Jusqu’à présent, les GAFAM étaient identifiés comme les grands méchants du data-capitalisme. Ce n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg…

Olivier Tesquet : Tout à fait. Quand on parle de l’économie du numérique, on pense instinctivement aux grandes plateformes qui charpentent notre quotidien. À côté d’elles, il existe cependant un archipel d’acteurs de toutes tailles, extrêmement nombreux, pas vraiment transparents, qui forment la chaîne de valeur de transmission de la donnée. Ils sont chargés de venir huiler les rouages de la machine. Ces acteurs-là sont au final plus inquiétants que les GAFAM, car ils n’apparaissent pas dans le débat public.

Dans votre livre, vous révélez l’existence des traders de la donnée qui achètent et revendent des informations comme en Bourse…

O.T. : Ce sont les data brokers. C’est le marché gris de la donnée, semi-clandestin dans la mesure où la plupart d’entre eux opèrent aux États-Unis à la limite de la légalité. Ils n’ont pas de garde-fous juridiques comme en Europe avec le RGPD.

Tout cela est beaucoup plus libre de l’autre côté de l’Atlantique. C’est un marché gris, car il est mécaniquement impossible de savoir avec précision combien de data brokers sont actifs et quelle quantité d’informations est vendue chaque seconde. Ils se sont beaucoup développés aux États-Unis avec le calcul du score de crédit, qui permet aux banques de vérifier la solvabilité des personnes souhaitant acquérir un bien.

Chaque data broker détiendrait entre 3 000 et 5 000 informations sur un individu, de la constitution de son patrimoine à la race de son chien, en passant par la marque de sa voiture, ses habitudes alimentaires, ou la couleur de ses chemises.

Olivier Tesquet
©Waldemar Brandt

Et la collecte de données n’a fait qu’augmenter au fil du temps. Il y a quelques années, une journaliste américaine avait enquêté à la sueur de son front et avait identifié plus de 200 data brokers qui possédaient des données à son sujet. Il y en a plusieurs dizaines de milliers en activité. Chacun d’entre eux détiendrait entre 3 000 et 5 000 informations différentes sur un individu, de la constitution de son patrimoine à la race de son chien, en passant par la marque de sa voiture, ses habitudes alimentaires, la couleur de ses chemises… Vraiment toutes sortes d’informations.

En France, ce marché est plus artisanal, car les garde-fous juridiques empêchent un traitement sauvage des données, mais il existe bel et bien. Ce phénomène est un rouage important dans l’économie de la data.

Est-on réellement protégés en Europe ?

O.T. : Toute la difficulté réside dans la mise à niveau des technologies. Récemment, il y a eu un débat sur les données de santé qui étaient appelées à être hébergées sur des serveurs américains, car ce sont eux qui ont les meilleures architectures de cloud en termes de volume.

Aux États-Unis, le texte « Cloud Back » permet aux autorités, au nom d’un impératif de sécurité nationale, de forcer les entreprises américaines à fournir les informations qu’elles détiennent, même si celles-ci sont sensibles. Un examen en profondeur des fichiers de tous les data brokers de la planète pourrait peut-être permettre de trouver des informations qui ne concernent pas exclusivement les citoyens américains. Pour autant, il est extrêmement difficile d’opérer une vérification, puisque ces acteurs n’ont pas pignon sur rue. Ce ne sont pas des entreprises tournées vers l’extérieur. Elles sont là pour faire du B2B et peuvent ainsi se soustraire à l’œil du public.

Comme pour le trading des datas, de nombreux acteurs invisibles du grand public œuvrent à la massification des technologies de reconnaissance. Pour un IBM, combien d’officines opaques ?

Olivier Tesquet

Cette collecte invisible concerne aussi la surveillance des individus… À ce titre, la crise sanitaire a permis, pour la première fois, de faire un test grandeur nature des technologies de reconnaissance…

O.T. : Ça a été un intense moment de banalisation de ces technologies. Des caméras ont été utilisées pour détecter le port du masque à Cannes et dans les couloirs du métro à Châtelet-Les Halles, avant que la CNIL ne monte au créneau. Les drones ont fleuri un peu partout dans le ciel de France, avant que le Conseil d’État n’intervienne.

©Anna Shvets

Ce mouvement de banalisation a accéléré les dynamiques qui étaient déjà à l’œuvre, notamment autour de la reconnaissance faciale. Comme pour le trading des datas, il y a tout un tas d’acteurs invisibles du grand public qui œuvrent à la massification de ce type de technologie. Pour un IBM, combien d’officines opaques proposent leurs services ? La pandémie aura permis de nommer un certain nombre d’acteurs qui passent d’habitude sous le radar.

Le débat pourrait se radicaliser autour du choix des grandes orientations technologiques de demain. (…) Il n’y a pas vraiment de juste milieu.

Olivier Tesquet

En réaction, les initiatives proposant un Web vertueux et une véritable protection des données se multiplient… La techno-résistance est-elle à l’ordre du jour ?

O.T. : Ce que je sens monter, c’est une petite musique de fond. C’est assez difficile à quantifier pour l’instant. Il y a un vrai discours techno-critique qui prend forme dans la société, en excluant toute forme d’arrangement. Le débat sur la 5G, parfois aux confins des théories du complot, cristallise actuellement un grand nombre de critiques. Dans certaines sphères, l’irruption de la technologie est remise en cause.

Dès lors, il y aura peut-être un affrontement entre les technophiles et les technophobes. Le débat pourrait se radicaliser autour du choix des grandes orientations technologiques de demain. C’est visible avec la reconnaissance faciale, qui a ses partisans et ses détracteurs. Il n’y a pas vraiment de juste milieu.

Cette techno-critique pourrait-elle constituer un frein au développement du data-capitalisme ?

O.T. : Un certain nombre de grandes mairies positionnées à gauche, ayant une sensibilité plutôt écolo, remettent déjà en question le bien-fondé écologique et énergétique de la 5G, jugée à la fois très polluante et susceptible de favoriser l’émergence de nouveaux outils de surveillance. Si les villes, où les décisions peuvent être prises plus facilement et rapidement qu’à l’échelle nationale, commencent à s’opposer aux propositions du data-capitalisme, ça peut en effet constituer un frein. Et d’autres foyers de résistance pourraient tout à fait apparaître et se développer.

Comment cette résistance pourrait-elle évoluer dans un avenir proche ?

O.T. : Avec la 5G, on a peut-être tapé le fond de la piscine. Il y a une forme de saturation. Va-t-on assister à l’émergence de fronts techno-critiques plus larges ? Est-ce qu’on peut avoir une jonction entre ceux qui rejettent la reconnaissance faciale et ceux qui rejettent la 5G… ? Pour le savoir, les mois qui viennent seront un bon thermomètre.

Parcours d’Olivier Tesquet
Diplômé de l’ISCPA-Paris et de l’Institut français de géopolitique, il est journaliste depuis plus de dix ans, spécialisé dans le numérique. Il a écrit pour Technikart, Slate, L’Express, Owni, et a été chroniqueur pour Le Mouv’ et France Inter. Depuis 2011, il est reporter au service Médias/Net de Télérama, en charge des cultures numériques et des libertés publiques, et a rédigé plusieurs ouvrages sur la surveillance de masse.

À lire : Olivier Tesquet, À la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Éditions Premier Parallèle, 2020 ; Olivier Tesquet & Guillaume Ledit, Dans la tête de Julian Assange, Éditions Actes Sud, 2020

Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés
(352 pages).


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