Que retenir de cette année marquée par la pandémie, pour le secteur de la distribution en général, et pour Biocoop en particulier ?

Sylvain Ferry : Sur le retail, je note plusieurs tendances. D’abord, la très forte progression de la distribution alimentaire. Nous-mêmes, chez Biocoop, enregistrons une croissance de 16,6% sur 2020. À magasins constants, nous réalisons aussi une très belle progression. Il est vrai que le chiffre d’affaires alimentaire de la restauration est habituellement quasi équivalent à celui de la distribution alimentaire.

Plusieurs précisions, toutefois : d’abord, la baisse de chiffre d’affaires dans les magasins très urbains, avec des zones de chalandise liés aux zones de travail. Ensuite, la baisse de chiffre d’affaires dans les magasins très excentrés, type lieu de destination, comme les grands centres commerciaux de périphérie. On constate aussi une baisse de la fréquence de visite des magasins, couplée à une augmentation du panier. On fait ses courses moins souvent, par crainte ou manque d’envie, mais avec un gros panier.

Autre enseignement, le commerce digital a gagné presque trois ans : click and collect, drive, livraison à domicile… Il y a explosion de sites alimentaires aujourd’hui, alors que c’était un non marché il y a peu. Le Covid a aussi accéléré des tendances de consommation déjà à l’œuvre : plus sain, naturel, bio, français, local… Moins de produits élaborés, plus de produits bruts, cuisinés à la maison. Voilà qui est finalement très en lien avec l’ADN de Biocoop.

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Ce qui émerge de cette période atypique, c’est effectivement ce qui caractérise Biocoop – aussi bien sur l’offre, que le type de magasins ou l’état d’esprit…

Pierrick De Ronne : Je ne suis pas certain qu’il y ait un monde d’après, et la tension sur les prix demeure encore forte… Mais oui, la crise a été un accélérateur de tendances, et c’est une très bonne nouvelle pour Biocoop. Et notre croissance reste structurellement forte – l’impact direct du Covid sur nos chiffres n’est finalement que de deux points.

SF : L’année dernière, Biocoop a gagné deux points de parts sur le marché des spécialistes.

PDR : Ce que je relève, c’est que nous avons réussi à maintenir, voire à développer, les parts de commerce équitable et de produits locaux dans le chiffre d’affaires. Le projet de la société rejoint encore plus vite le projet Biocoop. Cela nous engage et nous oblige à aller plus loin, parce que les consommateurs sont de plus en plus exigeants vis-à-vis de Biocoop.

Nous pesons 20% du marché équitable, conventionnel et bio, alors que nous représentons 0,8% du commerce alimentaire. Autrement dit, sur 5 euros équitables dépensés en France, un euro l’est chez Biocoop !

Pierrick De Ronne

La croissance du bio est soutenue. La crise l’a même encouragée. Le marché se massifie et se structure, et attire une concurrence accrue, notamment de la part des distributeurs traditionnels. Comment défendez-vous le modèle Biocoop ?

PDR : Nous n’avons jamais été dans une logique agressive, mais nous ne sommes pas dupes. Nous comptons bien muscler notre jeu, notamment en termes d’efficacité et de structure d’entreprise. Nous avons la chance d’avoir eu un projet avant d’avoir une entreprise. Notre charte existe depuis trente-cinq ans : c’est notre mission. Aujourd’hui, nous faisons face à des entreprises qui sont hyperstructurées, hyperefficaces et qui se cherchent justement une mission – et pour certaines, l’ont trouvé dans celle de Biocoop.

Nous voulons creuser notre sillon et avancer, parce que l’objectif de notre projet est bien de changer la société. Nous devons être solides et influents, pour montrer que cette alternative est possible, et entraîner la société avec nous. Prenez le commerce équitable : 25% de notre chiffre d’affaires en issu – avec des choix forts comme le 100% équitable Nord-Sud (banane, café, chocolat). Nous pesons désormais 20% de l’ensemble du marché équitable, conventionnel et bio, alors que nous représentons 0,8% du commerce alimentaire en France. Autrement dit, sur 5 euros équitables dépensés en France, un euro l’est chez Biocoop !

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Nous ne sommes pas sur un registre défensif, nous ne cherchons pas la guerre des prix avec la grande distribution. La question est de maintenir notre modèle et notre influence, parce que nous sommes moteurs d’un marché qui prend de l’ampleur avec la crise certes, mais surtout parce que c’est le sens de l’histoire.

Ceux qui veulent porter le projet Biocoop, devenir sociétaires, développer l’écosystème local autour d’un magasin, sont de plus en plus nombreux. Pourquoi leur dire non ?

Pierrick De Ronne

Vous avez ouvert votre sept-centième magasin. Y a-t-il un risque à trop grossir ?

PDR : Le risque consisterait à grossir pour grossir. En se focalisant justement sur la concurrence ou les parts de marché. Nous ne sommes pas dans ce cas.

Mais si nous voulons maintenir notre influence, il faut peser. A tous niveaux : sur les valeurs, sur notre poids économique, sur notre impact sur la production et les filières, sur le commerce équitable… Nous assumons le développement de Biocoop. Je suis même convaincu qu’on peut le faire en prônant une forme de décroissance, c’est-à-dire le consommer moins, mais mieux.

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Ensuite, ceux qui veulent porter le projet Biocoop, devenir sociétaires, développer l’écosystème local autour d’un magasin, sont de plus en plus nombreux. Pourquoi leur dire non ? 700 magasins et 1,6 milliard d’euros (ndlr : le chiffre d’affaires Biocoop en 2020), ça peut paraître beaucoup mais à l’échelle du monde, c’est une goutte d’eau. Si nous souhaitons avoir cet impact sur la société, basculer dans la bio et l’équité, il faut l’assumer et accueillir les sociétaires qui veulent nous rejoindre.

SF : En France, 27 000 magasins vendent du bio. 700 magasins, par rapport au nombre de mètres carrés, ce n’est pas tant que ça.

Dans notre entretien l’année dernière, vous aviez évoqué cette volonté de renforcer votre efficience opérationnelle. Où en sont ces chantiers ?

PDR : Nous avons avancé sur la priorisation des sujets et leur mise en route. Le travail sur l’efficience logistique notamment, qui s’articule entre organisation des tournées et services aux sociétaires, est bien engagé.

Nous travaillons et investissons aussi beaucoup sur la rationalisation de nos systèmes d’information – même si la question du logiciel et de la donnée peut susciter du débat, surtout dans un réseau d’indépendants !

Bien sûr, nous avons encore du chemin à faire. Mais nous pouvons encore le parcourir sans toucher à nos valeurs. Nous ne faisons pas de l’efficience au détriment du personnel : il n’est pas question de pressurisation, mais au contraire d’une meilleure organisation. Et cette efficience valorise les équipes, grâce à un travail plus utile, avec un meilleur service rendu aux sociétaires, de la valeur renvoyée dans le réseau et en bout de chaîne, des prix en baisse dans les rayons.

SF : Nous avons mis en place un ERP (ndlr : Enterprise Resource Planning) afin d’être en phase avec les processus modernes de gestion. Nous travaillons sur nos systèmes de centralisation de référentiels produits. Nous avons aussi revu l’organisation de l’offre, selon les principes du category management, pour avoir une vision globale de nos marchés. En un an, un travail énorme a été accompli et il payera pour l’entreprise dès cette année.

Quelles sont vos priorités pour 2021 ?

SF : Cette structuration est un travail de long terme. Nous souhaitons aussi continuer à apporter toujours plus de services à nos sociétaires, avec nos équipes d’animation réseaux. Et nous voulons avancer sur le volet digital. Nous avons lancé le click and collect l’année dernière, et continuerons à développer ces sujets car ils sont désormais importants dans la consommation française.

©Biocoop

Bien sûr le magasin est un lieu d’échanges, mais je défends l’idée que l’on peut aussi créer du lien via les communautés internet et les outils numériques.

Pierrick De Ronne

Vous l’avez dit, la distribution alimentaire en ligne a connu une forte accélération, alors que ce marché se développait plutôt lentement. Comment Biocoop se positionne-t-il sur le spectre des possibilités qu’offre le digital ?

PDR : Aujourd’hui, plus de 200 magasins Biocoop proposent le click and collect. Nous continuons à le développer, avec les sociétaires. Mais au-delà d’e-commerce, c’est la présence du projet Biocoop sur le numérique qui nous importe. Notre charte indique que Biocoop est un lieu d’échanges. Bien sûr le magasin en est un, mais je défends l’idée que l’on peut aussi créer du lien via les communautés internet et les outils numériques. Biocoop ne peut pas être absent de cet espace-là, c’est un vrai levier pour transmettre de l’information.

Proposez-vous la livraison à domicile ?

PDR : Quelques magasins le proposent, localement. À Saint-Etienne par exemple, je travaille avec un groupe de trois personnes, propriétaires de leur vélo triporteur (ndlr : Pierrick De Ronne dirige trois magasins Biocoop). Cela marche bien et correspond à nos valeurs. Mais à l’échelle nationale, nous n’avons pas encore trouvé de prestataire de livraison en adéquation avec notre projet. On ne développera pas de partenariat national avec Deliveroo, pour le dire autrement !

La transition écologique s’impose à tous, aux citoyens comme aux organisations. Comment travaillez-vous à réduire l’empreinte de l’entreprise ?

PDR : Le sujet est vaste. Le déplacement des clients constitue 90% de l’empreinte carbone d’un magasin. Nos formats en proximité nous permettent d’apporter une partie de la réponse – associés avec notre offre, et le développement de la demande vers le bio, le vrac.

Nous déployons actuellement un système de consigne dans 200 magasins, en région Rhône-Alpes et en région nantaise. Nous avons travaillé avec un verrier pour créer des bouteilles lavables et solides. Notre partenaire les récupère, les lave et les renvoie le plus localement possible. Avec l’idée qu’elles soient présentes sur notre marque, en collaboration avec des producteurs locaux. Et à l’échelle de la coopérative, nous avons une politique forte, où l’on cherche à se comparer et s’améliorer, notamment sur ces enjeux d’efficience logistique.

©Greg Rosenke

Un magasin Biocoop, c’est un magasin 100% bio, 100% produits de saison, 80% de produits fabriqués en France, 35% de produits vrac, 15% de produits locaux, zéro produit transporté par avion. Peu de distributeurs peuvent se targuer de ces niveaux.

Sylvain Ferry

SF : Quand on parle empreinte carbone, il faut reprendre nos fondamentaux : un magasin Biocoop, c’est un magasin 100% bio, 100% produits de saison, 80% de produits fabriqués en France. Un magasin Biocoop, c’est zéro produit transporté par avion, ce sont 35% de produits vrac en moyenne, 15% de produits locaux – alors que la moyenne française se situe entre 3 et 6%. Très peu de distributeurs peuvent se targuer de ces niveaux. Mon arrivée dans l’entreprise est récente, et ces basiques-là me sautent aux yeux chaque jour.

Depuis 35 ans, Biocoop travaille sur la relocalisation des filières. Aujourd’hui, il n’y a plus de cornichons en France, ils viennent tous d’Inde. Nous venons de relocaliser cette filière et 100% de nos cornichons sont français. De même avec la lentille corail, deuxième ou troisième vente de légumes secs en France, et qui vient surtout de Turquie.

Tous nos entrepôts sont certifiés ISO 14 000, avec 0 % de non-conformité. C’est un travail énorme, à la fois sur l’environnement de l’entrepôt et l’utilisation de produits moins polluants. Parce que nous sommes aussi transporteurs, avec notre propre flotte de camions, nous formons nos salariés chauffeurs à une conduite respectueuse de l’environnement, nous travaillons à remplacer les carburants fossiles par des alternatives de type biogaz. Voilà qui illustre notre démarche globale. Parce que Biocoop existe, l’empreinte carbone du commerce se réduit naturellement.

Sylvain Ferry, vous avez mené une grande partie de votre carrière dans la grande distribution. Qu’y a-t-il dans votre expérience de Biocoop-compatible ?

SF : Depuis mon plus jeune âge, je suis passionné de biologie et de produits. J’ai fait une école d’agroalimentaire, pour ensuite travailler dans l’industrie de l’alimentation. J’ai fait des yaourts, des glaces, des pâtes. J’ai été patron d’un abattoir pendant 5 ans.

Cela m’a permis de voir à quel point cette industrie marchait sur la tête. En 1993, à l’époque où je suis sorti d’école, on ne parlait que de sécurité sanitaire et de productivité. Déçu de ce que je faisais en usine, j’ai postulé chez Carrefour qui recherchait des spécialistes agro-alimentaires pour améliorer les compositions de ses produits de marque propre, et créer des filières améliorant les productions agricoles. C’était il y a 25 ans. J’ai eu la chance de travailler sur la création de filières non OGM, de filières sans antibiotiques. Ensuite j’ai dirigé la centrale d’achats de Carrefour, entre autres fonctions de la distribution.

À l’âge où l’on s’interroge sur les motifs qui nous font lever le matin, la vision Biocoop m’est apparue en ligne avec mes convictions profondes.

Sylvain Ferry

Et puis, je suis arrivé à un âge charnière, où l’on commence à faire le bilan, où l’on s’interroge sur les motifs qui nous font lever le matin. Le hasard a fait que Biocoop est venu me voir à ce moment-là. Quand Pierrick m’a raconté le projet, la vision m’est apparue complètement en ligne avec mes convictions profondes. Je suis venu par attirance personnelle pour le projet.

Pierrick l’a dit, Biocoop n’est pas là pour gagner des parts de marché, ou pour rentabiliser un outil ou une entreprise, afin de verser des dividendes à un actionnaire. Nous sommes là pour diffuser des valeurs et in fine, changer la société. C’est ce qui distingue Biocoop des autres entreprises de la distribution.

La mise à l’écart récente d’Emmanuel Faber de Danone a beaucoup été commentée sous le prisme de l’impossible réconciliation entre performance financière et responsabilité environnementale et sociétale. Le capitalisme éthique est-il condamné à être une vue de l’esprit ?

PDR : C’est le système qu’il faut transformer. Le modèle capitalistique financier, avec sa vision court-termiste de dividendes ou de retour sur investissement rapide et élevé, n’est pas compatible avec nos enjeux climatiques et sociétaux. 2030, cela peut sembler une échéance lointaine, mais c’est finalement peu. Nous avons dix ans pour muter.

©Halfpoint

Personnellement, je ne crois pas en la personne providentielle – en politique, en entreprise, ou dans le monde économique. Nous sommes tous de passage. Je ne suis pas surpris de ce qui se passe chez Danone. Et dans les deux sens – restons équanimes. Ainsi que je ne croyais pas qu’une personne puisse transformer une entreprise aussi grosse, rien ne dit qu’après ce départ, Danone déviera complètement de son chemin. Ils seront toujours entrepris à mission, reste à voir ce qu’ils en feront.

Les systèmes sont très difficiles à bouger – même si beaucoup s’y emploient. Et Biocoop fait sa part en disant « Regardez, on peut faire autrement. »

Pierrick De Ronne

Nous observons tout cela, mais ce n’est pas le modèle défendu par Biocoop. Nous faisons le choix alternatif de ne pas travailler avec Danone ou Nestlé parce que justement, nous ne souhaitons pas être dépendants de stratégies aussi volatiles.

Mais j’espère que ces entreprises changeront, et intégreront leur impact dans leur projet – peut-être avec l’aide des politiques. Si demain Danone décidait de rendre tout son lait équitable, ils rebattraient les cartes du commerce international. Ils changeraient le monde en une seule décision. Parce que, voter en Assemblée Générale à 99% un article statutaire qui demeure très peu engageant, ce n’est pas suffisant dans une logique de mutation. Mais loin de moi, l’idée de donner des leçons. Les systèmes sont lourds et très difficiles à bouger – même si beaucoup s’y emploient. Et Biocoop fait sa part en disant « Regardez, on peut faire autrement. »