Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021,
22 secteurs clés décryptés (352 pages).


En quoi consiste votre solution ?

Gaël Duval : L’idée est de partir de la version open source d’Android, car c’est un système dérivé de Linux et donc un logiciel libre. Google a ajouté de nombreux services propriétaires par-dessus après l’avoir racheté, mais le cœur reste libre. On prend ce cœur libre, on le nettoie de tout ce qui le lie à l’écosystème Google, on le « purifie » en quelque sorte, notamment en changeant le moteur de recherche et en enlevant le système de géolocalisation. On les remplace par autre chose, plus vertueux, qui offre des garanties sur la vie privée. On aborde tous les services, dans toutes les couches du système, même les couches profondes. Par exemple, quand on démarre un téléphone Android « classique », une connexion se fait sur un serveur Google pour savoir si Internet fonctionne. Même ça, on le corrige.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer /e/ ?

G.D. : Il y a trois ans, j’ai réalisé à quel point toutes nos données personnelles se concentraient dorénavant dans nos Smartphones, et que ce marché est un duopole : d’une part Google avec Android qui équipe 80 % des téléphones sur la planète, et de l’autre Apple avec iOS. Et dans les deux cas, c’est une moisson permanente et industrielle de données personnelles qui s’opère, sans notre consentement explicite… Une étude datant de 2018 a montré qu’un utilisateur d’iPhone envoie sans le vouloir 6 Mo de données personnelles par jour chez Google, et sur Android, c’est le double.

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Cette situation est inacceptable, car elle remet en cause notre droit à la vie privée. Elle menace nos libertés. À titre professionnel, c’est potentiellement un désastre également… La compétition étant faussée, il existe de sérieux enjeux d’intelligence économique. Je me suis donc posé la question de l’existence d’un écosystème mobile alternatif et crédible, c’est-à-dire viable pour un usage normal et par des êtres humains qui ne sont pas forcément informaticiens. Et je n’ai rien trouvé. Alors a germé l’idée de proposer quelque chose de nouveau, en intégrant de nombreuses briques logicielles qui existent déjà dans l’open source.

À quoi ressemble un système d’exploitation « dégooglisé » ? Est-ce que les fonctionnalités sont les mêmes ?

G.D. : Oui. Nous essayons d’offrir une expérience utilisateur la plus « normale » possible, quelque chose de simple à utiliser, qui ne nécessite pas d’apprentissage. On retrouve même un store d’applications Android, avec 70 000 applications parmi les plus connues, mais qui n’est pas Google Play Store.

Comment être certain que les données sont correctement protégées ? Est-ce vérifiable ?

G.D. : Nous offrons des outils pour cela. Dans notre store d’applications, on peut notamment voir si telle ou telle application intègre des « pisteurs ». Ce sont les équivalents des cookies pour les applications. Ils permettent de suivre les utilisateurs dans leurs usages. Par exemple, vous utilisez une application de cuisine, mais vous ne savez pas que cinq régies publicitaires, mais aussi souvent Google et Facebook, savent que vous utilisez l’application… Donc nous disons : sachez que cette application intègre tous ces pisteurs, après, choisissez en connaissance de cause.

Mais nous allons plus loin, car /e/ n’est pas qu’un système d’exploitation mobile. C’est aussi un ensemble de services en ligne « de base », comme une adresse e-mail, un drive pour stocker automatiquement ses photos, une solution office en ligne… Et toutes ces données sont stockées et chiffrées sur des serveurs. Nous ne les lisons jamais, car notre business model ne repose pas sur l’exploitation des données personnelles. Tous ces services sont d’ailleurs en open source, et celui qui le souhaite peut même les autohéberger. C’est notre garantie ultime !

On peut avoir une vie numérique plus vertueuse, tout à fait normale et agréable sans les GAFAM.

Comment expliquer que les réseaux sociaux continuent à siphonner en toute impunité les données de leurs utilisateurs, malgré le scandale Cambridge Analytica et l’affaire Snowden ?

G.D. : Parce que la régulation est faible. En vingt ans, une industrie qui compte parmi les plus riches de la planète est littéralement sortie de terre. C’est comme la conquête du Far West : on va très vite pour prendre des positions, car c’est la loi du plus fort et du fait accompli… C’est la loi des fonds d’investissement géants aux USA. Et quand les sociétés se réveillent, il est plus compliqué de réguler, car les positions sont déjà prises.

Il y a aussi une forme de dumping immense… C’est M. Tout-le-Monde qui finance Google en faisant ses courses, car l’activité économique de Google consiste à vendre de la publicité. Depuis peu, on commence à réguler, notamment avec le RGPD, mais ça prend beaucoup de temps et ce n’est pas certain que ça aboutira, car le lobbying est intense à Bruxelles et dans les pays européens. C’est pour cette raison qu’il faut proposer des solutions différentes. Et le marché aujourd’hui attend ça.

La résistance à l’exploitation des données est-elle appelée à s’intensifier toujours plus dans les prochaines années ? Quelle forme pourrait-elle prendre ?

G.D. : Elle s’intensifie de manière extraordinaire. Mais, personnellement, je considère qu’il s’agit plutôt de « proposer une nouvelle voie » que de « résister ». Ce qui m’amuse, c’est que ceux de ma génération qui ont connu Internet à ses débuts se souviennent très bien que c’était très utile et beaucoup moins intrusif en matière de données personnelles. Google et Facebook n’existaient pas. Il est donc possible de fonctionner autrement. Je le vois tous les jours, et les utilisateurs de /e/ également : on peut avoir une vie numérique plus vertueuse tout à fait normale et agréable sans les GAFAM.

Comment comptez-vous développer votre solution dans un avenir proche ?

G.D. : Nous essayons de devenir l’acteur de référence sur ce nouveau marché de l’écosystème mobile plus vertueux. Et nous commençons à nouer des partenariats, notamment avec Fairphone. Nous sommes surpris par la demande, car nous ne nous considérons même pas en V1 et avons commencé nos premières ventes il y a moins d’un an.

Parcours de Gael Duval
Détenteur d’un DESS en informatique et ingénierie logicielle/réseaux/image obtenu à l’Université de Caen, il est le créateur de Mandrake Linux, un OS qui avait pour vocation de proposer une version « desktop » de Linux, très simple à utiliser. Après avoir cofondé et dirigé plusieurs startups, il a lancé /e/ en 2017 dans le but de proposer le premier système d’exploitation vertueux en France.
À consulter : /e/ fondation