courantes et bon marché, pouvant atténuer les effets du Covid-19, et qui ont effectivement permis de soulager un grand nombre de patients. Grâce aux technologies développées par Baidu et Infervision, les algorithmes ont permis de reconnaître si un patient était atteint par une pneumonie ou était porteur du Covid en moins d'une petite minute.

Les initiatives de ce type ont été légion, et les progrès réalisés, très nombreux. Pourtant, les résultats obtenus ont parfois laissé à désirer. À ce titre, la première mouture de l'application de contact tracing StopCovid lancée par le gouvernement a été un échec, du fait du manque d'adhésion du public, mais aussi et surtout à cause de prédictions jugées peu fiables par le corps médical. 

Dans bien des cas, la nature même du Covid, avec de nombreux cas asymptomatiques, a faussé la donne. Si le machine learning permet d'ores et déjà d'améliorer l'efficacité des algorithmes dans des situations similaires, la puissance de calcul ne fait pas tout. Les données restent toujours et encore le premier rouage de l'IA. Leur rôle est crucial. Elles sont à la base de tout.

Les dangers de l'automatisation 

La qualité des données est devenue un enjeu majeur pour les acteurs de l'IA. Elle est, aujourd'hui, au centre des préoccupations de nombreux grands groupes et start-up. En 2020, une enquête réalisée par Véritas révélait que les grandes entreprises perdaient en moyenne plus de 2 millions de dollars par an à cause d'une mauvaise gestion des données, et que 36 % des employés étaient moins efficaces en raison d'une circulation insuffisante des datas entre les services.

Le data quality management prend de plus en plus d'importance dans les organisations, car, avec l'augmentation du volume des données, le risque de biais et de résultats erronés augmente lui aussi. L'automatisation est allée tellement loin que les prises de décision effectuées par les machines se feront bientôt en temps réel, immédiatement, évinçant un peu plus les humains de l'équation.

Grâce à son architecture décentralisée, la blockchain autorise la constitution de bases de données de grande qualité. Elle est un atout pour fiabiliser les datas mais aussi pour les sécuriser.

Toutefois, ces systèmes ne sont pas en mesure de s'assurer qu'une donnée est fiable avant de l'exploiter, et rien ne dit qu'ils pourront le faire demain. Ce type de vérification n'existe pas dans le fonctionnement des algorithmes. Si les entreprises en pâtissent en perdant de l'argent, ces défauts inhérents à l'IA peuvent avoir, à une autre échelle, des répercussions désastreuses. Demain, les voitures autonomes devront carburer avec des données entièrement fiables pour éviter de mettre en danger leurs passagers. Problème identique pour la gestion des transports publics dans les smart cities.

©Michael Dziedzic

Bonne nouvelle, la blockchain est de plus en plus considérée comme le chaînon manquant de l'IA. Grâce à son architecture décentralisée, elle autorise la constitution de bases de données de grande qualité. Elle est un atout pour fiabiliser les datas mais aussi pour les sécuriser. Demain, les algorithmes sont appelés à optimiser la société comme aucune autre technologie ne l'aura fait auparavant. Il est donc essentiel de s'assurer que l'automatisation restera sous contrôle et que les datas seront toujours de bonne qualité. 

IA for good

La révolution que contient l'IA se situe au-delà du simple changement de paradigme. Elle constitue un saut civilisationnel. Pendant la crise sanitaire, les données n'ont pas seulement été utiles en matière de santé. Elles ont également permis à la grande distribution de mieux anticiper les stocks en évitant ainsi les pénuries, et au secteur des transports de mieux gérer les flux de voyageurs.

Aujourd'hui, les services que peuvent rendre les algorithmes sont extrêmement nombreux, de même que les bénéfices que l'humanité peut en tirer. Véritable « pantechnologie », l'IA est en mesure de s'attaquer à tous les défis de l'époque. D'ores et déjà, les solutions existent pour renforcer l'inclusion des populations défavorisées, mieux gérer les dépenses d'énergie, harmoniser les transports, préserver la biodiversité, limiter les émissions de CO2, améliorer les rendements agricoles, anticiper les catastrophes naturelles, démocratiser l'accès aux services, favoriser le dialogue entre les cultures, consolider la démocratie, lutter contre l'analphabétisme et la famine... Ces solutions, innombrables, s'appliquent désormais à tous les secteurs de l'économie et à tous les aspects de la vie quotidienne, partout dans le monde. 

Il est plus que temps que la marchandisation des datas se fasse au bénéfice de ceux qui en sont propriétaires, en général les individus eux-mêmes.

Mais pour que l'IA puisse se mettre au service du bien commun, elle doit être mieux acceptée par les citoyens. C'est une condition sine qua none. Comme souvent, tout est une question d'adoption. Elle doit également être impartiale et d'une précision sans faille.

Pour atteindre ces objectifs, il faut que les entreprises et les chercheurs qui œuvrent à la faire progresser s'engagent vers plus de transparence, de pédagogie et d'éthique. Et que les États fassent de même en garantissant un meilleur contrôle des protocoles et des applications. Les citoyens ont besoin d'avoir la garantie que leur vie privée sera protégée et qu'ils ne perdront jamais le contrôle face à la machine. 

Alors que notre monde est à un moment clé de son développement technologique, l'innovation doit prendre en compte un certain nombre d'enjeux qui se situent hors du champ de la technique. Sans éthique dans l'IA, le pouvoir des algorithmes a toutes les chances, un jour ou l'autre, de devenir moins efficace, voire néfaste.

Il est plus que temps d'adopter une charte, au minimum au niveau national, qui garantisse que les droits fondamentaux des individus seront respectés, quelles que soient les évolutions technologiques à venir. Il est plus que temps également que la marchandisation des datas se fasse au bénéfice de ceux qui en sont propriétaires, en général les individus eux-mêmes.

Pour relever ces défis, l'entière coopération des géants du numérique, des autorités gouvernementales et des citoyens semble nécessaire. Un cadre réglementaire, démocratique et équitable pourrait alors permettre à l'IA de se mettre encore un peu plus au service de la société, en évitant toute forme de dérive. Cette évolution, qui s'annonce compliquée, est le prix à payer pour sécuriser l'exploitation des données, au bénéfice de toutes et tous. 

Réinventer la nature en ville

Le 22 mars 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).

Quels sont les bénéfices de la biodiversité en ville ?

Philippe Clergeau : La végétalisation procure un ensemble de services écosystémiques, bien-être, loisirs, baisse de la pollution, régulation des îlots de chaleur, meilleure qualité de l'eau et de l'air…

Planter des arbres est un moyen de rafraîchir la ville. Ils peuvent faire baisser la température de 5 à 8 degrés et collent sous leurs feuilles les particules présentes dans l'atmosphère… La nature nous rend ces services, mais elle est souvent fragile. Car, comme pour l'agriculture, nous avons misé sur la monoculture. La tendance est de ne planter qu’une seule espèce végétale, qui va se retrouver isolée. De fait, le moindre accident sanitaire ou climatique peut supprimer le végétal des villes.

©Rachel Strandell

Des espèces qui ont des relations entre elles et qui sont suffisamment nombreuses pour que leur épanouissement soit garanti à long terme sont un gage de durabilité et de résilience pour les villes.

Philippe Clergeau

Avec la biodiversité, il s'agit de passer à l'étape supérieure. Cela signifie avoir plusieurs espèces qui cohabitent sur un même territoire, ou sur un même immeuble, et faire en sorte qu'elles fonctionnent ensemble. Le but est de reconstituer un écosystème. Cela veut dire que ça doit être pensé.

Des espèces qui ont des relations entre elles et qui sont suffisamment nombreuses pour que leur épanouissement soit garanti à long terme sont un gage de durabilité et de résilience pour les villes. D'autant plus que cela va également dans le sens de la sobriété énergétique. Aujourd'hui, les différents acteurs de l'aménagement urbain ont pris conscience de ces avantages.

L'idée est de reconstituer des écosystèmes tels qu'ils existent dans la nature ?

P.C. : Reproduire intégralement un écosystème en pleine ville, c'est à la fois compliqué et très long. Il s'agit plutôt de tendre vers la construction d'écosystèmes simplifiés et intégrés à l'urbain. Il faut s'inspirer de ce qui existe. Il y a des gens qui travaillent sur cette notion de bio-inspiration en architecture et en urbanisme.

Nous voulons nous rapprocher du fonctionnement de la nature et nous faisons des recherches en ce sens… Nous faisons des tests pour sélectionner des espèces pouvant avoir des échanges entre elles, que ce soient des plantes ou des bactéries.

Y a-t-il déjà des projets concrets ?

P.C. : Oui, bien sûr. Les services municipaux s'interrogent de plus en plus sur ce qu'ils vont planter. Leur culture, ce sont clairement les espèces exotiques. C'est ce qu'ils ont appris en formation à l'école. Mais les espèces sauvages locales permettent d'attirer plus d'insectes, donc le gain écologique est plus important.

C'est aujourd'hui le choix qui est fait, ce qui marque une évolution. La réflexion sur les espèces à sélectionner est aujourd'hui plus poussée. C'est ce qui est en train de se passer à Lyon, mais beaucoup d'autres villes se posent ces questions.

©Beeing

Les architectes sont-ils parties prenantes pour concevoir des bâtiments adaptés à ce type d'initiatives ?

P.C. : Oui, mais essentiellement parce qu'il y a une demande très forte de nature et le désir d'une autre forme de ville… C'est le premier choix des citadins qui déclarent ne plus vouloir du tout minéral. Même La Défense a été revégétalisée. C'est quand même assez exceptionnel comme démarche.

Cette impulsion vient surtout de la base, c'est-à-dire des citoyens, mais les collectivités territoriales s'en font désormais le relais. Elles multiplient les projets avec de la végétation sur les toits. Ce ne sont pas les architectes qui proposent spontanément de verdir leurs productions. C'est parce qu'il y a un grand nombre de demandes qui convergent vers cela.

Pourrait-on imaginer des bâtiments intégrant une véritable biodiversité dans leur structure ?

P.C. : Pour les toitures, c'est déjà le cas. Il suffit de mettre un peu plus de substrat, un peu plus de sol sur la toiture, quelques arbustes, et des espèces viennent s'installer spontanément, d'abord les végétaux, puis ensuite les insectes. On sait faire. Il suffit de réunir les bonnes conditions puis de laisser le reste du travail à la nature. C'est plus compliqué pour les murs végétalisés, qui sont, encore aujourd'hui, tous irrigués par un système d'ingénierie.

©Chuttersnap

L'agriculture urbaine est-elle un moyen pour renforcer la biodiversité ?

P.C. : Au sein des plantations, elle permet à une microfaune de se développer et à tout un ensemble d'espèces de s'installer. La permaculture est une piste d'avenir. Il est tout à fait possible d'imaginer des productions mixtes avec des légumes, des fleurs, des fruits et des espèces locales dans le cadre d'un fonctionnement écosystémique. Nous en sommes encore au début des expérimentations.

À quoi peut-on s'attendre dans un avenir proche ?

©Benjamin Rascoe

P.C. : Je pense que les villes vont évoluer par obligation. Le poids environnemental est de plus en plus important. Mais nos gouvernants ont du mal à entamer cette transition écologique, pourtant indispensable à notre qualité de vie et à notre survie même.


Parcours de Philippe Clergeau :
Écologue et professeur au Museum d'histoire naturelle, il est aussi consultant en biodiversité urbaine et en urbanisme écologique. Dans les années 90, il a fait partie des pionniers qui ont réfléchi à l’installation d’une biodiversité en ville. Ses recherches portent sur les relations entre écologie et planification urbaine, ainsi que sur la végétalisation des bâtiments. 

À lire :
Urbanisme et biodiversité, Éditions Apogée, 2020
Manifeste pour la ville biodiversitaire, Éditions Apogée, 2015

C215, l'art au contact de la société

Le 15 mars 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Bombes de peinture, pochoirs, collages, mosaïques, stickers, installations… Depuis le début des années 80, le street art s'est imposé comme un mode d'expression artistique à part entière, en connexion directe avec la rue. Médium créatif propice à la revendication, il donne la possibilité aux artistes de dialoguer avec les citoyens. Pas étonnant dès lors qu'il soit devenu au fil des ans un outil pour pointer les dysfonctionnements de nos sociétés. Cette contestation créative prend de l'ampleur alors que les problèmes sociaux, économiques et environnementaux sont devenus particulièrement saillants.

Avec ses œuvres figuratives et colorées, l’artiste C215 peint sur les murs des villes depuis une quinzaine d'années. Classé dans le top 10 des meilleurs street artistes mondiaux, connu et reconnu au niveau international, il est devenu le défenseur, au travers de ses fresques, des valeurs citoyennes et humanistes, comme en témoignent son hommage au policier Ahmed Merabet tombé sous les balles des frères Kouachi lors des attentats de Charlie Hebdo, ses portraits de SDF, ou ses représentations de la communauté LGBT.

Quel poids l’art urbain peut-il avoir sur les débats autour du climat, du racisme et du genre ? Peut-il éveiller les consciences ? L’ « artiste citoyen » semble ne pas en douter.

Christian Guémy aka C215 ©DR

Avec la crise sanitaire et le réchauffement climatique, l'art a-t-il encore le loisir de rester cantonné à des considérations purement esthétiques ?

C215 : L'art urbain a la capacité de permettre aux artistes d'interagir avec la société. Ce n'est pas une injonction. C'est simplement une possibilité. À ce titre, ce n'est pas étonnant que la campagne contre les féminicides, que l'on peut voir actuellement sur les murs de plusieurs grandes villes de France, emprunte le langage du street art, avec des collages lettre par lettre. Ce n'est pas seulement l'art qui investit le domaine du militantisme. Le militantisme est en train d'investir le domaine de l'art.

Est-ce pour cette raison que vous avez choisi la rue comme terrain d'expression ?

C215 : Je n'ai jamais voulu devenir artiste, et je n'ai jamais escompté que ça puisse fonctionner. J'ai fait ce choix, car c'était un moyen d'avoir une relation directe avec le public. Ça s'est fait comme ça. À l'époque, le métier de street artiste n'existait pas. Il a fallu inventer son langage, son vocabulaire, son accent, ses chapitres. Il a fallu tout inventer. Il n'y avait pas la possibilité de se projeter comme un jeune pourrait le faire aujourd'hui. C'était un saut dans le vide.

Avec le temps, le street art est devenu un phénomène, une industrie. Le contexte a changé. Je n'interviens plus dans la rue ou sur Internet de la même manière qu'à mes débuts. À partir de 2005, un gros travail a été fait par certains artistes, notamment Jef Aérosol, Blek le Rat, JR ou encore Space Invader, pour s'adresser à un public très large, ce qui a eu pour conséquence de démocratiser notre langage créatif. Cette ouverture au plus grand nombre, et même en définitive à l'ensemble de la société, a représenté une évolution marquante. Elle s'est faite au détriment d'un public plus pointu.

Quand je parle de la laïcité, du droit à l'avortement, ou du respect des communautés LGBT, je n'ai pas l'impression d'être engagé. La société est en marche vers ça.

C215

Le fait que l'art urbain soit au contact de la société est-il un atout pour qu'il soit plus engagé ?

C215 : Assurément. Mais je pense qu'il y a engagement à partir du moment où le langage est clivant. De fait, je me considère avant tout comme un « artiste citoyen » . Je parle du vivre-ensemble et j'exprime un socle de valeurs communes. C'est une démarche citoyenne plus que de l'engagement. Pour autant, je défends certaines causes qui peuvent être clivantes, notamment l'accueil des réfugiés.

Pour moi, il est évident que nous devons être ouverts et généreux, mais ça ne l'est pas pour tout le monde. Quand je parle de la laïcité, du droit à l'avortement, ou du respect des communautés LGBT, je n'ai pas l'impression d'être engagé. La société est en marche vers ça. Il faut savoir placer le curseur au bon endroit.

Défendre la cause des migrants ou celle des LGBT ne revient-il pas malgré tout à adopter un positionnement progressiste ?

©Daniel James

C215 : Je travaille sur certaines causes, car elles me touchent particulièrement. Donc, je l'exprime dans mes œuvres. C'est le cas notamment de la lutte contre la transphobie. Mais je ne vois pas ça comme un engagement. Je fais simplement mon devoir de citoyen. Par exemple, l'affaire Adama Traoré est tellement clivante et controversée qu'elle pourrait représenter un engagement pour les artistes qui décident de s'y intéresser. Ce qui fait la différence, c'est quand un sujet ne laisse personne indifférent et divise.

Quelle est la position des galeries ?

C215 : Les galeries ne font que du business. Quand elles vendent de la rébellion, leur but est de faire de l'argent, pas d'améliorer la société. Et elles cherchent surtout à proposer des œuvres correctes et ludiques. Je ne fais pas un procès d'intention. C'est un système, et le galeriste est obligé de plaire à des clients qui sont le plus souvent favorisés par la vie, et qui n'ont pas nécessairement envie de voir des œuvres contraires à leurs valeurs, et encore moins de les acheter.

Gagner de l'argent est nécessaire pour pouvoir faire des choses moins lisses. J'ai passé trois semaines bénévolement dans une maison d'arrêt pour faire des portraits. Je peux le faire parce que j'en ai les moyens.

C215

C'est un problème, car les artistes doivent trouver leur business model pour être libres de s'exprimer. Et ce n'est pas évident. C'est toute la limite de l'engagement du street artiste. Il y a un arc de tension. Gagner de l'argent est nécessaire pour pouvoir faire des choses moins lisses. Récemment, j'ai passé trois semaines bénévolement dans une maison d'arrêt pour faire une série de portraits de détenus. Je peux le faire parce que j'en ai les moyens. Je suis obligé de ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier pour rester libre.

Aux États-Unis, certains artistes, comme Obey Giant, sont devenus des militants à part entière… Est-ce une évolution possible en France ?

Obey ©Chris Christian

C215 : Il faut arrêter de comparer la France avec les États-Unis ; cela fait partie des problèmes que nous avons en ce moment. Là-bas, rien n'est consensuel. C'est une société entièrement binaire. Il y a deux camps, démocrates ou républicains, Pepsi ou Coca, cow-boys ou Indiens… Les œuvres d'Obey Giant touchent les Américains les plus à même de consommer du street art, c'est-à-dire les démocrates.

En France, il est possible d'adopter une position médiane. Mais nous n'avons jamais subi aussi fortement et aussi profondément l'américanisation de la société française. Le mouvement Black Lives Matter rencontre actuellement un écho en France et inspire les artistes, mais la transposition dans notre pays de ce qui se passe aux États-Unis reste extrêmement superficielle. C'est un phénomène délétère. Les violences policières, la criminalité par armes à feu, tout comme le racisme, ne sont pas comparables. Nos histoires respectives sont très différentes.

Ici, nous avons déjà bien assez de problèmes avec la décolonisation. En 2022, je vais travailler sur la thématique de la guerre d'Algérie, car il faut absolument crever l'abcès et pacifier cette question… Célébrer l'indépendance de l'Algérie et les héros du FLN comme s'ils étaient nos héros… Je milite pour qu'on réponde aux grandes questions sociétales actuelles avec notre héritage culturel universaliste.

En 2022, je vais travailler sur la thématique de la guerre d'Algérie, car il faut absolument crever l'abcès et pacifier cette question…

C215

Même si l'art n'a jamais été aussi engagé, certaines œuvres sont jugées racistes ou sexistes, alors même que leurs auteurs ne le sont pas. Comment expliquer cette contradiction ?

C215 : Il y a notamment eu l'affaire de la fresque peinte par Hervé Di Rosa à l'Assemblée nationale pour célébrer l'abolition de l'esclavage, considérée comme raciste par certains militants… Mais ce n'est pas la seule. Ces polémiques reflètent le questionnement des nouvelles générations. Il faut composer avec les consciences qui s'élèvent. S'imposer à soi-même le respect de l'autre n'est pas nécessairement une perte. C'est aux artistes eux-mêmes d'évoluer.

Nous entrons dans un monde d'empathie où il y a davantage de considération pour la sensibilité des autres. Après, il faut trouver un équilibre. Il y a une indulgence à avoir pour ce qui a été fait dans le passé et une exigence à instaurer pour ce qui est fait actuellement, de même que pour ce qui sera fait demain.

Que va-t-il se passer pour vous prochainement ?

C215 : Je travaille de plus en plus dans les prisons. C'est vraiment ce qui m'attire le plus. Cela me permet de me pencher sur la thématique de la résistance, car l'univers carcéral se prête bien à ça. Je travaille sur la mise en lien du passé et du présent des prisons, grâce au parcours des anciens détenus, que ce soient les pacifistes et les anarchistes incarcérés pendant la Première Guerre mondiale, les résistants pendant la Seconde Guerre mondiale, ou les membres du FLN en France qui ont été emprisonnés.

Numérique et démocratie sanitaire, les enjeux de la santé post-Covid

Le 8 mars 2021

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Le Covid-19 a eu pour effet de remettre la santé au centre des préoccupations des Français. Même si la situation épidémique semble encore fragile, avec le déploiement de la vaccination, une meilleure connaissance du virus, le retour des beaux jours, et des citoyens désormais au fait des gestes barrières, l'exécutif s'autorise très prudemment à envisager une sortie de crise. Un an après le début de la crise sanitaire, quels enseignements tirer de la période ? Comment bâtir un nouveau pacte santé, capable de s'appuyer sur les acquis de 2020 ?

De fait, la pandémie a également un coût économique très élevé. Elle a fait basculer dans le rouge le budget de la Sécurité sociale pour plusieurs années, avec une hausse historique des dépenses de santé de 7,6 % sur l'année en 2020, qui pourrait continuer à grossir de 3,5 % en 2021, ce qui fragilise l'hôpital public.

Face au risque de nouvelles pandémies, le temps semble venu de bâtir un système de santé à la fois plus résilient et mieux adapté aux besoins des populations, en tirant le meilleur enseignement de la crise sanitaire.

À ce titre, les politiques menées par les différents gouvernements ces dernières années ont soulevé de nombreuses interrogations… En 2019, le rapport Panorama des établissements de santé, réalisé par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) indiquait que 69 000 lits d'hospitalisation avaient été fermés depuis 2003, dont 48 000 en long séjour, alors même que, selon l'Insee, la population française passait de 61 824 030 individus à 66 977 703 sur la même période.

Face au risque de nouvelles pandémies, le temps semble venu de bâtir un système de santé à la fois plus résilient et mieux adapté aux besoins des populations, en tirant le meilleur enseignement de la crise sanitaire.

Le boom de la télémédecine

Les premières mesures de confinement, particulièrement restrictives pour les déplacements hors du domicile, cumulées à la peur du virus, ont incité les Français à se tourner massivement vers la télémédecine. Son usage a explosé. De 40 000 en février 2019, le nombre des consultations dématérialisées a grimpé à 600 000 fin mars 2020. D'après l’Assurance maladie, un quart des consultations réalisées sur l'ensemble du territoire national pendant le premier confinement ont été faites grâce au numérique.

©Karolina Grabowska

La pratique a été favorisée par une adaptation rapide des dispositions réglementaires, lesquelles ont prévu, dès le 18 mars 2020, une prise en charge à 100 % du coût des actes. Elle a également été soutenue par les plateformes, qui l'ont immédiatement proposée aux praticiens référencés dans leurs bases de données. Doctolib, la première d'entre elles en France en matière d'audience, a incité 24 % des 125 000 praticiens abonnés à ses services à basculer vers la télémédecine.

Les bénéfices qui sont associés à cette pratique sont connus depuis plusieurs années. Déjà en avril 2018, un sondage effectué par Ipsos révélait que 85 % des médecins généralistes pensaient que la télémédecine était une tendance médicale de fond.

De fait, le numérique permet de remédier au manque de consultations en présentiel dans les déserts médicaux, de renouveler rapidement les ordonnances, de suivre à distance les malades chroniques et les patients à mobilité réduite, de mutualiser les dossiers médicaux entre les praticiens…

Au plus fort de la première vague de Covid-19, il a permis de maintenir le lien entre professionnels de santé et patients, de soulager les services hospitaliers et de limiter la diffusion du virus en donnant la possibilité aux gens d'avoir un avis médical sans sortir de chez eux.

La crise sanitaire semble l'avoir ancrée pour de bon dans les usages, 56 % des Français déclarant être prêts à recourir à ce service s’il permet d'avoir un diagnostic plus rapidement – alors qu'ils n'étaient que 44 % en 2019, selon un sondage réalisé par BVA –, et 61 % des médecins franciliens souhaitant continuer à la pratiquer dans les prochaines années. Et ce n'est certainement qu'un début.

En période de pandémie, le numérique est un gage d'efficacité en doublant le nombre de consultations pouvant être effectuées au quotidien. Les médecins peuvent passer de 22 patients examinés en présentiel à plus de 40 en distanciel. Autant d'atouts qui ont imposé la télémédecine comme un outil pertinent dans la lutte contre le Covid-19, en complément des examens cliniques.

En 2018, les projections de la Sécurité sociale prévoyaient que 1,3 million d'actes seraient réalisés en téléconsultation à partir de 2021. Ce chiffre pourrait se révéler exact tant l'acculturation a été rapide, aussi bien pour les praticiens que pour les patients. Et même en dessous de la réalité, en considérant que la crise sanitaire a été un formidable accélérateur des solutions de santé dématérialisées.

La promesse des nouvelles technologies

©SDI Productions

Aujourd'hui, l'offre en e-santé est large et diversifiée. Et l'innovation la fait encore progresser, comme le démontrent de nouveaux vaccins développés en un temps record. Mais la massification de la télémédecine exige aussi des outils dématérialisés plus performants. La startup H4D a mis au point le premier cabinet médical connecté, aussi bien équipé qu'un cabinet classique et facilement déployable dans les communes, afin d'apporter une offre de diagnostic là où elle fait défaut.

L'association France Biotech, qui regroupe 300 startups de la « healthtech » , a permis au projet BORA Band de voir le jour rapidement. Ce bracelet connecté a été pensé pour suivre en temps réel les patients convalescents du Covid, en vérifiant leur rythme cardiaque, leur fréquence respiratoire et leur saturation en oxygène. Les objets connectés et applications permettent aux services de santé de disposer d'informations fiables en temps réel sur les contaminations et les malades.

Pour les services de santé, c'est une opportunité pour prendre de meilleures décisions, réguler les flux dans les hôpitaux et mieux orienter les patients vers la solution de soin la plus adaptée à leur pathologie. Une utilisation vertueuse des données de santé permettrait de cartographier la diffusion d'un virus sur le territoire national et de pouvoir ainsi mieux l'endiguer. Faut-il encore que ces solutions garantissent aux patients le strict respect de leur vie privée et la sécurisation des informations personnelles les concernant, pour qu'elles soient massivement adoptées.

Mais l'innovation en e-santé ne s'arrête pas là. L'intelligence artificielle ouvre également des perspectives tout à fait nouvelles. Début 2020, ce sont les algorithmes mis au point par Baidu qui ont permis de prédire, en quelques poignées de secondes, la structure ARN du SARS-CoV-2 et d'identifier ainsi le virus responsable du Covid-19, ce qui a créé un précédent. Demain, il sera possible d'analyser rapidement tout nouveau virus en recourant à cette technologie.

©Artem Podrez

L'impression 3D progresse également très rapidement. L'année dernière, elle a démontré ses atouts. À partir d'une solution open source mise au point à l'université de Stanford aux États-Unis, une équipe française regroupant médecins, ingénieurs et industriels a réussi à imprimer un adaptateur pouvant être fixé sur les masques de snorkeling de Decathlon, afin de pallier le manque de respirateurs dans les hôpitaux. Initiative similaire pour le collectif Makers for Life, fort de 250 chercheurs, industriels et informaticiens, qui a mis au point un prototype de respirateur économique et rapide à fabriquer grâce à l'impression 3D. Comme dans d'autres secteurs, la technologie additive permet de combler une pénurie ponctuelle grâce à une solution sur mesure.

La crise sanitaire a fait entrer les nouvelles technologies encore plus profondément dans le logiciel de la médecine. Tout indique que le virage numérique en cours va transformer la façon de soigner. Pour autant, il faut aussi transformer les politiques de santé.

Les nouvelles technologies ne sauraient servir de cache-misère à ce service public essentiel qu'est le système de santé. La télémédecine ne saurait être un prétexte pour ne pas moderniser les services hospitaliers, ni servir d'excuse pour ne pas résoudre le problème des déserts médicaux.

Renforcer la démocratie sanitaire

Les nouvelles technologies ne sauraient servir de cache-misère à ce service public essentiel qu'est, en France, le système de santé. La télémédecine ne saurait être un prétexte pour ne pas moderniser les services hospitaliers, ni servir d'excuse pour ne pas résoudre le problème des déserts médicaux. S’il faut repenser les politiques de santé en faisant rentrer le numérique dans l'équation, il faut également accorder toujours plus d'importance à l'humain et passer d'une approche « tout contrôle » à des process agiles et inclusifs, plus à même de favoriser la résilience.

Face à la possible répétition des crises sanitaires, il est nécessaire de changer de paradigme. Pour mieux adapter l'offre de soins aux populations, le service public de santé doit être davantage pensé en coopération avec celles-ci. C'est toute la promesse de la démocratie sanitaire.

Le concept date de 2002, mais il prend son sens avec la pandémie. Chaque citoyen peut s'impliquer dans les politiques de santé dans une perspective qui prend en compte le terrain et fait le lien avec le corps médical. La démocratie sanitaire permet de mieux faire remonter les informations depuis la base jusqu'au sommet, de mieux coordonner les acteurs de la chaîne de soins, de renforcer la coopération entre le public et le privé, d'améliorer le partage des solutions…

À ce titre, la Conférence nationale de santé, représentative de toutes les parties prenantes dans le domaine de la santé, recommandait, aux premiers jours de la pandémie, la création d'une plateforme participative afin de regrouper les « points d’attention émanant des citoyens ou des réseaux d’acteurs représentatifs impliqués dans la lutte contre le Covid-19 » . Un atout pour rendre le système de santé plus résilient.

La crise sanitaire, bien qu'elle soit dramatique, pourrait être l'occasion d'améliorer en profondeur l'offre de soins. Avec le numérique d'un côté, et le facteur humain de l'autre, un nouveau paradigme pourrait apparaître. Celui d'une santé qui tirerait le meilleur des nouvelles technologies pour être au plus près des patients, qui serait à la fois préventive et à l'écoute, qui revaloriserait les soignants afin de pouvoir mieux prendre en charge les malades, et qui mettrait le politique, le médecin et le citoyen dans la même boucle. Une santé qui serait à la fois agile et inclusive, pour affronter les défis du XXIe siècle… et pouvoir mieux faire face à la prochaine pandémie.

Hubert Reeves : « Sanctuariser la biodiversité est essentiel pour l'agriculture et la vie sur Terre »

Le 1 mars 2021

L'équation semble insoluble. Bien que l'agriculture raisonnée soit en progression, que les cultures biologiques ne cessent de recruter et que l'intelligence artificielle offre la possibilité de faire pousser fruits et légumes avec un minimum d'intrants chimiques, le compte n'y est pas. L'augmentation perpétuelle du nombre d'individus sur Terre couplée à la trop lente mise au vert de nos systèmes de production et de consommation ainsi qu'à l'urbanisation galopante fragilise les écosystèmes et fait peser une lourde menace sur notre alimentation.

À rebours d'une vision purement productiviste, il nous faut aujourd'hui conclure un nouveau pacte avec nos cultures. Comment nous nourrir sans compromettre le vivant ? Quelle est la portée des défis que nous avons à relever ? La connaissance scientifique peut-elle nous aider à gagner ce combat ? Hubert Reeves, astrophysicien et vulgarisateur de réputation mondiale, fervent défenseur de la permaculture et de la biodiversité, répond à ces questions.

Pourquoi un astrophysicien, dont l'objet d'étude est l'univers, s'intéresse-t-il à l'écologie et plus spécifiquement à la permaculture ?

Hubert Reeves : Je suis inquiet pour mes petits-enfants et pour l'avenir. En tant que scientifique, je peux plus facilement que d'autres estimer la portée des changements que nous vivons aujourd'hui. Il y a toujours le danger des alarmistes, ceux qui passent leur temps à lancer des cris d'alarme. Je suis à même de vérifier certaines de leurs assertions. Cela me donne la responsabilité de devoir dire si untel a raison ou pas. À ce titre, il y a quelque chose que je trouve très significatif…

Cela fait une trentaine d'années que les chercheurs conçoivent des modèles d'atmosphère pour vérifier ce qui pourrait se passer sur Terre. Ils ont eu la bonne idée de reprendre les modèles déjà publiés et de les adapter à la situation actuelle. C'était un test pour voir s’ils étaient bons. Et c'est le cas. C'est une bonne nouvelle, parce que cela veut dire qu'ils sont crédibles. D’un autre côté, ce n'est pas une bonne nouvelle pour l'avenir. Le travail du GIEC est sérieux. Il donne des résultats qui permettent de recomposer le passé. C'est vraiment une démarche importante pour avoir confiance en ces modèles et pour savoir vers quoi nous nous dirigeons.

©Archie Binamira

Est-ce que l'étude de l'univers et des étoiles, qui sont des modèles de sobriété énergétique, peuvent nous apprendre à mieux gérer notre planète ?

H.R. : C'est plutôt l'étude des atmosphères planétaires. Si l'on veut faire quelque chose, c'est de là qu'il faut partir. Il faut utiliser nos connaissances détaillées en prenant comme point d'appui une planétologie comparée. Grâce à la physique des atmosphères, on peut comprendre comment les planètes se comportent. On obtient cela en étudiant le système solaire en particulier, pas l'univers dans son ensemble. Même si les lois de la physique sont partout les mêmes, il vaut mieux s'en tenir à des objets comparables. Dans l'univers, la densité est de quelques atomes par centimètre cube, alors qu'elle est de 1 x 21 zéros atomes par centimètre cube, ici. C'est trop éloigné de notre réalité.

La vulgarisation scientifique peut-elle nous aider à mieux prendre soin des terres agricoles ?

H.R. : La vulgarisation voit les choses d'une façon plus synthétique mais aussi plus globale. Aujourd'hui, nous avons surtout besoin d'avoir des vues d'ensemble. Très souvent se posent des questions qui ne sont pas simples. Je pense par exemple à la question des plantes invasives. Pendant longtemps, on a considéré qu'il fallait les éliminer. Quand on y regarde de près, ce n'est pas du tout évident. Quelquefois, ce n'est pas la bonne chose à faire.

Il faut qu'on change de regard. Il y a également les questions éthiques liées à la préservation des espaces naturels. Pour pouvoir faire les bons choix, il est important d'avoir des connaissances en botanique et en vie animale. C'est en cela que la vulgarisation peut apporter une aide précieuse. À ce titre, il y a actuellement une renaissance des sciences anciennes, qui étaient considérées comme peu intéressantes, que ce soit la biologie ou la botanique.

©Karolina Grabowka

En tant que civilisation, notre objectif est de maintenir la terre habitable et agréable. Pour garder le tonus nécessaire à cette lutte, nous avons collectivement besoin de bonnes nouvelles.

Hubert Reeves

Pour nous nourrir, l’agriculture doit continuer à produire toujours plus. Mais maintenir ce rythme plus longtemps semble impossible pour la planète, au regard de la pollution qu’elle occasionne.

H.R. : C'est là que la permaculture devient intéressante, car elle permet de multiplier les rendements par des facteurs importants tout en préservant les milieux naturels. Les méthodes habituelles n'ont jamais cherché à avoir une autre productivité. Pourvu que les rendements soient importants, les moyens importaient peu. Je trouve curieux, mais certainement correct, que l'on ait appris que le labourage n'était pas une bonne chose. Ce qui est ironique, c'est que l'on a considéré de tout temps le laboureur comme le modèle par excellence. Virgile, par exemple, parle des labours dans l'Empire romain.

Et puis, tout d'un coup, on s'aperçoit que ce n'est pas du tout la meilleure façon pour enrichir un terrain. On peut en obtenir beaucoup plus avec beaucoup moins de dégâts, sans recourir aux pesticides, ni aux machines qui écrasent les sols… Sur ce plan, la permaculture s'est développée d'une façon très efficace. Comme il y a un réel engouement aujourd'hui pour la nature, les gens le font à beaucoup plus petite échelle. Ce sont de bonnes nouvelles. Une chose que je reproche à la situation présente, c'est qu'on ne parle généralement que des mauvaises nouvelles.

C'est-à-dire ?

H.R. : En tant que civilisation, notre objectif est de maintenir la terre habitable et agréable. C'est le principal. Pour garder le tonus nécessaire à cette lutte, nous avons collectivement besoin de bonnes nouvelles. Pour cela, il est évident que la permaculture, l'engouement des gens qui la pratiquent sur une petite échelle, qui essayent de manger moins de viande, vont dans le bon sens.

©Jill Wellington

Je comprends les fermiers qui se plaignent parce qu'ils sont dans une situation très difficile. Il y a beaucoup de suicides. Mais il faut sauver la biodiversité et l'humanité. C'est dans ce sens-là qu'il faut aller. Il faut donner aux gens l'impression que nous sommes dans une bataille. Le moral des troupes est donc important. Passer son temps à dire que nous sommes déjà battus n'est pas une bonne attitude.

Copier le fonctionnement de la nature est-il une piste d'avenir pour que l'agriculture devienne moins destructrice ?

H.R. : Oui, c'est certain. C'est même très important. C'est vrai pour l'agriculture, mais également pour beaucoup d'autres secteurs. De plus en plus d'architectes travaillent sur des projets qui ont pour but à la fois de faire du beau et de respecter la nature. Cela fait partie des choses qui sont valables et qu'il faut mettre en évidence.

Regarder ce qui a été fait par nos ancêtres dans le passé est également pertinent. Dans les campagnes, dans les petits villages, il y avait depuis très longtemps toute une série de bonnes pratiques en connexion avec la nature, qui ont par la suite été annihilées par la production en masse. Il faut retrouver ces connaissances anciennes. Ça se fait beaucoup. Il y a des gens qui s'occupent de ces choses-là. Peut-être pas encore assez, mais c'est en marche.

Par ailleurs, il y a également un travail de sanctuarisation du vivant à effectuer. Beaucoup de progrès ont été faits sur ce sujet. La trame verte et bleue existe déjà. Elle concerne la biodiversité et les écosystèmes. Elle rend possible le fait que les animaux puissent aller de l'Espagne en Hollande d'un trait grâce à des corridors écologiques. Il faut aller plus loin. Sanctuariser la biodiversité est essentiel pour l'agriculture et pour la vie sur Terre.

Les financiers doivent prendre conscience que la meilleure chose à faire pour leur propre avenir est de favoriser la taxe carbone. C'est impensable que la vie disparaisse sur Terre alors que l'argent nécessaire à changer de cap est là.

Hubert Reeves

En matière d'agriculture, comme dans les autres activités humaines, notre grand défi aujourd'hui consiste-t-il à domestiquer notre puissance ?

Trinity detonation

H.R. : Imaginons qu'il y ait beaucoup de planètes sur lesquelles des civilisations similaires à la nôtre se soient développées. Une espèce intelligente, lorsqu'elle apparaît, doit arriver à manger sans être mangée. Pour y parvenir, elle développe des outils et des armes. Elle commence par des silex taillés, puis des arcs, des fusils, des bombes… Et ensuite des bombes nucléaires avec la possibilité d'une guerre éliminant toute vie.

Avec le temps, les espèces intelligentes deviennent extrêmement puissantes, avec le risque que cela se retourne contre elles. Toute civilisation qui se développe est face à cette problématique un jour ou l'autre. Nous sommes actuellement confrontés à un examen de passage.

D'ici quelques dizaines ou quelques centaines d'années, nous saurons si nous avons réussi ou pas. Si nous sommes capables de coexister avec notre puissance, ce sera formidable. La vie, l'art, la culture et la science vont continuer à se développer. Si nous échouons, nous aurons une planète couverte de débris, entièrement grise et impropre à la vie. Ce sera la fin, pour nous. On peut imaginer que ce processus constitue un schéma civilisationnel. Il nous concerne donc au plus haut point.

Trois conseils pour que le futur fasse mentir les prévisions ?

H.R. : Il faut que les bonnes nouvelles soient mieux diffusées pour garder intact le moral des troupes. Il faut accentuer le désinvestissement des institutions financières dans les industries liées aux hydrocarbures. Ça se fait beaucoup aux États-Unis. Les grandes universités retirent les fonds de pension déposés dans les banques lorsqu'ils sont utilisés pour financer des projets pétroliers ou charbonniers.

Enfin, je crois beaucoup à la taxe carbone. Il y a énormément d'argent en circulation, des milliers de milliards de dollars. Il en faudrait beaucoup moins pour sauver la planète. Il faut que les financiers puissent prendre conscience que la meilleure chose à faire pour leur propre avenir est de favoriser la taxe carbone. C'est impensable que la vie disparaisse sur Terre alors que l'argent nécessaire à changer de cap est là.


Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).

La tyrannie des data brokers

Le 11 févr. 2021

Jusqu'à présent, les GAFAM étaient identifiés comme les grands méchants du data-capitalisme. Ce n'est pourtant que la partie émergée de l'iceberg…

Olivier Tesquet : Tout à fait. Quand on parle de l'économie du numérique, on pense instinctivement aux grandes plateformes qui charpentent notre quotidien. À côté d'elles, il existe cependant un archipel d'acteurs de toutes tailles, extrêmement nombreux, pas vraiment transparents, qui forment la chaîne de valeur de transmission de la donnée. Ils sont chargés de venir huiler les rouages de la machine. Ces acteurs-là sont au final plus inquiétants que les GAFAM, car ils n'apparaissent pas dans le débat public.

Dans votre livre, vous révélez l'existence des traders de la donnée qui achètent et revendent des informations comme en Bourse…

O.T. : Ce sont les data brokers. C'est le marché gris de la donnée, semi-clandestin dans la mesure où la plupart d'entre eux opèrent aux États-Unis à la limite de la légalité. Ils n'ont pas de garde-fous juridiques comme en Europe avec le RGPD.

Tout cela est beaucoup plus libre de l'autre côté de l'Atlantique. C'est un marché gris, car il est mécaniquement impossible de savoir avec précision combien de data brokers sont actifs et quelle quantité d'informations est vendue chaque seconde. Ils se sont beaucoup développés aux États-Unis avec le calcul du score de crédit, qui permet aux banques de vérifier la solvabilité des personnes souhaitant acquérir un bien.

Chaque data broker détiendrait entre 3 000 et 5 000 informations sur un individu, de la constitution de son patrimoine à la race de son chien, en passant par la marque de sa voiture, ses habitudes alimentaires, ou la couleur de ses chemises.

Olivier Tesquet
©Waldemar Brandt

Et la collecte de données n'a fait qu'augmenter au fil du temps. Il y a quelques années, une journaliste américaine avait enquêté à la sueur de son front et avait identifié plus de 200 data brokers qui possédaient des données à son sujet. Il y en a plusieurs dizaines de milliers en activité. Chacun d'entre eux détiendrait entre 3 000 et 5 000 informations différentes sur un individu, de la constitution de son patrimoine à la race de son chien, en passant par la marque de sa voiture, ses habitudes alimentaires, la couleur de ses chemises… Vraiment toutes sortes d'informations.

En France, ce marché est plus artisanal, car les garde-fous juridiques empêchent un traitement sauvage des données, mais il existe bel et bien. Ce phénomène est un rouage important dans l'économie de la data.

Est-on réellement protégés en Europe ?

O.T. : Toute la difficulté réside dans la mise à niveau des technologies. Récemment, il y a eu un débat sur les données de santé qui étaient appelées à être hébergées sur des serveurs américains, car ce sont eux qui ont les meilleures architectures de cloud en termes de volume.

Aux États-Unis, le texte « Cloud Back » permet aux autorités, au nom d'un impératif de sécurité nationale, de forcer les entreprises américaines à fournir les informations qu'elles détiennent, même si celles-ci sont sensibles. Un examen en profondeur des fichiers de tous les data brokers de la planète pourrait peut-être permettre de trouver des informations qui ne concernent pas exclusivement les citoyens américains. Pour autant, il est extrêmement difficile d'opérer une vérification, puisque ces acteurs n'ont pas pignon sur rue. Ce ne sont pas des entreprises tournées vers l'extérieur. Elles sont là pour faire du B2B et peuvent ainsi se soustraire à l'œil du public.

Comme pour le trading des datas, de nombreux acteurs invisibles du grand public œuvrent à la massification des technologies de reconnaissance. Pour un IBM, combien d'officines opaques ?

Olivier Tesquet

Cette collecte invisible concerne aussi la surveillance des individus… À ce titre, la crise sanitaire a permis, pour la première fois, de faire un test grandeur nature des technologies de reconnaissance…

O.T. : Ça a été un intense moment de banalisation de ces technologies. Des caméras ont été utilisées pour détecter le port du masque à Cannes et dans les couloirs du métro à Châtelet-Les Halles, avant que la CNIL ne monte au créneau. Les drones ont fleuri un peu partout dans le ciel de France, avant que le Conseil d'État n'intervienne.

©Anna Shvets

Ce mouvement de banalisation a accéléré les dynamiques qui étaient déjà à l'œuvre, notamment autour de la reconnaissance faciale. Comme pour le trading des datas, il y a tout un tas d'acteurs invisibles du grand public qui œuvrent à la massification de ce type de technologie. Pour un IBM, combien d'officines opaques proposent leurs services ? La pandémie aura permis de nommer un certain nombre d'acteurs qui passent d'habitude sous le radar.

Le débat pourrait se radicaliser autour du choix des grandes orientations technologiques de demain. (...) Il n'y a pas vraiment de juste milieu.

Olivier Tesquet

En réaction, les initiatives proposant un Web vertueux et une véritable protection des données se multiplient… La techno-résistance est-elle à l'ordre du jour ?

O.T. : Ce que je sens monter, c'est une petite musique de fond. C'est assez difficile à quantifier pour l'instant. Il y a un vrai discours techno-critique qui prend forme dans la société, en excluant toute forme d'arrangement. Le débat sur la 5G, parfois aux confins des théories du complot, cristallise actuellement un grand nombre de critiques. Dans certaines sphères, l'irruption de la technologie est remise en cause.

Dès lors, il y aura peut-être un affrontement entre les technophiles et les technophobes. Le débat pourrait se radicaliser autour du choix des grandes orientations technologiques de demain. C'est visible avec la reconnaissance faciale, qui a ses partisans et ses détracteurs. Il n'y a pas vraiment de juste milieu.

Cette techno-critique pourrait-elle constituer un frein au développement du data-capitalisme ?

O.T. : Un certain nombre de grandes mairies positionnées à gauche, ayant une sensibilité plutôt écolo, remettent déjà en question le bien-fondé écologique et énergétique de la 5G, jugée à la fois très polluante et susceptible de favoriser l'émergence de nouveaux outils de surveillance. Si les villes, où les décisions peuvent être prises plus facilement et rapidement qu'à l'échelle nationale, commencent à s'opposer aux propositions du data-capitalisme, ça peut en effet constituer un frein. Et d'autres foyers de résistance pourraient tout à fait apparaître et se développer.

Comment cette résistance pourrait-elle évoluer dans un avenir proche ?

O.T. : Avec la 5G, on a peut-être tapé le fond de la piscine. Il y a une forme de saturation. Va-t-on assister à l'émergence de fronts techno-critiques plus larges ? Est-ce qu'on peut avoir une jonction entre ceux qui rejettent la reconnaissance faciale et ceux qui rejettent la 5G… ? Pour le savoir, les mois qui viennent seront un bon thermomètre.

Parcours d'Olivier Tesquet
Diplômé de l'ISCPA-Paris et de l'Institut français de géopolitique, il est journaliste depuis plus de dix ans, spécialisé dans le numérique. Il a écrit pour Technikart, Slate, L'Express, Owni, et a été chroniqueur pour Le Mouv' et France Inter. Depuis 2011, il est reporter au service Médias/Net de Télérama, en charge des cultures numériques et des libertés publiques, et a rédigé plusieurs ouvrages sur la surveillance de masse.

À lire : Olivier Tesquet, À la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Éditions Premier Parallèle, 2020 ; Olivier Tesquet & Guillaume Ledit, Dans la tête de Julian Assange, Éditions Actes Sud, 2020

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés
(352 pages).


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Jeux vidéo : la montée en game

Le 10 févr. 2021

Figurant parmi les grands gagnants de la crise sanitaire, les jeux vidéo ont connu une croissance record à la faveur du confinement, sans doute la plus importante jamais atteinte sur un temps aussi court. Bloqués chez eux, les Français se sont tournés vers leurs consoles pour passer le temps et rompre l'isolement. Le phénomène a été identique ailleurs dans le monde, et les chiffres qui en témoignent sont éloquents. Tous supports confondus, les ventes ont augmenté de 12 % sur la période, selon le cabinet d'analyse NPD, soit 7 % de plus que ce que les prévisions indiquaient en 2019. 

Avec quelques best-sellers, qui ont fait la course en tête... Début mai, Fortnite, le jeu le plus populaire actuellement, franchissait la barre symbolique des 350 millions de joueurs et des 18 millions de followers sur Instagram. Grande star du confinement, Animal Crossing New Horizons, sorti à la mi-mars, a été vendu en seulement quelques semaines à presque 14 millions d'exemplaires, et, à la fin du premier trimestre, la plateforme de streaming Twitch annonçait qu'elle avait dépassé les 3 milliards d'heures de connexion. En avril 2020, à travers le monde, les joueurs auront passé 3,2 milliards d'heures sur leur console ou leur smartphone. L'usage n'aura jamais été aussi intensif que pendant cet enfermement généralisé, ce qui laisse augurer une croissance importante des ventes, car le confinement aura également eu pour effet de recruter de nouveaux gamers. 

De 100 milliards de dollars en 2020, le chiffre d'affaires du secteur pourrait gonfler à 300 milliards de dollars en 2025, soit une augmentation de 300 % en cinq ans, d'après les projections du cabinet d'analyse Global Data, qui a fait un travail de fond pour comprendre l'impact du virus sur les habitudes de consommation. Pour le seul mois de mars, les joueurs ont dépensé 10 milliards de dollars pour assouvir leur passion. Autant dire que l'industrie du gaming est en bonne santé, et même florissante, grâce au Covid. 

Pourtant, la pandémie à elle seule ne saurait expliquer ce succès incroyable. Il faut intégrer d'autres évolutions dans l'équation. Le temps passant, les jeux vidéo sont devenus un phénomène intergénérationnel, qui concerne aujourd'hui toutes les tranches d'âge. Année après année, leur présence au sein des foyers n'a fait que se renforcer. Les premiers gamers, ceux qui avaient acquis une console dès les années 80, ont grandi et ont eu des enfants, sans pour autant arrêter de jouer, mais en partageant leur passion avec leur progéniture. 

Cette dimension familiale a augmenté le nombre de joueurs, mais a également eu pour effet de faire évoluer l'image des jeux vidéo. D'autant que, depuis quelques années, neurologues et pédopsychiatres se sont mis en tête de décortiquer leurs rouages. Et, bien souvent, leur verdict est positif. D'après eux, jouer présenterait de nombreux avantages, jusqu'ici ignorés, comme celui d'améliorer l'attention et la mémoire, de développer la créativité, de renforcer les capacités d'adaptation à une situation imprévue, et même de développer l'empathie, les capacités cognitives et l'intelligence collective...

©Marko Blazevic

Un discours à rebours de celui de l'addiction si souvent décriée. Pour autant, les bénéfices associés aux jeux n'en sont peut-être qu'à leurs débuts... Une partie des acteurs semble décidée à faire bouger les lignes dans le bon sens. 

Gaming positif

Il semble déjà loin, le temps où les jeux vidéo ne proposaient qu'un contenu strictement ludique. Les gameplays sont devenus des outils éducatifs à part entière. En 2016, Microsoft sortait une version du célèbre jeu Minecraft spécialement calibrée pour permettre aux enfants d'apprendre à coder. Aujourd'hui, Assassin's Creed intègre un mode éducation, séparé du gameplay classique, qui plonge le joueur dans l'Égypte des pharaons avec une très grande précision. Élaborée en collaboration avec des archéologues, cette plongée virtuelle hyperréaliste dans le passé permet de voir comment les Égyptiens vivaient à cette époque, et fait état des toutes dernières découvertes en la matière. C'est un cours d'histoire « gamifié ». 

En ligne, ce type de contenus s’est multiplié, souvent à destination des élèves du primaire. Educationem, Adibou ou YB proposent une large gamme de jeux pédagogiques qui permettent de réviser les connaissances apprises en classe. De son côté, la startup PowerZ a lancé un ambitieux programme ludo-éducatif pour donner aux enfants l'envie d'ouvrir un livre ou d'aller visiter un musée. Les jeux vidéo ont même fait leur entrée dans les programmes scolaires. En Pologne, le jeu This War of Mine, disponible sur Steam, est conseillé aux étudiants en histoire, car il offre la possibilité de vivre de l'intérieur, en incarnant un soldat, le siège de Varsovie pendant la guerre en ex-Yougoslavie au début des années 90. 

Outre les contenus éducatifs, les préoccupations environnementales se sont elles aussi incrustées dans les gameplays. Début 2020, l'ONU a lancé Mission 1,5°, une application vidéoludique qui permet aux plus jeunes de mieux comprendre les mécanismes du dérèglement climatique et de pouvoir mesurer leurs effets en temps réel. La NASA a fait de même avec le programme Climate Kids.

Plus ambitieux, The Climate Trail, sorti en 2019, propose aux gamers de survivre dans un monde apocalyptique, entièrement chamboulé par la montée des eaux liée au réchauffement. Difficile de faire mieux pour appréhender les défis de notre époque. 

Mais ce n'est pas tout. En parallèle de ces initiatives, grands groupes, plateformes et studios s'associent dans le but de réduire les émissions de CO2 du secteur – celles-ci ne cessant de croître à mesure que le nombre de joueurs augmente –, et d'éveiller les consciences à la crise environnementale. Ainsi, l'initiative Playing4theplanet, soutenue par les Nations unies, regroupe 27 acteurs majeurs, d’Ubisoft à Sony Entertainment et Microsoft, en passant par la solution cloud Stadia, la plateforme Unity ou encore le leader de la réalité augmentée Niantic, qui se sont engagés dans cette direction. À leur actif, le projet Green Mobile Game Jam, dont l'objectif est de mettre au point des moyens innovants pour sensibiliser les joueurs au changement climatique à travers les jeux existants. De son côté, Sony a annoncé que le mode veille de la Playstation 5 serait 17 fois moins gourmand en énergie que celui des anciens modèles. Et Ubisoft a, pour la première fois, choisi un boîtier en carton recyclé pour l'édition 2020 de Football Manager

Green Mobile Game Jam ©Playing4theplanet

Particulièrement innovante, l'industrie vidéoludique colle à son époque et prend en compte ses enjeux, ceux qui touchent toutes les catégories de joueurs et de citoyens. Ces transformations s'expliquent aussi par le fait que les jeux vidéo sont devenus bien plus que ce qu'ils étaient au départ. 

Les jeux sont devenus un canal de prescription à part entière. Les marques l'ont parfaitement saisi, d'autant que les avancées technologiques autorisent désormais une très grande agilité et une fluidité inégalée.

Un nouveau média

En se connectant, le gaming a changé de visage. Il est devenu un moyen de tisser des relations sociales en discutant avec d'autres joueurs, de former des équipes, de partager des expériences et des conseils au sein des communautés, et même de recommander des produits. Les jeux sont devenus un canal de prescription à part entière. Les marques ont parfaitement saisi cette évolution et le moyen qu'elles avaient là de gagner en visibilité, d'autant que les avancées technologiques autorisent désormais une très grande agilité et une fluidité inégalée dans la conception et la diffusion des contenus. Ainsi, LVMH, pourtant peu disposé a priori à communiquer de façon aussi triviale, avait noué, en 2019, un partenariat avec le tournoi League of Legends afin de promouvoir ses nouveaux produits de beauté, en dessinant notamment la malle qui a servi à transporter la coupe destinée aux gagnants. Mais ce type de collaboration ne révèle qu'une petite partie de ce qu'il est possible de faire. 

En plein confinement, Fortnite a transformé l’un de ses plateaux de jeux en salle de concert virtuelle pour accueillir cinq représentations dématérialisées du rappeur Travis Scott, lesquelles ont réuni 27,7 millions de gamers. Aujourd'hui, les jeux vidéo sont devenus un support d'expression incontournable, capable de toucher les consommateurs à travers une large gamme de contenus et de tisser un lien privilégié avec eux grâce à des interactions innovantes. En mai, lors du déconfinement, Gémo, Marc Jacobs et Valentino ont lancé, pour la première fois, leurs nouvelles collections dans Animal Crossing. Le jeu permet en effet aux gamers d'habiller virtuellement leurs avatars. 

Mais en devenant un média, le jeu vidéo peut aussi renforcer son impact positif. Twitch a lancé des sessions vidéo en live pour engager ses audiences autour des problématiques environnementales. 

Avatar Marc Jacobs dans Animal Crossing - Nintendo

Un pas vers le futur

Tout cela pourrait cependant n’être qu'un avant-goût.  À mesure que la technologie devient plus perfectionnée, la frontière qui sépare la réalité et le virtuel a tendance à s'effacer. De plus en plus, le photoréalisme, autorisé par les nouveaux outils de conception et la puissance des machines, fait basculer les gamers dans un environnement qui ressemble à s'y méprendre à la réalité. À ce titre, Unity, l’un des moteurs de rendu les plus performants au monde, permet aujourd'hui de retranscrire les émotions humaines avec une précision inégalée afin de mettre des sentiments et de l'empathie dans les gameplays.  Autant d'innovations qui pourraient renforcer le pouvoir de prescription et de sensibilisation de certains jeux.

De son côté, Microsoft entend donner la possibilité aux gamers de jouer avec la même qualité depuis n'importe quel écran, grâce à la plateforme de streaming xCloud, disponible depuis septembre. En parallèle, les formules d'abonnement à des bibliothèques ou à des stores – permettant d'accéder à un très grand nombre de programmes supplémentaires – se multiplient.

Tout indique que la pratique est appelée à progresser toujours plus, d'autant que la 5G et sa connexion hypermusclée devraient rajouter un coup d'accélérateur supplémentaire. Depuis les premières consoles, les usages et les potentialités ont considérablement évolué. En rendant éducative une partie des jeux, les concepteurs semblent avoir pris la mesure de leur responsabilité vis-à-vis du public. Demain, les produits pourraient être conçus encore davantage dans cette direction...

La réalité virtuelle et les progrès réalisés par les moteurs de rendu permettraient alors de mieux sensibiliser les jeunes générations aux problèmes environnementaux et sociaux, tandis que les jeux feraient pour de bon leur entrée dans l'arsenal pédagogique dont dispose le système éducatif. Pour autant, une partie de l'industrie vidéoludique n'a toujours pas changé son fusil d'épaule et pourrait ne jamais le faire. Un marché à deux vitesses deviendrait alors la norme, entre jeux « utiles » d'un côté, et gameplays addictifs uniquement pensés pour faire du profit, de l'autre.

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


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Finance : « Il est temps de construire des institutions internationales qui garantissent les biens publics mondiaux »

Le 9 févr. 2021

Selon l'OCDE, le PIB mondial pourrait chuter de 4,5 points en 2020. De son côté, la Banque de France anticipait, en juin dernier, une baisse de 8,7 % du produit intérieur brut de la zone euro. À l'origine d'une crise sanitaire d'une ampleur inégalée depuis un siècle, le Covid-19 a fait basculer toutes les économies dans le rouge. Cela n'augure rien de bon si l'on considère que l'impact environnemental des activités humaines est susceptible de favoriser l'apparition de nouvelles pandémies, et que le réchauffement climatique sera, dans les prochaines années, un facteur de déstabilisation majeur.

Régulièrement, le capitalisme est pointé du doigt en tant que responsable de la situation actuelle. Pourtant, c'est plus précisément l'économie de la donnée, grande gagnante de cette crise, qui façonne aujourd'hui les inflexions néolibérales. Au vu de tous ces paramètres, comment reprogrammer le système financier pour le rendre plus solide face à de tels chocs ? La régulation pourrait-elle être une solution ? Quel rôle pourraient jouer les États et les banques dans cette transformation ? Robert Boyer, économiste et artisan de la théorie de la régulation, propose plusieurs pistes pour y parvenir.

La crise économique actuelle est souvent comparée à celle de 1929. Pourtant, les mécanismes ne semblent pas être les mêmes ?

Robert Boyer : En effet. Macroéconomistes et conjoncturistes ont été tellement impressionnés par l’ampleur de la chute de la production observée au second trimestre 2020 qu’ils l'ont comparée à celle de la crise de 1929. Il y a pourtant de profondes différences… La crise de l’entre-deux-guerres marquait l’éclatement d’une bulle spéculative qui dissimulait le déséquilibre structurel entre production de masse et consommation de masse, car l’évolution des salaires n’avait pas suivi la croissance des gains de productivité du travail.

À partir de mars 2020, la surprenante vitesse de diffusion du virus a incité les gouvernements à recourir à une arme très destructrice de richesses et d’emplois, à savoir le confinement. L’irruption d’un évènement inattendu a justifié une stratégie sans précédent d’arrêt de l’économie. C’est donc une décision politique qui génère une chute du produit intérieur brut, car la désorganisation des systèmes productifs et l’attentisme de la consommation rendent impossible la reprise économique.

À ce titre, les injections massives de liquidité ne sont qu'un palliatif par rapport à une victoire sur le virus, condition sine qua none d’un retour à la normale. De fait, ce sont les avancées en matière de vaccin qui rythment les anticipations des investisseurs, des salariés et des consommateurs. Si les crises économiques se succèdent, elles ne sont pas la répétition d’une forme canonique.

©NataliyaVaitkevich

Comment pourrait évoluer le capitalisme à la faveur de la pandémie ?

R.B. : Le capitalisme de plateforme, construit sur l’exploitation des données de masse, sort renforcé de la première phase de la crise sanitaire. Télétravail, visioconférence, enseignement à distance, e-commerce, application de l’intelligence artificielle à la logistique et au suivi de la mobilité des individus, voire traçage de ceux qui sont porteurs du virus, sont autant de dispositifs qui ont permis la poursuite d’une activité économique essentielle lors du confinement. Cette forme de capitalisme, loin de se trouver remise en cause, prospère, car elle semble porteuse d’une sortie des difficultés causées par la pandémie grâce à des procédures relativement efficaces.

Par leur traitement de masse des données, les GAFAM jouissent d’un avantage certain vis-à-vis du pouvoir politique. (...) De cette inégalité informationnelle, résulte un basculement du pouvoir entre capitalisme numérique et État-Nation.

Robert Boyer

Pour mieux affronter les crises à venir, les États peuvent-ils réguler le « data capitalisme » pour le mettre au service du bien commun ?

R.B. : En France, si l’État a fait un retour remarqué en tant qu’assureur des risques systémiques et garant de la reprise économique, notamment grâce à des plans de soutien massifs en direction des entreprises, la mise en œuvre d'un tel contrôle se heurte à une difficulté majeure. L’innovation privée s’est concentrée sur le traitement des données de masse, supposé alimenter une économie de la connaissance, vecteur d’un capitalisme parfois qualifié de « cognitif » . Pour leur part, les données collectées par les services de l’État sont bien moins nombreuses et n’ont pas la même fréquence, puisqu’elles portent souvent sur les dépenses publiques et la fiscalité, et non les transactions économiques en temps réel.

De ce fait, les GAFAM jouissent d’un avantage certain vis-à-vis du pouvoir politique. Lors du confinement, Google et Facebook ont pu disposer de données beaucoup plus précises que les services publics. En cela, les GAFAM consolident la temporalité des financiers, inférieure à la microseconde, qui l’emporte sur celle de l’État et des comptes trimestriels ou annuels. De cette inégalité informationnelle, de nature structurelle, résulte un basculement du pouvoir entre capitalisme numérique et État-Nation.

Une telle régulation est donc définitivement impossible ?

R.B. : Dans la logique américaine, les lois antimonopole devraient jouer à l’encontre des GAFAM. Pourtant, les auditions par le Sénat et le Congrès américains des dirigeants de ces firmes n’ont pas débouché sur le démantèlement des monopoles correspondants. En Amérique du Nord, il n’est pas abusif de penser que Wall Street et les GAFAM exercent un pouvoir certain en matière de politique économique.

Robert Boyer ©Fe Pinheiro

Cependant, les comparaisons internationales montrent que c’est loin d’être le seul modèle, puisque la Chine donne l’exemple d’une hiérarchie inverse : le parti communiste chinois n’autorise Baidu et Alibaba que si ces entités acceptent de transmettre toutes leurs informations aux responsables politiques. Il s’agit moins de régulation que de contrôle.

Au demeurant, l’Union européenne représente une troisième configuration, avec un corpus de lois protectrices des droits des individus et un contrôle citoyen sur le bien public que sont devenues la collecte et l’utilisation des données de masse. Mais le vieux continent s’est avéré incapable de susciter l’émergence de puissantes compagnies pour lutter à armes égales contre le capitalisme de plateforme américain ou la société de surveillance chinoise. Jusqu’à présent, la volonté européenne de « réguler » ne s’est pas traduite par un retour du contrôle collectif sur l’économie numérique.

Il est cependant urgent de rendre l'économie plus résiliente… Quel rôle pourraient jouer les banques pour y parvenir ?

R.B. : Il faut se souvenir que les politiques inspirées par le néolibéralisme ont organisé la mise en concurrence des entreprises. Dès lors, leur objectif central a été la réduction des coûts afin de satisfaire l’objectif de valeur actionnariale. C’est ainsi qu’ont été promus au titre de coûts cachés la production frugale, le juste-à-temps et la réduction des stocks.

La pandémie montre l’extrême fragilité de telles stratégies : interruption des approvisionnements de producteurs lointains, insuffisance de lits de réanimation et plus encore de personnels spécialisés pour traiter les cas les plus graves… La viabilité à long terme de telles organisations est remise en question de sorte que l’impératif de résilience, face à des aléas récurrents, est appelé à supplanter celui de maximisation des profits.

Les acteurs concernés sont principalement les entreprises productrices de biens essentiels et les pouvoirs publics, qui doivent défendre l’intérêt général en se préparant à répondre à des évènements inédits et majeurs, que le secteur privé ne peut surmonter. Mais ni les banques, ni les marchés financiers ne sont porteurs de cette préoccupation. Ces entités visent le plus souvent à optimiser la rentabilité financière à court terme. Le temps des marchés financiers n’est pas celui de l’économie réelle, encore moins celui de la santé publique. D’un point de vue normatif, il n’est pas interdit de penser que le Covid-19 remet à l’ordre du jour un renforcement de la réglementation de la finance, afin qu’elle contribue à la prospérité et à la résilience des économies.

Il est temps de construire des institutions internationales garantissant les biens publics mondiaux que devraient être la soutenabilité climatique, la santé, les connaissances scientifiques et la stabilité financière.

Robert Boyer

Justement, la finance durable sera bientôt encadrée par des dispositions réglementaires beaucoup plus strictes… Représente-t-elle une solution ?

R.B. : Comme les financiers sont devenus les acteurs dominants de la vie économique, les pouvoirs publics tentent aujourd’hui de les convaincre de participer au bien commun. Cependant, les données statistiques confirment que les investissements continuent à se concentrer sur les secteurs à haute intensité en émission carbone, alors que les subventions pour les énergies alternatives sont encore très modestes. Sans compter l’absence d’autorité administrative indépendante susceptible de garantir que les Green, Blue et Social bonds sont plus que des arguments rhétoriques destinés à de nouveaux épargnants sensibles aux enjeux mondiaux de soutenabilité…

Face au retard pris par rapport à l’Accord de Paris, il faut se demander si une autre route ne devrait pas être privilégiée, à savoir l’édiction de normes plus sévères et la mobilisation de fonds publics organisant efficacement la transition énergétique. Telle est la revendication de la jeune génération au sein du mouvement écologique… Pas plus que Wall Street n’a pour finalité d’enrayer la progression du patrimoine des 1 % plus riches, il est assez illusoire d’anticiper que la finance internationale soit l’acteur clé d’une pleine prise en compte de l’impératif écologique.

À quoi peut-on s'attendre dans un avenir proche ?

R.B. : Les grandes crises se caractérisent par l’affrontement d’idéologies et de stratégies aux antipodes, car le déterminisme de nature économique ou technologique disparaît, étant supplanté par les luttes politiques visant à établir une nouvelle distribution des pouvoirs. Il est dès lors possible d’envisager des scénarios contrastés… Les tenants d’un libéralisme éclairé vont plaider en faveur d’un capitalisme de plateforme transnational porteur d’une nouvelle phase de la mondialisation, alors que d’autres forces politiques vont insister sur le caractère primordial de l’action de l’État, y compris pour promouvoir l'économie de marché.

Pourtant, le réchauffement climatique et les pandémies ne manifestent-ils pas une évidence longtemps repoussée ? Il est temps de construire des institutions internationales garantissant les biens publics mondiaux que devraient être la soutenabilité climatique, la santé, les connaissances scientifiques et la stabilité financière.

Parcours de Robert Boyer :
Polytechnicien, diplômé de Sciences Po et de l'École nationale des ponts et chaussées, directeur de recherche au CNRS et à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Robert Boyer est l'un des principaux artisans de l'école de la régulation, qui stipule que les phénomènes économiques ne peuvent être décryptés qu'en prenant en compte le rôle des institutions et en s'appuyant sur une perspective qui englobe les évènements historiques, les rapports sociaux, les cadres idéologiques et l’action publique.

À lire :
En 2020, Robert Boyer publie Les Capitalismes à l'épreuve de la pandémie aux éditions La Découverte. Dans cet ouvrage, il décrypte les spécificités de la crise économique actuelle, qui ne ressemble à aucune autre.

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


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Industrie : « Le monde qui se dessine est plus complexe que la vision simpliste d'une démondialisation post-crise »

Le 8 févr. 2021

À quel point l'industrie française est-elle dépendante de l'étranger pour fonctionner ?

El Mouhoub Mouhoud : La France a délocalisé beaucoup plus tardivement que l'Allemagne ou les États-Unis. C’est au début des années 2000 qu'il y a eu une accélération inédite de la fragmentation des chaînes de production dans l'automobile, le textile, le cuir, l'habillement, la chaussure, ainsi que dans les secteurs considérés comme stratégiques, car ayant un impact social et sanitaire, comme la pharmacie, par exemple… Dans certains secteurs, l'industrie française est allée très loin dans ce processus de dépendance en approvisionnements extérieurs, en fournitures, en morceaux de biens… À chaque fois qu'il est possible de décomposer les processus de production en faisant baisser les coûts, il devient intéressant de dilater la chaîne de valeur à l'échelle mondiale. C'est ce qui a été fait ici plus tardivement qu'ailleurs. Ce n'est cependant pas valable pour toutes les industries françaises.

Tous les secteurs industriels ne sont donc pas concernés par la relocalisation ?

E. M. M. : Il faudrait d'abord voir ce qui est stratégique ou pas. Il faut privilégier le bien commun et l'impact collectif majeur. Évidemment, on pense tout de suite à l'industrie pharmaceutique. Mais ça pourrait être aussi la technologie que l'on doit maîtriser dans l'aérospatiale, l'aéronautique et l'armement, ce qui correspond à une souveraineté en termes de défense. Il ne faut pas perdre de vue que les relocalisations, comme les délocalisations, obéissent en définitive toujours aux mêmes règles. Elles dépendent du coût salarial unitaire, de la qualité du produit final, ainsi que des frais de transport et des droits de douane. C'est donc avant tout une question financière. Au-delà de ça, il faudrait réguler davantage la traçabilité des chaînes de valeur, toutes industries confondues. En tant qu’État membre de l'Union douanière européenne, il n'est pas possible d'imposer le made in France à une firme, pour des motifs de concurrence déloyale. Dans le cadre législatif actuel, les chaînes de valeur ne sont pas régulées par les États. Ce serait pourtant souhaitable, si nous voulons reconquérir notre souveraineté.

Il n'est pas possible d'imposer la transformation alimentaire du bio à des gens qui gagnent à peine le SMIC. La segmentation des revenus induit la segmentation de la consommation.

El Mouhoub Mouhoud

Quel est le poids des consommateurs dans cette dynamique ? La pression qu'ils exercent sur les marques pour qu'elles soient plus respectueuses de l'environnement pourrait-elle être un facteur de relocalisation ?

©Kaboompics

E.M.M. : Ce n'est pas aussi simple que ça. En France, il existe des inégalités salariales immenses entre les plus bas revenus et les plus hauts. Il n'est pas possible d'imposer la transformation alimentaire du bio à des gens qui gagnent à peine le SMIC. Cela n'a aucun sens. La segmentation des revenus induit la segmentation de la consommation. De fait, les industriels devront continuer à délocaliser à bas prix pour satisfaire les besoins des populations pauvres.

Par ailleurs, si les consommateurs peuvent pointer du doigt les entreprises qui délocalisent, ils ne sont généralement pas prêts à payer le surcoût inhérent à la relocalisation. C'est un paradoxe, car produire en France est nécessairement plus onéreux que dans beaucoup d'autres pays. Mais ce n'est pas le seul… Depuis quelques années, les réglementations environnementales, nécessaires pour préserver la planète, ont engendré des surcoûts de production en multipliant les contraintes. Il y a dès lors un intérêt à délocaliser dans des pays où il est possible de polluer à moindres frais, notamment en Chine et en Inde. Cela veut dire que ces réglementations sont devenues un facteur de délocalisation à part entière.

La délocalisation va s'accélérer considérablement dans les services. Le numérique n'est pas contraint par les droits de douane ou les frais de transport de marchandises. C'est un processus de post-mondialisation.

El Mouhoub Mouhoud

Quelles autres options les industriels ont-ils pour solidifier leur production ?

E.M.M. : Sans relocaliser, ils pourraient opter pour la diversification de leurs fournisseurs afin de ne plus dépendre exclusivement de deux ou trois pays et de disposer d'une solution de rechange si une chaîne de production s'arrête. Ils pourraient tout à fait trouver des fournisseurs diversifiés en Tunisie, au Maroc, dans les pays d'Europe centrale, et même en Irlande. Plutôt qu'une démondialisation, il est probable qu’il y ait une régionalisation des chaînes de valeur pour éviter les crises d'approvisionnement.

Sans compter que ce qui se passe dans l'industrie avec la relocalisation d'une partie de la production est sur le point de connaître une contre-tendance dans les services, avec une délocalisation qui va s'accélérer considérablement. C'est un processus de post-mondialisation. Le numérique n'est pas contraint par les droits de douane ou les frais de transport de marchandises. Il y a la possibilité de séparer géographiquement production et consommation, comme pour la télémédecine, par exemple. Le monde qui se dessine est plus complexe que la vision simpliste d'une démondialisation post-crise.

Du coup, à quoi peut-on s'attendre exactement ?

E.M.M. : Tous les secteurs de production à matériaux solides peuvent relocaliser à partir du moment où il y a un intérêt financier à le faire. Mais ce que l'on va certainement observer, c'est un phénomène de non-délocalisation, c'est-à-dire le fait que des entreprises choisissent de continuer à produire en France. C'est quelque chose qui va se développer, car nous sommes dans une période où les taux d'intérêt sont bas et la France a pris un retard considérable dans l'automatisation, qui est quatre fois moins avancée qu'en Corée. De fait, la robotisation de ce qui est facilement automatisable va accélérer. Cela concerne l'automobile et l'électronique. Dans l'industrie textile, il n'y a pas encore de robot capable de manipuler les matières souples, donc les délocalisations vont continuer, mais avec une diversification des fournisseurs. Enfin, comme évoqué plus haut, les services vont connaître une très forte mondialisation.

Parcours de El Mouhoub Mouhoud
Docteur en Sciences économiques, diplômé de Paris 1 Sorbonne, président de l'université Paris-Dauphine, fondateur et directeur du Groupement de recherche international du CNRS DREEM (Développement des recherches économiques euro-méditerranéennes), il a été le premier économiste français à étudier et à analyser, dès le début des années 90, le phénomène des relocalisations industrielles.

À lire :
E.M.Mouhoud, Changement technique et division internationale du travail, Éditions Economica, 1993.
E.M. Mouhoud, Mondialisation et délocalisation des entreprises, Éditions La Découverte, 2011


Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés, (352 pages).


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État de choc post-touristique

Le 5 févr. 2021

Avions plaqués au sol, compagnies aériennes en faillite, annulations en série, croisières à l'arrêt, plans sociaux, quarantaines, fermeture des frontières, protocoles sanitaires, peur du virus... 2020 aura été une année noire pour le tourisme, avec une baisse des flux de voyageurs d'une ampleur inégalée et les pertes financières colossales qui en découlent. Si toutes les destinations ont été touchées, certains pays ont particulièrement souffert, comme la Tunisie qui a enregistré une baisse de 60 % de son activité touristique, ou encore le Portugal, avec un chiffre identique, de même que la Thaïlande – dont le PIB est particulièrement dépendant de cette activité –, avec un nombre de touristes étrangers se prélassant sur ses plages de sable fin en chute libre de 80 %, à seulement 8 petits millions, contre 39,8 millions l’année dernière selon la Banque de Thaïlande. 

La France n'est pas en reste. Au premier semestre de l'année passée, les réservations de vols en provenance de l'étranger ont fondu comme neige au soleil, chutant même de 90 % pour les touristes asiatiques, alors que les délivrances de visa baissaient de 27 % de janvier à mars 2020. Du jamais vu. Le retrait de chiffre d'affaires pourrait s'élever à 40 milliards d'euros en 2020 pour les acteurs tricolores, selon Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'État au Tourisme. Au total, le tourisme mondial pourrait accuser une perte de 400 milliards de dollars sur l'année passée, selon les prévisions de l'Organisation mondiale du tourisme, presque le tiers de la totalité des recettes enregistrées en 2019. En comparaison, la crise des subprimes avait cinq fois moins impacté le secteur en 2009. Il y a péril en la demeure. 

Alors que l'avenir du secteur reste particulièrement incertain, oscillant entre restrictions des vols internationaux et reconfinements locaux ou généralisés, il est devenu nécessaire d'adapter l'offre au virus en proposant des séjours « corona-compatibles », mais aussi d'innover pour redonner aux vacanciers le goût de voyager. Une véritable opportunité pour réinventer le tourisme. 

©Josh Willink

La reprogrammation du secteur 

En France, sans surprise, la tendance générale a été aux séjours locaux en 2020. Dès le mois de juin, un sondage OpinionWay indiquait que 71 % des Français prévoyaient de partir en France. Des chiffres qui se sont révélés exacts par la suite. Si 43 % des estivants ont choisi une destination à l'extérieur de leur département pour partir bronzer sur les plages du Var ou se ressourcer dans le Calvados, seulement 10 % se sont rendus à l'étranger, selon une enquête réalisée en août par WeWard. C'est très peu en comparaison des 44 % habituellement enregistrés. 

L'Hexagone n'a jamais été autant plébiscité par ceux qui y vivent. Les acteurs régionaux ont vu dans cet engouement l'opportunité de séduire une clientèle attirée plus qu'à l'ordinaire par les destinations locales et n'ont pas hésité à innover pour y parvenir. Comme Lot Tourisme qui a déployé un véritable plan de bataille numérique pour faire face à la crise. En utilisant réseaux sociaux et newsletters pour conseiller les prestataires sur la meilleure façon de mettre aux normes leurs établissements et de rassurer les touristes, le département lotois a évité un grand nombre d'annulations et a même accueilli 1,4 % de vacanciers en plus par rapport à 2019. D'autres ont pu sauver leur saison en utilisant la même stratégie, à l'instar des Alpes-de-Haute-Provence ou des Vosges, avec respectivement 2,3 % et 2,1 % de vacanciers supplémentaires. L'Aude, la Haute-Marne, la Bourgogne, la Vendée, le Gard ou encore la Somme ont eux aussi investi les réseaux sociaux et communiqué plus que d'habitude. 

Une formule gagnante mais qui n'a cependant pas profité à tout le monde. Les établissements haut de gamme et les hôtels 5 étoiles, habituellement fréquentés par une clientèle étrangère aisée, n'ont eu que 51 % de réservations en moyenne. 

Ce recentrage des séjours est observable partout dans le monde, avec une magnitude qui varie selon les pays. Outre-Atlantique, la situation s'est même révélée ubuesque. Certains Américains n'ont même pas pu se déplacer à l'intérieur des États-Unis en raison des restrictions d'accès imposées par les différents États. La Floride, très prisée pendant l'été, a ainsi connu une baisse de fréquentation historique. Effet inverse, près de 160 000 vacanciers anglais qui avaient eu l'audace de venir séjourner en France ont dû faire le trajet inverse dès la mi-août pour ne pas subir au retour la quarantaine décrétée par les autorités britanniques. 


©Helge Von Falberg

Avec la peur de tomber malade à l'étranger, le virus incite les touristes à rester dans un périmètre géographique précis et rassurant, celui de leur région ou de leur pays, quand ce ne sont pas les différentes interdictions qui s'en chargent. 

En alignant le voyage avec le territoire, une proposition plus responsable, car moins polluante en déplacements, a pris son essor.

Mais la situation n'a pas que du mauvais. Tout d'abord, parce que l'essor du local a permis de mettre en évidence le talon d'Achille du secteur, qui reste entièrement dépendant de la mobilité des voyageurs. Les transports façonnent l'offre à tous les niveaux, régional, national et international. C'est une leçon pour la suite. Ensuite, parce qu'en alignant le voyage avec le territoire, une proposition plus responsable, car moins polluante en déplacements, a pris son essor. La crise a favorisé le développement de nouvelles formes d'évasion et renforcé plusieurs tendances déjà à l'œuvre. 

Le boom inévitable des nouvelles pratiques ?

Déjà avant la pandémie, le tourisme de proximité séduisait les vacanciers en quête d'authenticité, de sens et de terroir. Avec la relocalisation des séjours, c'est tout un éventail de propositions originales qui a toutes les chances de monter en puissance. Et notamment le tourisme industriel, qui consiste à visiter une usine ou une entreprise et à échanger avec les salariés, dans le cadre d'un parcours pédagogique et culturel. Cette proposition, qui valorise le made in France, a séduit 15 millions de personnes en 2019, et elle est en pleine progression. Elle réinscrit le voyage dans le territoire mais aussi dans un patrimoine. 

Tout comme le microtourisme, en pleine progression, lui aussi. La startup Staycation, du nom anglais de cette pratique, propose aux vacanciers des séjours de courte durée, en général le temps d'un week-end, dans des hôtels haut de gamme à des prix accessibles. Un moyen pour redécouvrir son quartier sous un autre angle et de pousser la porte d'établissements souvent chargés d'histoire. Il est ainsi possible de s’évader dans un rayon de quelques kilomètres autour de chez soi

© Ciudad-Maderas

Le slow tourisme a également beaucoup d'atouts pour progresser. Depuis quelques années, il propose des séjours au contact de la nature marqués par un rythme différent. Il s'agit ici de prendre soin de soi en prenant son temps et en décélérant. Cabanes dans les arbres, tipis, tiny houses, bivouacs, tentes, se sont ainsi multipliés. Éloge de la déconnexion, notamment numérique, ces propositions ont été complétées par le glamping, au croisement du camping et du haut de gamme, avec spas de luxe et restaurants gastronomiques.

Une étude réalisée par KPMG en juin notait que « dans un contexte post-confinement, ces hébergements diffus sur des sites de grande superficie permettent un isolement choisi et une certaine autonomie en pleine nature ». Tous les atouts pour rassurer les touristes. Mais la quête de sens et de liberté ne s'arrête pas là. Le woofing séduit lui aussi un nombre croissant d'estivants. En aidant au nettoyage des plages, en travaillant dans les fermes et en vivant au contact des populations locales, ceux-ci cherchent à rendre leurs vacances utiles et moins futiles. 

Effet inverse, le tourisme virtuel, ou e-tourisme, pourrait lui aussi monter en gamme. En proposant aux utilisateurs de découvrir un site en restant confortablement installés dans leur canapé, il est parfaitement adapté à la crise sanitaire, et même aux situations de confinement. Sans compter que la technologie a énormément progressé. Les casques de réalité virtuelle proposent déjà un large éventail de visites, depuis les ruines de Pompéi jusqu'à l'escalade du mont Blanc. 

Mais le numérique est également un allié précieux pour dynamiser les séjours physiques et rassurer les vacanciers. 

Smart tourisme, la solution anti-Covid ?

Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des données. En temps de crise sanitaire, celles-ci peuvent se révéler très utiles pour dématérialiser une grande quantité d'opérations et rendre un nombre incalculable de services aux voyageurs. Ainsi, grâce à une offre sans contact et sans couture, le smart tourisme est parfaitement adapté à la pandémie et a tous les atouts en poche pour proposer des séjours corona-compatibles. 

Les entreprises de la tech ne s'y sont pas trompées. Libelium, une startup espagnole, développe des solutions IoT qui sont en mesure d'accompagner les prestataires dans leurs initiatives pour protéger les touristes. La jeune pousse s'est fixée pour mission de rassurer les vacanciers et de lutter contre l'expansion du virus, tout en augmentant la compétitivité des acteurs du tourisme, en misant sur la technologie préventive. Les outils digitaux proposés permettent de prendre automatiquement la température des clients, de gérer les flux au sein d'un établissement, de mesurer la distanciation sociale dans un espace ouvert, mais également de surveiller la qualité de l'air et de monitorer le niveau de ventilation d'une pièce. 

©Gerard-Nicolas Mannes

Même son de cloche à la SNCF, qui est positionnée sur le smart tourisme depuis déjà quelques années. L'application mise au point par le groupe permet d'accompagner les voyageurs tout au long de leurs trajets pour les aider à rechercher un itinéraire, connaître les horaires des trains, suivre le trafic en temps réel, obtenir des solutions en cas de perturbation, être informés des prochains départs... De plus, avec la technologie NFC (Near Field Communication), disponible via l'application TER NFC, ils peuvent d'ores et déjà acheter, stocker et valider leurs titres de transport sur un smartphone compatible lorsqu'ils se déplacent en Île-de-France. Un nouveau geste mobilité qui est également un nouveau geste barrière. 

Si le smart tourisme peut apporter une aide précieuse aux acteurs du tourisme, ceux-ci doivent cependant regarder plus loin que la data, car celle-ci n'est qu'un outil qui ne doit pas faire oublier l'essentiel. 

Réinventer l'évasion, ici ou ailleurs

En cette période difficile, marquée par une grande incertitude, le plus important pour les acteurs du tourisme est de savoir innover. Que le voyage soit local ou international, les vacanciers doivent retrouver le goût du dépaysement sans crainte du virus. Dans les temps qui viennent, les enjeux pourraient se concentrer sur l'activation de nouvelles offres spécialement calibrées pour rassurer les voyageurs en accélérant encore plus sur le local ou en misant sur les nouvelles technologies. De plus en plus, ceux-ci pourraient d'ailleurs choisir leurs destinations en fonction de la situation sanitaire du pays et même de la région dans lequel ou laquelle ils souhaitent se rendre. A contrario du tourisme « instagrammable », défini par le nombre de likes sur la photo d'un site, qui risque quant à lui de décliner. 

Le choc de 2020 passé, ces critères directement liés au virus risquent d'avoir un impact grandissant sur l'offre touristique et sur la capacité des différents acteurs à attirer et à fidéliser une clientèle, l'essentiel pour eux étant de réinventer l'évasion, ici ou ailleurs, dans un cadre virus safe. Pour mieux y parvenir, ils pourront jouer la carte de la réassurance et de la bienveillance. Lointain ou local, le tourisme de demain devra être agile et inventif pour s'adapter à toutes les situations, y compris aux futures crises. Et peut-être devenir enfin raisonné. 

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).



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Le défi de la souveraineté alimentaire

Le 4 févr. 2021

À quel point dépendons-nous des importations pour notre alimentation ?

Bertille Thareau : Il faut distinguer trois choses : ce que nous produisons pour nous-mêmes, ce que nous produisons pour l'exportation, et ce que nous importons. Nous sommes dans une situation où une partie importante des besoins nationaux est produite en France. En parallèle, nous importons du poisson, des fruits et légumes, de la viande… Nous exportons notamment du vin et des produits laitiers. Nous avons une dynamique de diminution de la production dans certains domaines, comme les œufs, les volailles, les porcs…

Nous ne sommes clairement pas autosuffisants sur un certain nombre de produits alimentaires. Il faut d'ailleurs préciser que la balance commerciale agricole est tout juste à l'équilibre grâce aux vins et spiritueux. Nous sommes à la fois de gros producteurs, de gros exportateurs et de gros importateurs.

La souveraineté alimentaire impliquerait que 100 % des aliments soient produits en France ?

B.T. : C'est en effet comme cela que ça se définit. Il faut également posséder la capacité à définir les conditions de production, c'est-à-dire le choix des aliments et leur qualité. Il y a donc une dimension politique et sociale.

Relocaliser signifierait donc sortir l'agriculture de la mondialisation ?

B.T. : Il s'agirait de reprendre le contrôle sur notre alimentation. Mais tout n'est pas possible… L'ananas et le cacao, par exemple, peuvent difficilement être cultivés en France. Cependant, on pourrait tout à fait imaginer une forme de souveraineté alimentaire dans laquelle une faible dépendance envers les pays étrangers serait tolérée. Il ne faut pas oublier qu’il y a tout un commerce, issu de la mondialisation, autour des produits intermédiaires de l'agriculture, et notamment les OGM, ce qui nous rend dépendants d'une kyrielle de grandes entreprises internationales.

Si on creuse encore l'analyse, résoudre la question de la balance commerciale des produits alimentaires ne suffit pas pour atteindre la souveraineté. Nous sommes, par exemple, loin du compte sur les machines agricoles. Il y a beaucoup de constructeurs en Europe de l'Est qui fabriquent des machines à bas coûts, et qui dépendent eux-mêmes des échanges internationaux pour les produire. Tout est lié.

©Tom Fisk

Les petits producteurs, dont l'activité a augmenté de façon spectaculaire pendant la crise, sont-ils la clé de voûte de notre indépendance alimentaire ?

B.T. : Petits producteurs ou plutôt producteurs de taille normale, car l'agriculture en France est principalement constituée de toutes petites entreprises. La moyenne par exploitation est de 1,5 unité de travail. Il y a au final assez peu de grandes structures de production. Mais, en effet, la capacité à développer des débouchés locaux est redevenue très visible pendant la crise.

Ce mouvement a été soutenu par un certain nombre d'acteurs de la distribution, qui avaient un pied dans le local depuis déjà plusieurs années. Sans oublier que depuis cinq ans, il y a des programmes nationaux qui visent à développer la relocalisation des filières agricoles. Ce sont les « projets alimentaires territoriaux » soutenus par l'État. Il y en a dans plusieurs agglomérations. À l'aune des résultats, il faut mesurer l'apport de ces relocalisations, qui doivent être opérées de manière raisonnée, et en fonction des enjeux écologiques. Des dispositifs où chaque consommateur irait dans plusieurs fermes pour acheter ici des œufs et là des légumes ne seraient pas vertueux pour l'environnement.

C'est donc tout sauf simple ?

B.T. : Il y a un ensemble de dispositions à prendre pour que les filières locales tiennent leurs promesses. Un autre point important est que nous fonctionnons sur la base d'un modèle de spécialisation par région. L'ouest de la France fait beaucoup d'élevage, le bassin parisien et la Beauce sont tournés vers les grandes cultures… Pour différentes raisons, il est en effet efficace de concentrer les productions. Les avantages sont nombreux… Cela permet la réduction des coûts de collecte et la concentration d'expertises et de savoir-faire dans les bassins agricoles. Tout cet écosystème permet aux agriculteurs de faire carrière et d'être compétents. Il est donc difficile de casser cette dynamique territoriale. La relocalisation est confrontée à des enjeux de réorganisation.

Pour y parvenir, faudrait-il un new deal agricole ?

B.T. : À l'échelle des agglomérations, il faudrait voir jusqu'à quel point il est pertinent de penser les territoires comme des bassins d'approvisionnement alimentaire. À l'échelle nationale, un certain nombre de professionnels sont impliqués dans le maintien de la production agricole en France en raison d'une concurrence internationale très rude.

Les nouveaux modes de consommation – bio, circuits courts, vrac, agriculture urbaine – sont-ils des atouts pour relocaliser ?

©Anna Shvets

B.T. : C'est un chemin intéressant. À l’heure actuelle, le principal défi de l'agriculture tient dans la rémunération des producteurs. Il faut trouver des facteurs de rétribution du travail qui soient plus efficaces. C'est d'ailleurs la principale menace qui pèse sur la production alimentaire française. En relocalisant les filières, on empêche la baisse des tarifs. Acheter local permet de justifier un prix plus élevé, tout en créant une protection face à la concurrence internationale et en produisant de façon plus propre.

Depuis la crise du Covid, le débat sur l'agriculture, qui tenait beaucoup jusqu'alors de l'agribashing, prend une autre tournure.

Bertille Tharaud

Quelles évolutions voyez-vous à court terme ?

B.T. : La crise du Covid a fait de la souveraineté alimentaire une question importante. Mieux encore, le débat sur l'agriculture, qui tenait beaucoup jusque-là de l'agribashing, est en train de prendre une autre tournure. On voit les agriculteurs comme des gens qui nourrissent et qui ont un rôle clé à jouer dans la société. De fait, le maintien sur leur territoire et l'assurance qu'ils exercent leur métier dans de bonnes conditions est en train de devenir un enjeu. C'est un vrai changement qui peut favoriser l'implantation de nouveaux entrants. En toute logique, il est assez probable que la production locale connaisse une accélération, avec un engagement plus marqué des distributeurs.

Parcours de Bertille Tharaud
Docteure en sociologie de l’université Paris X, Bertille Thareau est également ingénieure agronome diplômée d'AgroParisTech. Elle est devenue responsable de la chaire Mutations agricoles à l'ESA en 2017. D'abord spécialisée dans les changements de pratiques en agriculture, ses recherches se sont élargies aux formes d’organisations collectives des agriculteurs et à leur place dans la gouvernance des territoires.

À lire : Les Agriculteurs dans le mouvement de numérisation du monde, de Karine Daniel et Nicolas Courtade, avec la contribution de Bertille Tharaud, Educagri éditions, 2019

Cet entretien est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


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