La récente inondation dévastatrice dans la vallée de la Vésubie illustre, une fois encore, le coût humain, social et économique élevé de toute catastrophe naturelle : vies brisées, maisons et quartiers détruits, villages et régions traumatisés.

Il serait erroné de dire qu’un tel évènement est dû au changement climatique. Mais ce que les experts annoncent est que la probabilité de survenue de tels évènements extrêmes, ainsi que leur niveau de sévérité, vont augmenter avec la hausse moyenne des températures, en France comme partout dans le monde. L’ADEME vient d’ailleurs de publier une carte des impacts potentiels d’ici 2050 d’évènements climatiques extrêmes : inondations dans le Sud-Est ; submersions sur le pourtour Atlantique ; crues des grands fleuves ; et risque de canicules dans la plupart des grandes villes françaises…

La Fédération Française de l’Assurance prédit un doublement de la facture des évènements climatiques à l’horizon 2040.

Parmi les différents secteurs économiques, le monde de l’assurance est un de ceux qui a le plus à perdre d’un scénario dans lequel le changement climatique suivrait son cours actuel. Les effets sont déjà visibles, concrets, sous forme d’une augmentation de la sinistralité liée à des évènement climatiques, qui entraîne mécaniquement une hausse des tarifs de l’assurance habitation. La Fédération Française de l’Assurance prédit d’ailleurs un doublement de la facture des évènements climatiques à l’horizon 2040.

©Win Henderson – FEMA

Mais jusqu’à quel point les assureurs pourront-ils jouer leur rôle ? Un des grands dirigeants de l’assurance française disait, il y a quelques années, qu’un monde à +4°C serait un monde inassurable tant il serait plein d’inhabituelles incertitudes et de catastrophes naturelles défiant tout calcul actuariel. Dans un monde dont le sol et la stabilité physique se dérobent sous nos pieds, comment l’assureur pourrait-il continuer à faire son métier, qui est d’assurer et de financer des aléas… mais pas une probabilité d’évènements qui se rapproche de la certitude ? Ainsi, et même s’il y a sans doute de nouveaux terrains à aller chercher comme l’assurabilité de la conversion à l’agriculture biologique dans un monde où les aléas naturels deviennent importants, comment assurer des récoltes si la température estivale dépasse les 45 degrés dans des départements comme l’Hérault par exemple ? Définitivement, l’intérêt bien compris des assureurs est le scénario sur lequel se sont engagés les signataires de l’Accord de Paris : un monde dont la température moyenne reste bien en deçà de +2°C.

Que peuvent faire, concrètement, les assureurs pour contribuer à l’avènement de ce scénario ? Car l’enjeu, pour eux, est bien là. Il ne s’agit pas ou plus de montrer qu’ils agissent de manière responsable vis-à-vis de leurs clients ou de leurs employés ; il s’agit de contribuer à la transformation de nos sociétés en réponse aux défis environnementaux qu’elles doivent affronter. C’est en ce sens, peut-être, qu’il faut comprendre la prédiction de Pascal Demurger, « L’entreprise du XXIème siècle sera politique ou ne sera pas ».

Le premier levier d’action des assureurs est l’investissement. Les assureurs gèrent, pour leur propre compte ou pour celui des épargnants, des portefeuilles très importants qui leur procurent une influence significative sur l’économie réelle. Afin de se targuer d’être socialement responsables, les assureurs mettent aujourd’hui fortement en avant les fonds d’Investissement Socialement Responsables (ISR) ou encore la prise en compte de critères ESG dans leur politique d’investissement. La promesse de ces fonds est de n’investir que dans des entreprises démontrant un certain niveau de responsabilité sociétale. Plus largement, des assureurs comme AXA ou AVIVA ont récemment exclu de leurs portefeuilles toute entreprise ayant des activités significatives dans le charbon.

©Pixabay

Toutefois, l’influence des grands gestionnaires de fonds sur les entreprises résident peut-être moins dans les politiques d’investissement que dans les politiques d’engagement. Celles-ci consistent à utiliser les droits de propriété liées aux actions détenues pour essayer d’influencer les directions, notamment en votant lors des assemblées générales. Ainsi, la nouvelle stratégie climat de Total a-t-elle été développée en partie en réponse à la pression d’investisseurs institutionnels, dont certains grands assureurs français, en préparation de l’assemblée générale du printemps dernier.

De manière encore plus concrète, certains assureurs investissent dans des obligations d’entreprise dites « vertes », qui vont ainsi financer des projets concrets de transformation de nos économies, ou encore dans des fonds à impact. Mais il y a une limite à ce que les investisseurs peuvent faire. Soumis à des règles comptables strictes, leur liberté d’action reste limitée par les opportunités d’investissement que leur offre l’économie réelle dans son état actuel.

Le deuxième levier d’action des assureurs sont leurs produits d’assurance au travers desquels ils touchent pratiquement l’ensemble de la population au quotidien. Les assureurs démontrent une capacité d’adaptation rapide pour accompagner l’évolution des modes de vie, qu’il s’agisse d’encourager les nouvelles mobilités (ex. de la trottinette électrique) ou les nouveaux usages domestiques (ex. de l’installation de panneaux solaires sur le toit d’une maison). Le marché de l’assurance en France étant très fluide et concurrentiel, tout devient rapidement assurable.

©Gustavo Fring

Allant plus loin, certains assureurs essaient aujourd’hui d’influencer voire d’orienter cette évolution : promouvoir les prises de conscience, et l’adoption de comportements responsables pour soi (prévention santé), pour les autres (consommation durable) ou les deux (éco-conduite).

Par exemple, le Crédit Mutuel Assurances propose de faire gratuitement un diagnostic énergétique suite à un déménagement pour les personnes souscrivant à une assurance habitation ; la MAAF déploie une incitation tarifaire en faveur de la rénovation énergétique des logements via une remise de cotisation sur l’assurance habitation suite aux travaux, et propose divers services associés : un simulateur de rénovation ou encore un lien avec des « éco-artisans » pour la rénovation énergétique ; AXA fournit une incitation tarifaire pour l’achat de véhicules hybrides, la MAIF pour l’abonnement à un fournisseur d’électricité verte.

Les assureurs portent toujours l’espoir de développer des politiques gagnant-gagnant avec les assurés. L’idée est d’inciter l’assuré à adopter un comportement qui va réduire l’incidence des accidents – l’assureur y est gagnant par une réduction des sinistres, l’assuré par une baisse des tarifs. Cela fonctionne bien pour l’assurance auto avec le système bonus / malus ; moins bien dans la santé.

Les récents efforts pour inciter les individus à adopter des comportements responsables vis-à-vis de tiers, comme ceux visant à réduire l’empreinte carbone des assurés, poursuivent une logique toute différente. Car il n’y a pas de retour immédiat, ni pour l’assureur, ni pour l’assuré. Sur ces sujets, ce que les assureurs essaient, encore parfois timidement, d’interroger sont les normes sociales de consommation dans un contexte où ces normes contribuent à éroder l’assurabilité de nos sociétés.

Alors qu’un Français sur trois nie encore le changement climatique, il est plus que jamais opportun que des marques mobilisent leurs data et leur influence pour ancrer dans les esprits la nécessité de la transition écologique.

Ils pourraient, demain, être bien plus ambitieux en ce sens sur au moins deux volets : d’abord, ils ont, du fait de la masse des données qu’ils collectent et qui pourraient être mises à disposition pour le bien commun, la capacité à devenir un relais d’information scientifique à l’ère des fake news. Alors qu’un Français sur trois nie encore le changement climatique, il est plus que jamais opportun que des marques mobilisent leurs data et leur influence pour conforter les messages officiels, pour ancrer dans les esprits la nécessité de la transition écologique, pour changer la culture collective et pour contribuer à la survenance plus rapide du point de bascule indispensable dans nos modes de vie individuels et collectifs.

©Frederik Sorensen

Ensuite, rappelons-le, le principe de base de l’assurance est la mutualisation des risques entre assurés qui forment donc une communauté. Communauté explicite dans le modèle mutualiste, implicite pour les autres assureurs ; mais dans tous les cas, pas d’assurance sans communauté d’assurés qui mutualise les risques encourus. Aujourd’hui, les assureurs les plus avant-gardistes veulent nous faire (re)prendre conscience du lien avec cette communauté, et des responsabilités qui s’y tissent. A l’encontre d’une tendance à l’analyse plus individuelle des risques nourrie par l’intelligence artificielle et par l’exploitation des données médicales et génétiques de l’assuré, le secteur de l’assurance pourrait, demain, renforcer l’engagement de mutualisation et de solidarité qui est à la base de son métier. Les analyses du GIEC ont montré que l’état du climat et celui de la société sont, d’une certaine façon, interdépendants – et qu’une société à la fois plus sobre et plus solidaire serait infiniment plus résiliente face à la crise climatique qu’une société plus individualiste. Autrement dit : sans solidarité, il pourrait bien, à maints égards, n’y avoir plus d’assurance possible. Cette vérité est aussi une opportunité pour les assureurs, face à la concurrence des plateformes numériques, et à l’heure où les entreprises cherchent à exprimer leur raison d’être, la contribution positive qu’elles entendent apporter à la société. Et cette opportunité en est tout particulièrement une pour le mutualisme, qui pourrait ainsi réaffirmer en quoi ses valeurs fondatrices et les pratiques qu’elles inspirent sont, plus que jamais, un rempart pour nos sociétés.

À propos d’UTOPIES

Fondée en 1993 par Elisabeth Laville, UTOPIES est la première agence de conseil indépendante et think tank français sur les stratégies de développement durable. UTOPIES a pour mission d’ouvrir de nouvelles voies en incitant les entreprises à intégrer les enjeux sociaux et environnementaux au cœur de leur mission, de leur stratégie et de leur démarche d’innovation.

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