Illustration de 6 femmes à la peau et aux cheveux de toutes couleurs

Libérer, délivrer le corps des femmes

Avec Le Livre des Tendances
© Bohdan Skrypnyk via Getty Images

Camille Froidevaux-Metterie est entrée en féminisme, de façon très incarnée, via la maternité… Auditionnée et recrutée à l’université enceinte de six mois, elle allaitait encore son fils de six semaines quand elle a commencé ses cours. « Tout le monde me disait “C’est merveilleux ! ” se souvient-elle, “et moi, je trouvais ça si compliqué… »

Tandis qu’elle se plonge dans les textes de ses collègues sociologues et philosophes pour comprendre, la professeure s’aperçoit alors (au début des années 2000) qu’au-delà de la maternité, ce sont toutes les thématiques corporelles qui ont disparu du champ de la pensée féministe. Et de surcroît, que de s'y intéresser peut susciter des réactions très vives. Elle publie en 2015 La Révolution du féminin, suivi de Le Corps des femmes. La Bataille de l’intime en 2018, en plein “tournant génital” – du nom qu’elle donne au réinvestissement récent du corps dans les luttes féministes contemporaines.

Car entre le corps des femmes et le féminisme, il s’agit bien d’une “histoire à éclipses”. De quasi impensé dans la première vague, il devient socle de tous les combats lors de la deuxième vague des années 60-70 : droits procréatifs, début de révolution sexuelle… avant de disparaître de nouveau pour ne revenir que quatre décennies plus tard, au début des années 2010. À l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage Un Corps à soi (Seuil), nous nous en sommes entretenus avec la philosophe.

Comment expliquer la disparition des thématiques corporelles dans le champ féministe ?

Camille Froidevaux-Metterie : Après avoir pris le contrôle de leur corps procréateur, les femmes s'efforcent au début des années 80 de devenir “des hommes comme les autres”, notamment dans le monde du travail. La revendication principale – être considérées socialement comme des égales – passe alors par la négation du corps, ou en tout cas son occultation.

Mais le phénomène a aussi des racines intellectuelles. La tradition française de l'universalisme considère les individus comme des sujets de droit, abstraction faite de toute distinction, notamment de genre. Le féminisme matérialiste et lesbien des années 70 a également contribué à la dévalorisation du corps des femmes en proposant de sortir de l’hétérosexualité ; les dimensions qui y étaient associées, maternité, sexualité, apparence, ont été un peu trop définitivement rangées du côté de la domination masculine.

C’est la notion de genre qui a rendu possible le retour au corps. Conceptualisée aux États-Unis, et arrivée en France dans les années 2000, elle a permis de déconstruire la binarité féminin/masculin. C’était une étape nécessaire, mais elle a produit des dommages collatéraux, nourrissant une certaine déconsidération du corps féminin dans ses aspects les plus communs, c’est-à-dire aussi hétéronormés.

Le retour aux combats incarnés relance l’ultime émancipation, celle de la réappropriation de nos corps dans toutes leurs dimensions.

Aujourd’hui, le corps des femmes occupe une place centrale dans les combats – ce que vous avez qualifié de “tournant génital du féminisme”. Peut-on considérer que le mouvement #MeToo a été un déclencheur ?

©Mihai Surdu Del

C. F-M : Par sa dimension intense et planétaire, le mouvement #MeToo est souvent perçu comme tel, alors qu’il s’inscrit dans une séquence ouverte dès les années 2010. De petits groupes de jeunes militantes se créent aux États-Unis, puis en Europe. Leurs initiatives éparpillées finissent par former une “constellation féministe” autour de thématiques non seulement corporelles mais, plus précisément, génitales. Car la question qui ouvre cette séquence, ce sont les règles – manifestation incarnée du féminin, s’il en est. S’engage alors la bataille de l’intime.

À mon sens, il s’agit d’un vrai tournant. Le retour aux combats incarnés relance l’ultime émancipation, celle de la réappropriation de nos corps dans toutes leurs dimensions. J’ai parlé de “tournant génital du féminisme”, mais l'Histoire lui donnera peut-être un autre nom !

Cependant l’essor du body positive ne semble pas avoir réduit le poids des injonctions esthétiques sur le corps des femmes…

C. F-M : Dans l’un de mes premiers textes, je définissais la quête de beauté comme un “projet de coïncidence à soi”. Or, dans le champ féministe, le souci de l’apparence, cette préoccupation très quotidienne et très intense pour les femmes, est abordé systématiquement de façon négative. Une femme qui prend soin de son image serait nécessairement soumise aux diktats patriarcaux.

Refuser aux femmes la possibilité de penser leur propre apparence dans une perspective féministe, c’est selon moi leur faire un déni de réflexivité. Il faut prendre au sérieux ce souci, et l’historiciser. Car si les femmes se préoccupent tant de souscrire aux normes esthétiques, c'est bien parce qu'elles ont été réduites à n’être que des corps, enfermées dans les deux fonctions sexuelle et maternelle. Repenser la question permet de s’extirper de ce carcan corporel.

Le body positive est l’une des manifestations de cette dynamique. À l'origine, tout se noue autour du poids et de la corpulence. Un mouvement se déploie alors sur les réseaux sociaux, visant à rendre visible tous les corps. Mais de nouvelles injonctions esthétiques renaissent toujours de là où l’on souhaiterait les détruire. Le #bopo crée de nouvelles normes. Certes, les corps gros deviennent plus visibles et légitimes, mais pas sous n'importe quelle forme : la taille doit rester fine et le ventre plat, comme chez Kim Kardashian… La passion récente des jeunes filles pour le corset sur TikTok ne résulte pas du hasard ! Voilà pourquoi il faut toujours rester vigilante quand on est féministe…

Les diktats esthétiques nient l'expérience vécue de la corporéité féminine, faite de variabilité, de vulnérabilité, de fluidité.

Notre époque parvient-elle à réconcilier quête esthétique et féminisme ?

C. F-M : Sexualité, maternité, apparence… pour se réapproprier ces dimensions et les extraire de leur gangue d'aliénation patriarcale, il faut d’abord prendre conscience de l’intensité de notre objectivation corporelle. C’est pourquoi il est important de porter une vision politique de ces questions. Dans les années 70, les femmes se réunissaient dans des groupes de “conscientisation”, petits groupes non mixtes d'échange d'expériences. Aujourd'hui, les réseaux sociaux jouent ce rôle, auprès des plus jeunes notamment. Mais, pour les plus âgées, le travail de déconstruction n'est pas aussi facile. Je plaide pour une forme de bienveillance a priori à l’égard de celles qui ont été socialisées dans cette obsession de la belle apparence. On se débrouille avec ce que l’on est et ce que l’on a hérité de notre histoire familiale, de notre éducation.

Si les jeunes filles entrent dans leur corps féminin avec une meilleure conscience des stéréotypes, elles ne sont pas exemptes de tourments et souvent très insatisfaites de leur apparence. Dans le champ des injonctions esthétiques, les réseaux sociaux produisent un effet inouï d’accélération, de démultiplication, d'inventivité. Prenez l'exemple du visage et du teint dont on ne se souciait guère il y a quelques années. Éponges, pinceaux, brosses, crèmes et poudres… avec la vogue du contouring, les filles pensent avoir besoin d’une batterie de produits pour se maquiller. Le “complexe mode-beauté” (ndlr : posé par la philosophe américaine Sandra Lee Bartky) fonctionne comme une machine implacable de réinvention permanente des normes.

©Oleg Ivanov

C’est ce que montre le recours à la chirurgie esthétique qui s'est rajeuni au point de concerner aujourd’hui les vingtenaires. Les diktats esthétiques produisent une image totalement fantasmatique de ce à quoi nous devrions ressembler. Ils empêchent aussi les femmes de réfléchir sereinement la matérialité quotidienne de leur corps (boutons, poils, rides…) et nient l'expérience vécue de la corporéité féminine qui est faite de variabilité, de vulnérabilité, de fluidité.

Dans la santé aussi, le corps des femmes a bien du mal à s’émanciper. Le tabou des règles, la médicalisation à outrance de la grossesse, le stigma de la ménopause… Comment les femmes peuvent-elles réinvestir leur santé ?

C. F-M : Les règles, la grossesse, la ménopause sont des événements corporels qui viennent perturber l'ordre patriarcal du monde, et son idéal de constance, d’excellence, de performance.

Dans le monde du travail, les règles et la maternité ont longtemps été considérées comme des non-sujets, alors que ce sont de réelles sources de discrimination. D’un côté on invisibilise, de l’autre on pathologise. Lorsqu’au XIXème siècle les médecins-accoucheurs investissent les chambres, ils médicalisent du même coup la grossesse et privent les femmes du savoir ancestral qu’elles en avaient.

Qu’elles puissent se réapproprier ces moments où elles éprouvent une condition corporelle passagère mais extraordinaire, et qu'elles soient laissées libres de faire tous les choix possibles constitue l’un des grands enjeux de la dynamique actuelle. Ne pas avoir d’enfant, ou en avoir de nombreux. Accoucher sous péridurale, ou à la maison. Prendre la pilule pour ne plus avoir ses règles, ou les vivre de façon investie. Souhaiter une supplémentation hormonale lors de la ménopause, ou pas. Ce qui compte à chaque fois, c'est l'ouverture des possibles corporels et la reconnaissance de leur légitimité.

Corps, peaux, sang des règles, post-partum... Les jeunes féministes manifestent grâce aux réseaux sociaux une puissance de visibilisation inédite.

Comment les jeunes féministes peuvent-elles nous inspirer ?

C. F-M : Ce qui me frappe le plus, c’est la puissance de visibilisation qu’elles manifestent grâce aux réseaux sociaux. Rendre visible tous les corps, toutes les peaux, toutes les couleurs de peau, toutes les options esthétiques, le sang des règles, le ventre du post-partum, etc. Rendre visible, c'est aussi rendre public et donc politique.

Certaines font un travail graphique, d'autres s’expriment par le biais de la photographie, de la poésie ou des groupes de discussion… On y retrouve, je crois, quelque chose qui doit rappeler à celles qui l'ont vécu l’enthousiasme des années 70.

Misandrie, sortie de l’hétérosexualité… L’époque donne à voir le retour de la radicalité dans les thèses féministes. Tout ceci pourrait presque être impressionnant pour celles qui ne sont pas militantes…

©Gemma Chua Tran

C. F-M : J’ai le souci de légitimer un féminisme inclusif, avec l'apport de l'approche intersectionnelle qui articule tous les facteurs d’oppression (genre, classe et race)., mais aussi au sens premier du terme, pour inclure toutes les femmes, y compris celles qui ne se sont jamais soucié de féminisme.

L'engouement actuel pour la radicalité féministe est celui d’une génération qui redécouvre la pensée des années 70, notamment le matérialisme lesbien. Elles n'ont pas tort sur le fond : la meilleure façon de s'extirper des discriminations, des violences et des injonctions patriarcales, c'est bien de sortir de l’hétérosexualité. Cette proposition politique est utile pour questionner les implications de l'hétérosexualité dans la vie quotidienne, pour mettre au jour la perpétuation de notre condition de subordination, notamment dans la sphère domestique. Je pense cependant qu’elle est élitiste, et ne peut être mise en œuvre par toutes.

Ne peut-on pas repenser les relations amoureuses et sexuelles dans une perspective hétéro ? Tirer les enseignements du féminisme radical du côté des femmes qui ne peuvent pas l’endosser ? J'essaie de le faire et je ne suis pas la seule : Victoire Tuaillon avec son podcast Le Cœur sur la Table, Mona Chollet dans son dernier ouvrage… C’est une tendance très forte.

Et les hommes, dans tout ça ?

C. F-M : On ne peut parvenir à accomplir une révolution féministe et émancipatrice pour toutes les femmes sans que les hommes y prennent leur part.

Longtemps, ils ont pu faire comme si le féminisme n'existait pas, ou comme s’ils n’étaient pas directement concernés. Mais aujourd’hui qu’il s'agit de sexualité, de violences sexuelles, d’amour, d’intimité, de parentalité, il se trouvent impliqués d'une façon inédite dans l'histoire.

Le moment est venu pour eux de prendre part à la dynamique féministe de façon assertive. Et c’est important que les féministes les accueillent. Car comment imaginer transformer nos relations amoureuses et sexuelles, si on interdit aux hommes d’y réfléchir et d’y contribuer ?

À lire :
Un Corps à soi, Camille Froidevaux-Metterie, Seuil.

Camille Froidevaux-Metterie
© Emmanuelle Marchadour