En couvrant une partie du visage, le masque réagence notre apparence corporelle. Plus qu’un outil, il tend à devenir une parure puisqu’il participe désormais, bon gré mal gré, de l’image que l’on donne de soi dans l’espace public. La situation sanitaire fait ainsi naître de nouveaux processus d’esthétisation du corps, en particulier dans les pratiques de maquillage que le port du masque a bousculées¹, et nous invite à nous interroger sur ce qui incite les êtres humains à modifier leur apparence corporelle.

Regard anthropologique sur les pratiques corporelles

Selon Marcel Mauss, « l’homme a toujours cherché à se surajouter quelque chose de beau en société, à se l’incorporer² ». Parmi les pratiques de décoration du corps, l’anthropologue distingue entre les pratiques cosmétiques, qui consistent à ajouter directement sur soi des décorations temporaires (maquillage) ou permanentes (tatouages, cicatrisations, scarifications, trous percés dans la langue, etc.) et les pratiques de parure qui consistent à additionner des ornements au corps (vêtements, bijoux, chapeaux, masques).

L’anthropologie contemporaine a montré que ces pratiques corporelles n’ont pas toujours une fonction esthétique. Dans les sociétés indiennes d’Amazonie par exemple, la peinture corporelle et les parures, bien loin d’être des artifices ou des déguisements, sont des artefacts qui prolongent le corps. Elles forment ensemble une « peau visible³ » et signalent l’appartenance à un groupe ou à une espèce : la peinture sur le corps humain du pelage tacheté du jaguar, par exemple, est une manière d’adopter le point de vue de celui-ci et d’appartenir ainsi au collectif des jaguars.

Bien loin d’être décoratifs, les tatouages peuvent quant à eux avoir une fonction sociale déterminante dans l’organisation de certains collectifs : dans la société inuit de l’Arctique indien, les tatouages des femmes sont des signes de maturité physique et sociale, donnés à la fille après ses premières menstruations et qui lui confèrent « pouvoir de séduction » et « protection surnaturelle⁴ », alors qu’ils sont dans la société gréco-romaine des marques punitives imprimées sur le corps des esclaves, des criminels et des prisonniers de guerre⁵.

©Dominika Roseclay

On pourrait multiplier à souhait les exemples pour montrer que les pratiques corporelles ne sont pas toujours des pratiques esthétiques. Si le corps est une expérience universellement partagée, la question se pose donc de savoir comment la recherche de sa beauté est devenue pour nous un idéal.

Invention et caractéristiques de la beauté en Occident

À la différence de ce qui peut se passer ailleurs, les pratiques corporelles dans le monde occidental moderne vont de pair avec la recherche de la beauté. En effet, les artistes et intellectuels n’ont cessé de rechercher les proportions idéales du beau corps.

Les traités de physiognomonie, discipline scientifique qui se donnait pour tâche de comprendre à travers les visages et les formes la réalité intérieure des individus, s’inscrivent dans les réflexions scientifiques générales sur le corps humain durant la Renaissance. L’anthropologue Sophie Houdart nous rappelle que « la recherche de mesures parfaites en architecture a régulièrement conduit les architectes et peintres à chercher une représentation idéale de l’homme⁶ ». Une telle recherche culmine dans le « Modulor » de Le Corbusier au XXe siècle, système de mesure architecturale où le corps humain, conçu dans sa verticalité, est à la fois l’échelle mathématique et la norme esthétique à partir de laquelle doit s’organiser l’espace de vie.

Le corps conçu comme outil de mesure universelle devient par conséquent le moyen de dépasser rationnellement la diversité des humains. Avec lui, le visage est un autre lieu de la rationalité humaine. L’harmonie de sa symétrie figure la maîtrise de l’esprit tant désirée par les hommes modernes. Le sociologue Georg Simmel explique ainsi que les mouvements des « yeux exorbités » ou de la « bouche béante » nous choquent parce qu’ils s’opposent à l’idéal de maîtrise absolue du moi⁷ censé définir la beauté.

Autrement dit, à partir de la Renaissance, l’harmonie du corps censée représenter la maîtrise de soi est au cœur de l’ « expérience esthétique » dans la société occidentale⁸. Les techniques de reproduction de l’image à la fin du XIXe siècle ne feront qu’accélérer cette dynamique singulière. Selon l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, au cours de cette période se produit néanmoins une dissymétrie importante entre le corps masculin et le corps féminin, qui explique que les pratiques corporelles esthétiques soient davantage associées au féminin. Le corps nu de la femme figure à partir du XVIe siècle la fragilité de la condition humaine et du péché originel, ce qui lui confère sa beauté, par différence avec le corps de l’homme associé à la beauté de l’âme et de l’esprit. Le petit et l’arrondi seraient du côté du féminin, le grand et la verticalité du côté du masculin.

©Hanna Postova

Sous l’Ancien Régime, l’homme est encore coquet : « fards, épilation, dentelles, couleurs, bijoux, entre autres, écrit l’anthropologue, sont les attributs de séduction des jeunes gens riches dans le « monde » des élites urbaines avant la révolution française ». Avec la disparition progressive des lois somptuaires qui régissaient les dépenses ostentatoires pour chaque catégorie sociale, l’homme riche abandonne cependant au XIXe siècle les pratiques corporelles du parfum et de la parure : le corps féminin est d’autant plus exposé que l’apparence masculine devient esthétiquement neutre. Le corps féminin est idéalisé et devient le lieu privilégié, même s’il n’est pas le seul, pour penser et représenter la beauté.

À partir du XIXe siècle, le corps féminin est d’autant plus exposé que l’apparence masculine devient esthétiquement neutre.

Au masculin seront dès lors rattachés l’absence de coquetterie, le sérieux, et le mépris des vaines apparences. Au féminin, l’artifice, la mode et le maquillage, célébrés par Charles Baudelaire comme des gestes artistiques nécessaires au dépassement de la morne et répugnante nature⁹. En étant étroitement associée au corps de la femme, la beauté ne vient plus seulement du corps, mais de la transformation de l’apparence corporelle.

Démocratisation de la beauté

Cette recherche de la beauté féminine va ensuite se démocratiser. Aujourd’hui, nous dit l’historien Georges Vigarello, la beauté est désormais perçue comme un idéal de maîtrise de soi à la portée de tous¹⁰. L’exigence de beauté va de pair avec celle de personnalisation : le corps idéal est de plus en plus celui qui correspond le plus à l’intériorité de l’individu. La beauté s’associe dès lors au bien-être : l’apparence corporelle doit correspondre à ce qui procure intérieurement du plaisir¹¹. C’est en effet l’harmonie « entre le dedans et le dehors » qui fait se sentir beau ou belle.

Les pratiques corporelles comme le maquillage, en donnant la sensation d’une adéquation entre apparence réelle et apparence désirée, sont alors des manières de jouir de soi. La capacité à changer de style, à modifier son corps par la chirurgie, ou à multiplier les avatars et les filtres sur les réseaux sociaux correspondent au nouvel idéal de « l’individu contemporain, sensible plus que jamais aux décrochages et aux mobilités, signes patents du pouvoir qu’il aurait sur lui. » Avec le processus d’individualisation de la beauté, la valeur esthétique du corps se confond avec sa valeur expressive.

©Freestock

Les nouvelles pratiques corporelles qui ont cours sur les plateformes numériques, comme les vidéos d’auto-maquillage ou les photographies mettant en scène une présentation de soi sur Instagram ne sont plus seulement un moyen d’atteindre un idéal esthétique, mais une manière d’être et de communiquer. Néanmoins, si les réseaux sociaux offrent les moyens de rendre visible aux autres une infinité d’images de soi, c’est selon les normes que ces réseaux décrètent (construction éditoriale, possibilité de choix des filtres, évaluation et censure des images sur Facebook, etc.)¹². La prolongation du corps réel par son image virtuelle court toujours le risque d’être une illusion de soi produite par la marchandisation de l’image, ce qui n’est pas sans avoir des conséquences psychiques réelles et importantes dans la construction et l’épanouissement de la personne¹³.

La prolongation du corps réel par son image virtuelle court toujours le risque d’être une illusion de soi produite par la marchandisation de l’image.

Contre ces aliénations, on peut espérer qu’apparaissent de nouvelles techniques du corps, rendant réellement possibles les désirs d’expressivité corporelle multiples, à l’instar de ce qui se passe par exemple dans les arts numériques, où les artistes vont jusqu’à façonner eux-mêmes leurs logiciels pour fabriquer d’autres manières d’être au monde¹⁴.

Territoire de beauté à conquérir

Ce paradoxe entre quête de singularité et diffusion massive des standards de beauté se renforce à travers les structures économiques, les médias, les plateformes numériques et les réseaux sociaux¹⁵. On peut penser qu’avec la « selfisation » de la beauté qui anime aujourd’hui les sociétés modernes, les grandes entreprises traditionnelles du secteur de la beauté soient poussées à accumuler toujours plus de données pour proposer des produits de beauté hyper personnalisés, sur le modèle des marques en ligne qui construisent de nouveaux marchés à partir des attentes d’une communauté donnée, via des questionnaires ou des selfies.

Néanmoins, avec l’extension de la responsabilité sociale, de la prise de conscience massive de l’impact écologique des produits cosmétiques et du numérique sur la planète, avec l’inquiétude des effets mortifères des réseaux sociaux sur le tissu social et le problème posé par la récupération des données, les entreprises du secteur de la beauté ont également intérêt, elles aussi, à prendre soin de leur image.

©Vinicius Wiesehofer

En revanche, c’est d’un autre domaine que le Covid a fait ressortir l’importance. Depuis les débuts de l’épidémie, dans le secteur de la beauté, la vente des produits de maquillage a en effet baissé alors que celle des produits d’hygiène et de soin, et notamment la vente de produits hygiéniques et corporels, a augmenté¹⁶. Par-delà le caractère exceptionnel de la situation sanitaire, un tel changement s’inscrit en réalité dans le phénomène d’individualisation de la beauté décrit plus haut : ce n’est plus seulement l’idéal visuel, mais la pratique corporelle et ce qu’une telle pratique apporte comme sentiment de bien-être et d’adhésion à soi qui importe. Le sentiment de beauté ne peut être effectif que si le produit est en bonne interaction avec le corps.

La sensibilité des usagers à un produit donné est on ne peut plus forte aujourd’hui. Le travail réalisé récemment sur les protections hygiéniques, qui fait état des substances chimiques dangereuses utilisées et partiellement réglementées en France¹⁷, ne peut que renforcer l’attention portée à la composition des produits, qu’ils soient de beauté, d’hygiène ou de soin. Contre toutes les formes d’aliénation du corps, physiques avec les produits, psychiques avec les réseaux sociaux, on ne peut alors qu’encourager les initiatives pluridisciplinaires de recherche cosmétique¹⁸ dans un secteur qui participe pleinement, en fabriquant des produits pour le corps, à la vie humaine.

À propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


¹ Voir l’article de Vincent Thobel et Carolina Tomaz paru dans Et Demain notre ADN le 27 octobre 2020
² Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, 1947
³ Anne-Christine Taylor & Eduardo Viveiros de Castro, « Un corps fait de regards », in Stéphane Breton & Michèle Coquet (dir.), Qu’est-ce qu’un corps. Afrique de l’Ouest, Europe occidentale, Nouvelle-Guinée, Amazonie, catalogue de l’exposition éponyme (Musée du quai Branly, Paris, juin-novembre 2007), Paris, Musée du quai Branly / Flammarion, 2006
⁴ Nelson Graburn et Pamela Stern, « Ce qui est bien est beau », Terrain, 32 | mars 1999, mis en ligne le 29 mars 2007, consulté le 27 octobre 2020
⁵ C.P. Jones, « Stigma : Tattooing and Branding in Graeco-Roman Antiquity », The Journal of Roman Studies, Vol. 77 (1987), pp. 139-155. Published by : Society for the Promotion of Roman Studies Stable
⁶ Sophie Houdart, « Peupler l’architecture. Les catalogues d’êtres humains à l’usage des concepteurs d’espace », Revue d’anthropologie des connaissances, 2013/4 (Vol. 7, n° 4), p. 761-784. DOI : 10.3917/rac.021.0761
⁷ Georg Simmel, « La signification esthétique du visage », La Tragédie de la culture, Paris, Éditions Rivages, 1988
⁸ Véronique Nahoum-Grappe, « Beauté et laideur : histoire et anthropologie de la forme humaine. » in Chimères. Revue des schizoanalyses, N°5-6,1988. pp. 1-27
⁹ Charles Baudelaire, « Éloge du maquillage », Le Peintre de la vie moderne, 1885
¹⁰ Georges Vigarello, « Le défi actuel de l’apparence. Une tragédie ? », Communications, 2012/2 (n° 91), p. 191-200. DOI : 10.3917/commu.091.0191.
¹¹ Georges Vigarello, « La beauté ou la fascination du choix », in Esprit, Août-septembre 2004, No. 307 (8) (Août-septembre 2004), pp. 11-23.
¹² Colombo Fausto, « Contrôle, identité, parrhèsia : une approche foucaltienne du Web 2.0 », Communication & langages, 2014/2 (N° 180), p. 7-24.
¹³ Fabien Granjon, « De quelques pathologies sociales de l’individualité numérique. Exposition de soi et autoréification sur les sites de réseaux sociaux », Réseaux, 2011/3 (n° 167), p. 75-103. DOI : 10.3917/res.167.0075.
¹⁴ Laurent Diouf, Anne Vincent, Anne-Cécile Worms, « Les arts numériques », Dossiers du CRISP, 2013/1 (N° 81), p. 9-84
¹⁵ Marion Braizaz, « La singularité de l’apparence : une quête esthétique paradoxale sous le joug des normes genrées de beauté », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 34 | 2018, mis en ligne le 02 juillet 2018, consulté le 30 octobre 2020.
¹⁶ Voir l’étude de la Fédération française des entreprises de la beauté (FEBEA)
¹⁷ Voir portail DGCCCRF
¹⁸ Voir les initiatives par exemple en France de la Cosmetic Valley


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