À quel point l’industrie française est-elle dépendante de l’étranger pour fonctionner ?

El Mouhoub Mouhoud : La France a délocalisé beaucoup plus tardivement que l’Allemagne ou les États-Unis. C’est au début des années 2000 qu’il y a eu une accélération inédite de la fragmentation des chaînes de production dans l’automobile, le textile, le cuir, l’habillement, la chaussure, ainsi que dans les secteurs considérés comme stratégiques, car ayant un impact social et sanitaire, comme la pharmacie, par exemple… Dans certains secteurs, l’industrie française est allée très loin dans ce processus de dépendance en approvisionnements extérieurs, en fournitures, en morceaux de biens… À chaque fois qu’il est possible de décomposer les processus de production en faisant baisser les coûts, il devient intéressant de dilater la chaîne de valeur à l’échelle mondiale. C’est ce qui a été fait ici plus tardivement qu’ailleurs. Ce n’est cependant pas valable pour toutes les industries françaises.

Tous les secteurs industriels ne sont donc pas concernés par la relocalisation ?

E. M. M. : Il faudrait d’abord voir ce qui est stratégique ou pas. Il faut privilégier le bien commun et l’impact collectif majeur. Évidemment, on pense tout de suite à l’industrie pharmaceutique. Mais ça pourrait être aussi la technologie que l’on doit maîtriser dans l’aérospatiale, l’aéronautique et l’armement, ce qui correspond à une souveraineté en termes de défense. Il ne faut pas perdre de vue que les relocalisations, comme les délocalisations, obéissent en définitive toujours aux mêmes règles. Elles dépendent du coût salarial unitaire, de la qualité du produit final, ainsi que des frais de transport et des droits de douane. C’est donc avant tout une question financière. Au-delà de ça, il faudrait réguler davantage la traçabilité des chaînes de valeur, toutes industries confondues. En tant qu’État membre de l’Union douanière européenne, il n’est pas possible d’imposer le made in France à une firme, pour des motifs de concurrence déloyale. Dans le cadre législatif actuel, les chaînes de valeur ne sont pas régulées par les États. Ce serait pourtant souhaitable, si nous voulons reconquérir notre souveraineté.

Il n’est pas possible d’imposer la transformation alimentaire du bio à des gens qui gagnent à peine le SMIC. La segmentation des revenus induit la segmentation de la consommation.

El Mouhoub Mouhoud

Quel est le poids des consommateurs dans cette dynamique ? La pression qu’ils exercent sur les marques pour qu’elles soient plus respectueuses de l’environnement pourrait-elle être un facteur de relocalisation ?

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E.M.M. : Ce n’est pas aussi simple que ça. En France, il existe des inégalités salariales immenses entre les plus bas revenus et les plus hauts. Il n’est pas possible d’imposer la transformation alimentaire du bio à des gens qui gagnent à peine le SMIC. Cela n’a aucun sens. La segmentation des revenus induit la segmentation de la consommation. De fait, les industriels devront continuer à délocaliser à bas prix pour satisfaire les besoins des populations pauvres.

Par ailleurs, si les consommateurs peuvent pointer du doigt les entreprises qui délocalisent, ils ne sont généralement pas prêts à payer le surcoût inhérent à la relocalisation. C’est un paradoxe, car produire en France est nécessairement plus onéreux que dans beaucoup d’autres pays. Mais ce n’est pas le seul… Depuis quelques années, les réglementations environnementales, nécessaires pour préserver la planète, ont engendré des surcoûts de production en multipliant les contraintes. Il y a dès lors un intérêt à délocaliser dans des pays où il est possible de polluer à moindres frais, notamment en Chine et en Inde. Cela veut dire que ces réglementations sont devenues un facteur de délocalisation à part entière.

La délocalisation va s’accélérer considérablement dans les services. Le numérique n’est pas contraint par les droits de douane ou les frais de transport de marchandises. C’est un processus de post-mondialisation.

El Mouhoub Mouhoud

Quelles autres options les industriels ont-ils pour solidifier leur production ?

E.M.M. : Sans relocaliser, ils pourraient opter pour la diversification de leurs fournisseurs afin de ne plus dépendre exclusivement de deux ou trois pays et de disposer d’une solution de rechange si une chaîne de production s’arrête. Ils pourraient tout à fait trouver des fournisseurs diversifiés en Tunisie, au Maroc, dans les pays d’Europe centrale, et même en Irlande. Plutôt qu’une démondialisation, il est probable qu’il y ait une régionalisation des chaînes de valeur pour éviter les crises d’approvisionnement.

Sans compter que ce qui se passe dans l’industrie avec la relocalisation d’une partie de la production est sur le point de connaître une contre-tendance dans les services, avec une délocalisation qui va s’accélérer considérablement. C’est un processus de post-mondialisation. Le numérique n’est pas contraint par les droits de douane ou les frais de transport de marchandises. Il y a la possibilité de séparer géographiquement production et consommation, comme pour la télémédecine, par exemple. Le monde qui se dessine est plus complexe que la vision simpliste d’une démondialisation post-crise.

Du coup, à quoi peut-on s’attendre exactement ?

E.M.M. : Tous les secteurs de production à matériaux solides peuvent relocaliser à partir du moment où il y a un intérêt financier à le faire. Mais ce que l’on va certainement observer, c’est un phénomène de non-délocalisation, c’est-à-dire le fait que des entreprises choisissent de continuer à produire en France. C’est quelque chose qui va se développer, car nous sommes dans une période où les taux d’intérêt sont bas et la France a pris un retard considérable dans l’automatisation, qui est quatre fois moins avancée qu’en Corée. De fait, la robotisation de ce qui est facilement automatisable va accélérer. Cela concerne l’automobile et l’électronique. Dans l’industrie textile, il n’y a pas encore de robot capable de manipuler les matières souples, donc les délocalisations vont continuer, mais avec une diversification des fournisseurs. Enfin, comme évoqué plus haut, les services vont connaître une très forte mondialisation.

Parcours de El Mouhoub Mouhoud
Docteur en Sciences économiques, diplômé de Paris 1 Sorbonne, président de l’université Paris-Dauphine, fondateur et directeur du Groupement de recherche international du CNRS DREEM (Développement des recherches économiques euro-méditerranéennes), il a été le premier économiste français à étudier et à analyser, dès le début des années 90, le phénomène des relocalisations industrielles.

À lire :
E.M.Mouhoud, Changement technique et division internationale du travail, Éditions Economica, 1993.
E.M. Mouhoud, Mondialisation et délocalisation des entreprises, Éditions La Découverte, 2011


Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés, (352 pages).


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