L’équation semble insoluble. Bien que l’agriculture raisonnée soit en progression, que les cultures biologiques ne cessent de recruter et que l’intelligence artificielle offre la possibilité de faire pousser fruits et légumes avec un minimum d’intrants chimiques, le compte n’y est pas. L’augmentation perpétuelle du nombre d’individus sur Terre couplée à la trop lente mise au vert de nos systèmes de production et de consommation ainsi qu’à l’urbanisation galopante fragilise les écosystèmes et fait peser une lourde menace sur notre alimentation.

À rebours d’une vision purement productiviste, il nous faut aujourd’hui conclure un nouveau pacte avec nos cultures. Comment nous nourrir sans compromettre le vivant ? Quelle est la portée des défis que nous avons à relever ? La connaissance scientifique peut-elle nous aider à gagner ce combat ? Hubert Reeves, astrophysicien et vulgarisateur de réputation mondiale, fervent défenseur de la permaculture et de la biodiversité, répond à ces questions.

Pourquoi un astrophysicien, dont l’objet d’étude est l’univers, s’intéresse-t-il à l’écologie et plus spécifiquement à la permaculture ?

Hubert Reeves : Je suis inquiet pour mes petits-enfants et pour l’avenir. En tant que scientifique, je peux plus facilement que d’autres estimer la portée des changements que nous vivons aujourd’hui. Il y a toujours le danger des alarmistes, ceux qui passent leur temps à lancer des cris d’alarme. Je suis à même de vérifier certaines de leurs assertions. Cela me donne la responsabilité de devoir dire si untel a raison ou pas. À ce titre, il y a quelque chose que je trouve très significatif…

Cela fait une trentaine d’années que les chercheurs conçoivent des modèles d’atmosphère pour vérifier ce qui pourrait se passer sur Terre. Ils ont eu la bonne idée de reprendre les modèles déjà publiés et de les adapter à la situation actuelle. C’était un test pour voir s’ils étaient bons. Et c’est le cas. C’est une bonne nouvelle, parce que cela veut dire qu’ils sont crédibles. D’un autre côté, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’avenir. Le travail du GIEC est sérieux. Il donne des résultats qui permettent de recomposer le passé. C’est vraiment une démarche importante pour avoir confiance en ces modèles et pour savoir vers quoi nous nous dirigeons.

©Archie Binamira

Est-ce que l’étude de l’univers et des étoiles, qui sont des modèles de sobriété énergétique, peuvent nous apprendre à mieux gérer notre planète ?

H.R. : C’est plutôt l’étude des atmosphères planétaires. Si l’on veut faire quelque chose, c’est de là qu’il faut partir. Il faut utiliser nos connaissances détaillées en prenant comme point d’appui une planétologie comparée. Grâce à la physique des atmosphères, on peut comprendre comment les planètes se comportent. On obtient cela en étudiant le système solaire en particulier, pas l’univers dans son ensemble. Même si les lois de la physique sont partout les mêmes, il vaut mieux s’en tenir à des objets comparables. Dans l’univers, la densité est de quelques atomes par centimètre cube, alors qu’elle est de 1 x 21 zéros atomes par centimètre cube, ici. C’est trop éloigné de notre réalité.

La vulgarisation scientifique peut-elle nous aider à mieux prendre soin des terres agricoles ?

H.R. : La vulgarisation voit les choses d’une façon plus synthétique mais aussi plus globale. Aujourd’hui, nous avons surtout besoin d’avoir des vues d’ensemble. Très souvent se posent des questions qui ne sont pas simples. Je pense par exemple à la question des plantes invasives. Pendant longtemps, on a considéré qu’il fallait les éliminer. Quand on y regarde de près, ce n’est pas du tout évident. Quelquefois, ce n’est pas la bonne chose à faire.

Il faut qu’on change de regard. Il y a également les questions éthiques liées à la préservation des espaces naturels. Pour pouvoir faire les bons choix, il est important d’avoir des connaissances en botanique et en vie animale. C’est en cela que la vulgarisation peut apporter une aide précieuse. À ce titre, il y a actuellement une renaissance des sciences anciennes, qui étaient considérées comme peu intéressantes, que ce soit la biologie ou la botanique.

©Karolina Grabowka

En tant que civilisation, notre objectif est de maintenir la terre habitable et agréable. Pour garder le tonus nécessaire à cette lutte, nous avons collectivement besoin de bonnes nouvelles.

Hubert Reeves

Pour nous nourrir, l’agriculture doit continuer à produire toujours plus. Mais maintenir ce rythme plus longtemps semble impossible pour la planète, au regard de la pollution qu’elle occasionne.

H.R. : C’est là que la permaculture devient intéressante, car elle permet de multiplier les rendements par des facteurs importants tout en préservant les milieux naturels. Les méthodes habituelles n’ont jamais cherché à avoir une autre productivité. Pourvu que les rendements soient importants, les moyens importaient peu. Je trouve curieux, mais certainement correct, que l’on ait appris que le labourage n’était pas une bonne chose. Ce qui est ironique, c’est que l’on a considéré de tout temps le laboureur comme le modèle par excellence. Virgile, par exemple, parle des labours dans l’Empire romain.

Et puis, tout d’un coup, on s’aperçoit que ce n’est pas du tout la meilleure façon pour enrichir un terrain. On peut en obtenir beaucoup plus avec beaucoup moins de dégâts, sans recourir aux pesticides, ni aux machines qui écrasent les sols… Sur ce plan, la permaculture s’est développée d’une façon très efficace. Comme il y a un réel engouement aujourd’hui pour la nature, les gens le font à beaucoup plus petite échelle. Ce sont de bonnes nouvelles. Une chose que je reproche à la situation présente, c’est qu’on ne parle généralement que des mauvaises nouvelles.

C’est-à-dire ?

H.R. : En tant que civilisation, notre objectif est de maintenir la terre habitable et agréable. C’est le principal. Pour garder le tonus nécessaire à cette lutte, nous avons collectivement besoin de bonnes nouvelles. Pour cela, il est évident que la permaculture, l’engouement des gens qui la pratiquent sur une petite échelle, qui essayent de manger moins de viande, vont dans le bon sens.

©Jill Wellington

Je comprends les fermiers qui se plaignent parce qu’ils sont dans une situation très difficile. Il y a beaucoup de suicides. Mais il faut sauver la biodiversité et l’humanité. C’est dans ce sens-là qu’il faut aller. Il faut donner aux gens l’impression que nous sommes dans une bataille. Le moral des troupes est donc important. Passer son temps à dire que nous sommes déjà battus n’est pas une bonne attitude.

Copier le fonctionnement de la nature est-il une piste d’avenir pour que l’agriculture devienne moins destructrice ?

H.R. : Oui, c’est certain. C’est même très important. C’est vrai pour l’agriculture, mais également pour beaucoup d’autres secteurs. De plus en plus d’architectes travaillent sur des projets qui ont pour but à la fois de faire du beau et de respecter la nature. Cela fait partie des choses qui sont valables et qu’il faut mettre en évidence.

Regarder ce qui a été fait par nos ancêtres dans le passé est également pertinent. Dans les campagnes, dans les petits villages, il y avait depuis très longtemps toute une série de bonnes pratiques en connexion avec la nature, qui ont par la suite été annihilées par la production en masse. Il faut retrouver ces connaissances anciennes. Ça se fait beaucoup. Il y a des gens qui s’occupent de ces choses-là. Peut-être pas encore assez, mais c’est en marche.

Par ailleurs, il y a également un travail de sanctuarisation du vivant à effectuer. Beaucoup de progrès ont été faits sur ce sujet. La trame verte et bleue existe déjà. Elle concerne la biodiversité et les écosystèmes. Elle rend possible le fait que les animaux puissent aller de l’Espagne en Hollande d’un trait grâce à des corridors écologiques. Il faut aller plus loin. Sanctuariser la biodiversité est essentiel pour l’agriculture et pour la vie sur Terre.

Les financiers doivent prendre conscience que la meilleure chose à faire pour leur propre avenir est de favoriser la taxe carbone. C’est impensable que la vie disparaisse sur Terre alors que l’argent nécessaire à changer de cap est là.

Hubert Reeves

En matière d’agriculture, comme dans les autres activités humaines, notre grand défi aujourd’hui consiste-t-il à domestiquer notre puissance ?

Trinity detonation

H.R. : Imaginons qu’il y ait beaucoup de planètes sur lesquelles des civilisations similaires à la nôtre se soient développées. Une espèce intelligente, lorsqu’elle apparaît, doit arriver à manger sans être mangée. Pour y parvenir, elle développe des outils et des armes. Elle commence par des silex taillés, puis des arcs, des fusils, des bombes… Et ensuite des bombes nucléaires avec la possibilité d’une guerre éliminant toute vie.

Avec le temps, les espèces intelligentes deviennent extrêmement puissantes, avec le risque que cela se retourne contre elles. Toute civilisation qui se développe est face à cette problématique un jour ou l’autre. Nous sommes actuellement confrontés à un examen de passage.

D’ici quelques dizaines ou quelques centaines d’années, nous saurons si nous avons réussi ou pas. Si nous sommes capables de coexister avec notre puissance, ce sera formidable. La vie, l’art, la culture et la science vont continuer à se développer. Si nous échouons, nous aurons une planète couverte de débris, entièrement grise et impropre à la vie. Ce sera la fin, pour nous. On peut imaginer que ce processus constitue un schéma civilisationnel. Il nous concerne donc au plus haut point.

Trois conseils pour que le futur fasse mentir les prévisions ?

H.R. : Il faut que les bonnes nouvelles soient mieux diffusées pour garder intact le moral des troupes. Il faut accentuer le désinvestissement des institutions financières dans les industries liées aux hydrocarbures. Ça se fait beaucoup aux États-Unis. Les grandes universités retirent les fonds de pension déposés dans les banques lorsqu’ils sont utilisés pour financer des projets pétroliers ou charbonniers.

Enfin, je crois beaucoup à la taxe carbone. Il y a énormément d’argent en circulation, des milliers de milliards de dollars. Il en faudrait beaucoup moins pour sauver la planète. Il faut que les financiers puissent prendre conscience que la meilleure chose à faire pour leur propre avenir est de favoriser la taxe carbone. C’est impensable que la vie disparaisse sur Terre alors que l’argent nécessaire à changer de cap est là.


Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).