Dans tous les débats actuels sur la relance, verte ou pas, un levier semble curieusement sous-estimé, alors même qu’il correspond aux attentes post-crise des Français, qui portent à 93% sur l’autonomie agricole de la France et à 92% sur la relocalisation industrielle dans le pays. Relancer l’économie par le local peut sembler contre-intuitif tant les richesses à capter à l’international constituent historiquement une importante réserve de croissance. Mais la croissance mondiale semble grippée pour un moment, et les leviers de la mondialisation (approvisionnements et débouchés, mobilité du capital et des personnes) seront peu dynamiques dans les mois qui viennent.

Dans ce contexte, le « local » (à l’échelle des villes, des régions voire du pays) offre une réponse, a minima ponctuelle et dans tous les cas sobre en carbone, à la nécessité de relance, avec trois leviers : la capacité à offrir localement des solutions alternatives pour les approvisionnements et/ou les débouchés afin de faciliter la reprise de l’activité ; la capacité à imaginer avec les ressources locales de nouvelles offres à forte valeur ajoutée qui permettront aussi, demain, de rayonner à l’international lorsque les échanges seront pleinement rétablis ; et enfin le fait de se préparer à une économie plus distribuée où l’organisation et la maîtrise des synergies locales seront un atout.

Pour mémoire, selon nos études, un tiers des écarts de prospérité entre les territoires dépend du dynamisme de leur économie locale et de leur capacité à faire circuler durablement les richesses captées à l’intérieur du territoire – comme le fait, de manière fictive, une monnaie locale qui n’a de la valeur que localement. Plus un territoire est diversifié et offre de nombreuses solutions locales, plus cette circulation et la création de richesses y seront élevées. C’est ce que nous appelons l’effet « flipper » en référence à ce jeu où un grand nombre d’éléments variés permet de garder la bille dans le jeu le plus longtemps possible, et d’accumuler les points. Pourtant, force est de constater qu’on est loin de consacrer au circuit économique local un tiers des budgets de développement économique en général (ou des budgets de relance dans la période que nous traversons), alors que ce circuit local constitue un important relais de développement économique.

©Lumix 2004

Plus un territoire est diversifié et offre de nombreuses solutions locales, plus cette circulation et la création de richesses y seront élevées : c’est ce que nous appelons l’effet « flipper »

Vers une nouvelle responsabilité des acteurs financiers envers les territoires

C’est ici qu’émerge une nouvelle responsabilité pour le secteur bancaire et financier, à la hauteur des enjeux que nous présente l’époque. Certaines banques ont déjà pris ce tournant, en réorientant leur communication ces dernières années sur la transparence et la traçabilité de l’argent – histoire de montrer que l’argent des épargnants sert à financer l’économie réelle et, plus encore, les entreprises de leur région. Sans aller comme la NEF à publier chaque année la liste intégrale des projets et entreprises financés, le Crédit Agricole a ainsi lancé en 2017 une campagne « Épargne utile », se référant à son statut de coopérative, avec notamment un film où Martine, habitant à Nice, comprenait que son épargne, avec celles d’autres clients locaux, servait à financer l’entreprise de burgers de Maxime, installée à Valbonne.

Et les exemples ne se limitent pas à la France puisqu’on a vu en Angleterre la banque Lloyds inscrire au cœur de sa stratégie son engagement à « faire prospérer la Grande-Bretagne » ou Westpac, banque bicentenaire australienne, réaffirmer sa fierté de soutenir l’économie de son pays. Dans la foulée, plusieurs banques à l’international (voir notamment le groupe MCB à Maurice) et en France (parmi lesquels BPCE, Crédit du Nord, Crédit Agricole ou Crédit Mutuel) se sont engagées à calculer (et à communiquer) la contribution économique de leurs activités à leur territoire – et les résultats sont impressionnants avec souvent vingt voire trente fois plus d’emplois soutenus sur le territoire par les financements que la banque n’emploie de salariés en direct. Naturellement cette approche est renforcée par la dimension coopérative/régionale de certaines banques ou par l’origine insulaire des autres, mais l’idée est prometteuse : avant même la crise du Covid-19, les citoyens plaçaient en tête de leurs attentes concernant la responsabilité sociale des entreprises leur contribution au développement économique (38%)… loin devant les questions environnementales (19%).

De manière plus ambitieuse encore, cette dynamique invite les banques à s’adapter aux spécificités productives de chaque région, pour véritablement jouer un rôle d’animateur de territoire en favorisant le développement de filières et d’écosystèmes vertueux. Dans le Finistère (premier département côtier de France), la caisse locale du Crédit Agricole a ainsi développé, depuis 2014, une Filière Mer, dont la mission est de soutenir la croissance des activités maritimes – qu’elles soient liées à la pêche, au nautisme, aux énergies maritimes renouvelables, à l’aquaculture, aux biotechnologies… Cela passe par une équipe dédiée (12 personnes spécifiquement formées), par des offres de produits et services spécifiques pêche ou nautisme ainsi qu’un fonds d’investissement local, mais aussi par de l’accompagnement et de la mise en relation des acteurs. Alors que ce secteur n’était pas « naturel » pour la banque (contrairement au secteur de l’agriculture, par exemple, où sa part de marché est de 70%), elle y a doublé sa présence en quatre ans, jusqu’à peser un peu moins de la moitié du marché.

©Videopl

On peut citer aussi, et dans un registre un peu différent, le programme « Act For Impact » de BNP Paribas qui donne un coup de boost aux entrepreneurs sociaux qui affichent un impact positif sur la société ou l’environnement, en leur offrant des conditions de crédit avantageuses, des référents dédiés en lien avec ces écosystèmes régionaux de l’ESS, et des mentors au sein de la banque.

En cette période de relance cruciale pour la résilience des territoires, et dans la lignée de ces initiatives, les banques sont clairement attendues dans un soutien plus proactif envers l’économie réelle, les emplois et les entrepreneurs locaux, qu’elles pourraient aussi accompagner à orienter leurs activités vers les marchés porteurs où la demande locale est aujourd’hui importée (« fuites économiques »)… Elles pourraient bien au passage y retrouver une respectabilité et une image de marque à la hauteur des « raisons d’être » sociétales dont certaines commencent à vouloir se doter.

Avant la crise du Covid-19, les citoyens plaçaient en tête de leurs attentes concernant la responsabilité sociale des entreprises leur contribution au développement économique (38%), loin devant les questions environnementales (19%)

Réorienter en partie l’épargne et les activités bancaires vers le local

Pour cela, comme suggéré par la campagne du Crédit Agricole, les banques peuvent compter sur l’épargne des ménages, dont, selon la Banque de France, seulement une grosse moitié (56%) profite in fine à l’économie française, tandis que 44 % « fuitent » à l’étranger (un chiffre qui était seulement de 29% fin 2000). L’internationalisation de la finance est passée par là, et comme l’a rappelé récemment l’ancien patron du Crédit Lyonnais Jean Peyrelevade , il y a urgence « à régler les problèmes au plus près du terrain » : une partie de cette épargne pourrait ainsi aider très vite à restaurer les fonds propres des entreprises locales durement touchées par la crise pour « éviter le désastre ». Il propose de s’appuyer sur les professionnels bancaires et des fonds locaux, disposant déjà des « tuyaux » pour ce faire, ou aux structures de la fin-tech et du crowdfunding qui permettent de connecter directement l’épargnant local aux acteurs économiques, culturels ou sportifs qui l’entourent. Les monnaies locales complémentaires et citoyennes (MLCC) qui se déploient sous différentes formes constituent aussi une alternative intéressante pour « forcer » le financement local. Osons le progrès, auteur d’une riche étude sur le sujet, estime ainsi que près du tiers de la consommation des ménages pourrait être réalisé en monnaie locale. De quoi donner du souffle aux entreprises locales en mal de financement, dans la continuité des initiatives de solidarité avec les restaurants et commerces locaux pendant la crise sanitaire !

©Charisse Kenion

Naturellement, pour faire face à ce défi, le maillage territorial des réseaux bancaires « historiques » serait un autre atout précieux pour accompagner au plus près du terrain, y compris dans les territoires ruraux, les entreprises clientes à retrouver leur dynamisme voire à transformer leur modèle économique. Et ces réseaux pourraient bien, au passage, y trouver des sources nouvelles d’innovations – entre fonds d’investissements locaux et crowdfunding pour favoriser l’entrepreneuriat de territoire, initiatives où la banque se fait catalyseur pour valoriser les ressources locales (comme la Filière Mer précitée), accompagnement des territoires dans la réindustrialisation via notamment les stratégies immobilières et foncières, plateformes visant à fluidifier l’économie locale, réinvention du rôle des agences comme espaces ouverts et multifonctionnels, participation dynamisée dans les projets territoriaux comme les pôles territoriaux de coopération économique, etc.

À bon entendeur…

À propos d’UTOPIES

Fondée en 1993 par Elisabeth Laville, UTOPIES est la première agence de conseil indépendante et think tank français sur les stratégies de développement durable. UTOPIES a pour mission d’ouvrir de nouvelles voies en incitant les entreprises à intégrer les enjeux sociaux et environnementaux au cœur de leur mission, de leur stratégie et de leur démarche d’innovation.