Tissus biologiques, upcycling, nouveaux modes de consommation digitaux… Pour contrer les effets du réchauffement climatique, le textile tend vers le zéro pollution, occupant ainsi une fonction moins futile dans la société.

Avec cinq décennies de création à son actif, Jean-Charles de Castelbajac a été l’un des premiers stylistes à se pencher sur la question de l’écoresponsabilité. En utilisant la couleur pour concevoir des vêtements qui célèbrent la paix, l’amour, la démocratie et la liberté, il a également contribué à leur donner un rôle social. Comme avec ses tenues liturgiques ornées d’arcs-en-ciel que le pape, le clergé et les fidèles ont portées lors des Journées mondiales de la jeunesse en 1997, afin de rendre hommage à la tolérance, ou encore avec ses doudounes décorées d’ours en peluche qui proposent aux femmes une alternative ludique à la fourrure.

Le vêtement de demain pourrait-il devenir utile à la société tout en tissant de nouveaux liens avec son propriétaire ? Aujourd’hui directeur artistique de Benetton, et toujours à la tête de son propre atelier, Jean-Charles de Castelbajac trace les contours d’une mode à venir, réconciliée avec les nouveaux enjeux de son époque.

Hommage au XXe siècle, été 1984. Robes peintes à la main sur du Gazar de soie ©droits réservés – Courtesy of JCDC

Est-ce que la crise sanitaire a changé votre vision de la mode ?

Jean-Charles de Castelbajac : Ce qui s’est passé a juste remis en place mes idées premières. J’ai commencé dans les années 70 par la fin du cycle. Dès le départ, j’étais à contre-courant. Je travaillais avec des matériaux qui n’avaient rien à voir avec la mode. Je revendiquais cette position situationniste qui consistait à faire des vêtements à partir de déchets de vêtements. C’était essentiellement du non tissé, des feutres et des tissus reconstitués avec des coutures…

Cette crise nous ramène à l’essentiel. Elle nous ramène à une conscience. Elle nous ramène à une mode responsable. Elle nous ramène à l’idée d’un vêtement intemporel.

Jean-Charles de Castelbajac

Vous faisiez déjà de l’upcycling ?

JCDC : Tout à fait. De 1970 à 1980, je n’ai pratiquement fait que ça. C’est ce qui a fait mon succès aux États-Unis dès le départ. Cette conscience du détournement a guidé les toutes premières années de mon travail et est restée très présente par la suite. Pour moi, c’était un geste politique. J’avais un rejet absolu de toute matière qui était destinée à la mode, au sens propre du terme. J’utilisais, par exemple, de la bande velcro. Je travaillais avec des industries qui ont disparu, notamment les couverturiers et les matelassiers. Toutes ces matières étaient intéressantes à transformer pour en faire des vêtements.

Cette crise nous ramène à l’essentiel. Elle nous ramène à une conscience. Elle nous ramène à une mode responsable. Elle nous ramène à l’idée d’un vêtement intemporel. J’ai toujours fait mes vêtements pour la transmission. Cette inscription dans le temps est le principe même de la durabilité. J’aimais cette idée d’un vêtement qui venait de la nuit des temps et qui se transmettait aux générations suivantes, car c’est l’histoire qui m’a amené à la mode.

Est-ce que les contraintes de conception imposées par la mode responsable sont un moyen de développer une nouvelle forme de créativité et donc de réinventer le vêtement ?

JCDC : C’est certain. À ce titre, la crise a été très stimulante. Depuis longtemps, il n’y avait plus d’inspiration dans la mode. Comme le disait Malcolm McLaren, nous étions dans un vrai karaoké. Toutes les collections qui sortaient n’étaient que du vintage recyclé. Ce territoire de contraintes a redonné une discipline et des objectifs de création à toute une génération. Il y a actuellement beaucoup d’innovation… Charles de Vilmorin, par exemple, construit ses vêtements un par un… Les deux créateurs de Nina Ricci sont complètement dans le resetting/upcycling. Il y a Marine Serre, qui prend des vêtements historiques pour en faire des vêtements contemporains. Nous avons enfin devant nous une génération de créateurs qui est confrontée à une réelle reconquête du vêtement.

Le textile est à l’aube d’un nouvel âge de l’innovation, celui de la mode inspirée par la fonction, et non plus par la représentation. C’est un nouveau territoire créatif proche de celui du design.

Jean-Charles de Castelbajac

La bioconception, l’innovation frugale, la naturalité, inspirent actuellement les stylistes. En 2020, que signifie pour vous innover en mode ?

JCDC : Tout ce nouveau territoire de pensée est délectable, car c’est lui qui nous amène à de grandes innovations. Je travaillais pour un grand fourreur français lorsque j’ai créé le manteau matelassé. Il avait eu l’idée stupide de me faire visiter une ferme où l’on tuait les renards. J’ai immédiatement rompu mon contrat et, l’année suivante, j’ai proposé une alternative. Je voulais convaincre les femmes qu’elles pouvaient être plus spectaculaires en portant un manteau avec des ours en peluche qu’avec la fourrure d’un animal mort autour d’elles, et avoir tout aussi chaud, car il était fabriqué avec des couettes de lit.

Blouson « accumulation de nounours » – Benetton par Jean-Charles de Castlebajac ©Matteo Montanari

Je pense que le textile est à l’aube d’un nouvel âge de l’innovation, celui de la mode inspirée par la fonction, et non plus par la représentation ou la sophistication. C’est un nouveau territoire créatif proche de celui du design.

Cela veut-il dire innover en rapprochant des modes de création qui peuvent être complémentaires ?

JCDC : Bien sûr, et c’est essentiel pour apporter de la nouveauté. Et, à côté de cela, il y a un autre défi. Celui de faire une mode démocratique et accessible qui soit également consciente et durable. C’est mon challenge, aujourd’hui. Pourquoi la beauté ne serait-elle la propriété que de certains ? En 1997, j’ai compris que le vêtement avait un rôle social lorsque j’ai habillé le pape, 500 évêques, 5 000 prêtres et un million de jeunes avec les couleurs de l’arc-en-ciel. Aujourd’hui, le secteur du textile a un devoir et une responsabilité vis-à-vis de la société, alors qu’avant il était dans l’autosatisfaction permanente.

Le secteur du textile a un devoir et une responsabilité vis-à-vis de la société, alors qu’avant il était dans l’autosatisfaction permanente.

Jean-Charles de Castelbajac

Avec la mode responsable, pourrait-on assister à une démondialisation de la production ?

JCDC : La délocalisation, c’est la déshumanisation. C’est enlever de l’âme aux vêtements. J’ai toujours aimé être dans l’atelier. J’ai toujours aimé être près des machines. J’avais alors le sentiment qu’il y avait une complicité entre l’industrie et moi. La mode est allée tellement loin dans la dématérialisation… À partir des années 90, j’ai constaté une dégradation. Je rendais mon croquis, et ensuite il ne m’appartenait plus. Dans les années 2000, le croquis n’existait même plus. Quand je suis arrivé chez Benetton, personne ne dessinait. Et puis, progressivement, il n’y a même plus eu d’essayage, puisque nous choisissions des formes sur lesquelles nos ateliers en Chine appliquaient les idées que nous avions eues. J’ai eu beaucoup de mal avec ces nouveaux processus.

Dans la relocalisation, il y a l’idée de retrouver une identité, de retrouver un ciment qui lie la France à sa mode, et qui redonnera définitivement au secteur une dynamique, une énergie et une âme. Il est temps de réhumaniser la mode. Cela veut dire faire en sorte qu’elle soit adaptée à la planète et à l’environnement, mais aussi aux gens, à tous les gens… Cette distance qui s’est établie entre le produit et son créateur nous a amenés à un appauvrissement des idées. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’une flamme est en train de renaître. Il y a de plus en plus de petits ateliers, de plus en plus de créateurs qui travaillent à nouveau avec des machines à coudre, qui montent des associations, qui collaborent entre eux… Il y a le renouveau d’une vision solidaire et presque familiale de la mode.

Les nouveaux canaux de consommation que sont le marché de la seconde main et la fabrication à la demande représentent-ils des pistes d’avenir ?

JCDC : Assurément. Il y a aussi le détournement qui est très intéressant. C’est-à-dire acheter un manteau vintage et se le réapproprier, avec un acte créatif, pour en faire un autre vêtement. C’est une façon de ne pas le jeter. C’est ce que j’ai suggéré chez Benetton. Nous avons des stocks immenses d’invendus… Plutôt que de les exporter vers d’autres pays, j’ai demandé à ce que les associations de créateurs issus de l’immigration les prennent en main et les réinventent. Toutes les pistes liées au recyclage sont fondamentalement très porteuses.

Benetton par Jean-Charles de Castelbajac / automne-hiver 2020 ©Matteo Montanari

Quel rôle attribuez-vous aux nouvelles technologies dans la mode de demain ?

JCDC : Un rôle fondamental dans l’acte de transmission et de communication. Dès l’avènement de Myspace, je suis devenu accro au digital, car j’appartenais à une génération qui envoyait encore des messages avec des flèches. Grâce à Instagram, grâce à cette fenêtre ouverte sur l’instant, il y a un lien très fort aujourd’hui entre le créateur et le consommateur. Le créateur peut toucher un public dès qu’il a une idée. J’essaye actuellement de provoquer cette révolution chez Benetton. Nous disposons d’un réseau de 4 800 boutiques. En tant que directeur artistique de la marque, ma petite fenêtre sur Instagram est aussi importante qu’une vitrine sur la rue de la Paix, car les clients peuvent acheter en direct nos produits.

Ce principe marque une rupture fondamentale. Quand j’étais à l’école des Gobelins, les 4 P – produit, positionnement, publicité, prix – étaient les bases du métier. À la place, j’ai instauré les 4 E, pour émotions, expérience, e-commerce et écologie. Ma préoccupation aujourd’hui est précisément là. Comment adapter une entreprise moderne, qui réalise la majorité de son chiffre d’affaires grâce à une relation directe avec le client, à un objet de 12 centimètres par 8 donnant la possibilité de vendre et de livrer en vingt-quatre heures. Ce changement de paradigme représente la grande transformation actuelle de la création.

À quoi pourrait ressembler le vêtement de 2021 ?

JCDC : Je me souviens qu’en 1985 le marquis de Gucci, qui était directeur de sa marque, me disait que je protégeais les femmes, alors que lui les rendait belles. J’ai toujours aimé ce principe de protection associé à la beauté. Ce vêtement de 2021, je l’appellerais un « French coat » au lieu d’un trench-coat. Ce serait un shelter, un vêtement protecteur qui enveloppe le corps dans une matière naturelle et qui peut durer plusieurs générations. Après, sous ce shelter, je vois toute une collection de tee-shirts poétiques, politiques, pops, artistiques et créatifs.

D’un côté, je vois une mode très accessible qui se renouvelle souvent tout en étant écologique… Des tee-shirts, des compositions en jersey, des vêtements faciles à porter au quotidien. De l’autre côté, une garde-robe composée de pièces intemporelles, qui viennent de la toile, du drap, du jeans, du denim, et qui sont faites pour durer. Et encore à côté, des accessoires simples, efficaces, beaux, et qui peuvent peut-être avoir un prix plus élevé. Demain, la couleur, qui est mon arme de paix depuis cinq décennies, aura un rôle essentiel à jouer dans la dimension émotionnelle des vêtements et dans la réhumanisation de la mode, car elle restera l’un des plus puissants symboles de la liberté et de la démocratie.

Cet entretien est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


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