Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).

Quels sont les bénéfices de la biodiversité en ville ?

Philippe Clergeau : La végétalisation procure un ensemble de services écosystémiques, bien-être, loisirs, baisse de la pollution, régulation des îlots de chaleur, meilleure qualité de l’eau et de l’air…

Planter des arbres est un moyen de rafraîchir la ville. Ils peuvent faire baisser la température de 5 à 8 degrés et collent sous leurs feuilles les particules présentes dans l’atmosphère… La nature nous rend ces services, mais elle est souvent fragile. Car, comme pour l’agriculture, nous avons misé sur la monoculture. La tendance est de ne planter qu’une seule espèce végétale, qui va se retrouver isolée. De fait, le moindre accident sanitaire ou climatique peut supprimer le végétal des villes.

©Rachel Strandell

Des espèces qui ont des relations entre elles et qui sont suffisamment nombreuses pour que leur épanouissement soit garanti à long terme sont un gage de durabilité et de résilience pour les villes.

Philippe Clergeau

Avec la biodiversité, il s’agit de passer à l’étape supérieure. Cela signifie avoir plusieurs espèces qui cohabitent sur un même territoire, ou sur un même immeuble, et faire en sorte qu’elles fonctionnent ensemble. Le but est de reconstituer un écosystème. Cela veut dire que ça doit être pensé.

Des espèces qui ont des relations entre elles et qui sont suffisamment nombreuses pour que leur épanouissement soit garanti à long terme sont un gage de durabilité et de résilience pour les villes. D’autant plus que cela va également dans le sens de la sobriété énergétique. Aujourd’hui, les différents acteurs de l’aménagement urbain ont pris conscience de ces avantages.

L’idée est de reconstituer des écosystèmes tels qu’ils existent dans la nature ?

P.C. : Reproduire intégralement un écosystème en pleine ville, c’est à la fois compliqué et très long. Il s’agit plutôt de tendre vers la construction d’écosystèmes simplifiés et intégrés à l’urbain. Il faut s’inspirer de ce qui existe. Il y a des gens qui travaillent sur cette notion de bio-inspiration en architecture et en urbanisme.

Nous voulons nous rapprocher du fonctionnement de la nature et nous faisons des recherches en ce sens… Nous faisons des tests pour sélectionner des espèces pouvant avoir des échanges entre elles, que ce soient des plantes ou des bactéries.

Y a-t-il déjà des projets concrets ?

P.C. : Oui, bien sûr. Les services municipaux s’interrogent de plus en plus sur ce qu’ils vont planter. Leur culture, ce sont clairement les espèces exotiques. C’est ce qu’ils ont appris en formation à l’école. Mais les espèces sauvages locales permettent d’attirer plus d’insectes, donc le gain écologique est plus important.

C’est aujourd’hui le choix qui est fait, ce qui marque une évolution. La réflexion sur les espèces à sélectionner est aujourd’hui plus poussée. C’est ce qui est en train de se passer à Lyon, mais beaucoup d’autres villes se posent ces questions.

©Beeing

Les architectes sont-ils parties prenantes pour concevoir des bâtiments adaptés à ce type d’initiatives ?

P.C. : Oui, mais essentiellement parce qu’il y a une demande très forte de nature et le désir d’une autre forme de ville… C’est le premier choix des citadins qui déclarent ne plus vouloir du tout minéral. Même La Défense a été revégétalisée. C’est quand même assez exceptionnel comme démarche.

Cette impulsion vient surtout de la base, c’est-à-dire des citoyens, mais les collectivités territoriales s’en font désormais le relais. Elles multiplient les projets avec de la végétation sur les toits. Ce ne sont pas les architectes qui proposent spontanément de verdir leurs productions. C’est parce qu’il y a un grand nombre de demandes qui convergent vers cela.

Pourrait-on imaginer des bâtiments intégrant une véritable biodiversité dans leur structure ?

P.C. : Pour les toitures, c’est déjà le cas. Il suffit de mettre un peu plus de substrat, un peu plus de sol sur la toiture, quelques arbustes, et des espèces viennent s’installer spontanément, d’abord les végétaux, puis ensuite les insectes. On sait faire. Il suffit de réunir les bonnes conditions puis de laisser le reste du travail à la nature. C’est plus compliqué pour les murs végétalisés, qui sont, encore aujourd’hui, tous irrigués par un système d’ingénierie.

©Chuttersnap

L’agriculture urbaine est-elle un moyen pour renforcer la biodiversité ?

P.C. : Au sein des plantations, elle permet à une microfaune de se développer et à tout un ensemble d’espèces de s’installer. La permaculture est une piste d’avenir. Il est tout à fait possible d’imaginer des productions mixtes avec des légumes, des fleurs, des fruits et des espèces locales dans le cadre d’un fonctionnement écosystémique. Nous en sommes encore au début des expérimentations.

À quoi peut-on s’attendre dans un avenir proche ?

©Benjamin Rascoe

P.C. : Je pense que les villes vont évoluer par obligation. Le poids environnemental est de plus en plus important. Mais nos gouvernants ont du mal à entamer cette transition écologique, pourtant indispensable à notre qualité de vie et à notre survie même.


Parcours de Philippe Clergeau :
Écologue et professeur au Museum d’histoire naturelle, il est aussi consultant en biodiversité urbaine et en urbanisme écologique. Dans les années 90, il a fait partie des pionniers qui ont réfléchi à l’installation d’une biodiversité en ville. Ses recherches portent sur les relations entre écologie et planification urbaine, ainsi que sur la végétalisation des bâtiments. 

À lire :
Urbanisme et biodiversité, Éditions Apogée, 2020
Manifeste pour la ville biodiversitaire, Éditions Apogée, 2015