Si la mise à l’arrêt de la quasi-totalité des chantiers pendant les deux mois de confinement strict au printemps 2020 ont pu abaisser les émissions du BTP de 10 % par rapport à 2019, le bilan demeure : le secteur pollue et selon le Haut Conseil pour le climat, les pratiques n’évoluent pas assez vite. Alors que la France compte atteindre la neutralité carbone en 2050, les bâtiments énergétiquement sobres ne représentent qu’une petite partie des logements neufs, qui eux-mêmes ne représentent que 1 % du parc immobilier.

La réglementation thermique RT 2020, qui entrera en vigueur le 1er janvier 2021, imposera pour la première fois les énergies renouvelables pour toute nouvelle construction, mais le problème reste entier. Le logement ancien, particulièrement énergivore, vient grever les progrès réalisés. En parallèle, la rénovation énergétique des constructions obsolètes et la mise aux normes des nombreuses passoires thermiques représentent un travail de titan qui nécessite un effort sur le temps long. Or, décarboner le bâtiment est plus que jamais une urgence climatique.

Pour répondre à cet enjeu, l’intégration de nature en ville est en train de favoriser la transition vers un modèle urbain propre et durable. Ce phénomène, amorcé il y a un peu plus de dix ans, est en train d’accélérer considérablement, avec de nombreux avantages écosystémiques à la clé… Amélioration de la qualité de l’air et de l’eau, absorption du CO2 de l’atmosphère grâce à l’évapotranspiration des plantes, limitation des îlots de chaleur, imperméabilisation des sols, meilleure résistance aux intempéries, résilience alimentaire… Il était temps. Avec la crise sanitaire, et la répétition probable de chocs similaires dans un avenir proche, les métropoles doivent plus que jamais devenir sobres, résilientes et autonomes. C’est toute la promesse de la ville-nature.

Le nouvel âge de la végétalisation urbaine

En 2007, le Grenelle de l’environnement avait instauré la « trame verte » comme outil d’aménagement des territoires, afin d’établir un maillage écologique et un réseau connecté d’espaces naturels au cœur des villes. Il s’agissait de rétablir la biodiversité dans le lacis urbain. De fait, les parcs et les jardins n’ont cessé de se multiplier depuis plusieurs années, le nombre d’arbres a augmenté, et la végétalisation des bâtiments tout comme l’agriculture intramuros sont en plein développement.

©Francesco Ungaro

Ce rapprochement avec la nature correspond aujourd’hui à une attente forte des Français. Dans une étude réalisée en 2019, Novaxia relevait que 33 % de nos compatriotes pensaient que la ville idéale était celle qui répondait aux impératifs écologiques, tandis qu’une enquête réalisée la même année par l’association Ecovegetal pointait que 52 % des citadins souhaitaient une plus grande végétalisation des toits et des murs pour faire face aux problèmes environnementaux.

À défaut de transformer le parc immobilier en champion de la sobriété, multiplier le végétal en ville permet d’absorber une grande partie du CO2 tout en faisant un pas vers le vivant.

Partout dans le monde, le verdissement urbain semble de rigueur. Singapour compte aujourd’hui 29 % de sa superficie dévolus aux espaces verts, et un grand nombre de métropoles, de Vancouver à Seattle, en passant par Sidney, Francfort, Genève ou encore Amsterdam, dépassent les 20 %. En parallèle, les fermes urbaines sortent de terre à un rythme toujours plus rapide dans les grands centres urbains, y compris à Paris, où une structure de ce type, d’une superficie de 14 000 m2, ouvrira ses portes en 2020.

Par ailleurs, la mairie a commencé à mettre en application un ambitieux plan biodiversité, voté en 2018, qui prévoit d’« accroître considérablement la végétalisation de la superficie non bâtie de Paris » en ouvrant de nouveaux espaces verts et en créant vingt sites dédiés à biodiversité. Le but est de mettre en place un « maillage des continuités écologiques jusqu’au cœur de la ville ». Ce come-back du végétal est synonyme d’une expansion inédite de la faune. Paris compte actuellement 130 espèces animales vivant dans son périmètre, deux fois plus qu’il y a dix ans.

Il ne s’agit plus de plaquer une couche de plantes sur la façade d’une construction, mais de reconstituer les écosystèmes à la surface des bâtiments en multipliant les espèces végétales et en créant des interactions entre elles.

À défaut de transformer le parc immobilier en champion de la sobriété, multiplier le végétal en ville permet d’absorber une grande partie du CO2 tout en faisant un pas vers le vivant. Ce changement de paradigme modifie en profondeur la façon de concevoir les bâtiments. Pour l’architecture, il constitue un important vivier d’innovations.

L’essor de la bioarchitecture

Le green building végétalisé semble déjà dépassé. Aujourd’hui, les enjeux se concentrent sur la biodiversité. Il ne s’agit plus de plaquer une couche de plantes, toujours les mêmes, sur la façade d’une construction, mais de reconstituer les écosystèmes à la surface des bâtiments en multipliant les espèces végétales et en créant des interactions entre elles, comme dans la nature. Il s’agit de concevoir des structures qui font corps avec leur environnement sans l’impacter et qui sont à même d’absorber les chocs climatiques.

©Daniel Frese

Les principaux acteurs du BTP ont bien compris le message. Comme Bouygues, qui compte déjà quatre projets labellisés « Biodivercity » à son actif… À ce titre, l’écoquartier de l’Anse du Portier, construit par le groupe à Monaco en 2018, est un modèle du genre. Parfaitement intégré à son environnement grâce à « un dispositif inspiré par les structures naturelles de type coralliennes », il est devenu un lieu de vie pour les espèces animales et végétales locales.

De son côté, Vinci construction est allé encore plus loin en collaborant il y a quelques années à la mise au point de Biodi(V)strict®, le premier outil de diagnostic destiné à développer le potentiel biodiversité d’un site, le but étant de tenir compte de ce paramètre dès les premières étapes de conception d’un bâtiment pour le rendre propice à la faune et à la flore.

Ces avancées rejoignent celles de l’architecture biomimétique, laquelle puise son inspiration dans les innovations du vivant. Mais il est possible de faire encore mieux en faisant rentrer la data dans la boucle.

La digitalisation verte

Avec les avancées de la blockchain, qui sécurisent les données à grande échelle, les projets de villes hyperconnectées sont eux aussi en pleine effervescence. La smart city n’a jamais été aussi proche de nous, et elle n’entend pas ignorer les problématiques environnementales. Dans une optique green, elle envisage de mettre la puissance des données au service de l’écoresponsabilité et de la végétalisation. D’ores et déjà, celles-ci permettent d’évaluer avec précision les dépenses énergétiques d’un édifice. Demain, elles pourraient rendre d’autres services aux villes.

En connectant bâtiments, quartiers et territoires, capteurs et algorithmes pourraient tracer une carte inédite de la ville, à mi-chemin entre nature et technologie. Le traitement des données pourrait alors permettre de monitorer les espèces végétales à implanter à tel endroit pour nettoyer plus efficacement le CO2, mais aussi d’optimiser les rendements de l’agriculture urbaine et la production des énergies renouvelables. En améliorant la répartition de la végétation, les nouvelles technologies seraient un allié précieux pour piloter la biodiversité et accroître ses bénéfices écosystémiques en milieu urbain.

Avec ce virage vers toujours plus de vert, tout semble indiquer qu’un nouvel âge de la ville s’ouvre, et qu’il va transformer l’architecture et le bâtiment. Au croisement de la nature et du numérique, il fera alors partie d’un cadre urbain connecté, certes, mais aussi avec son environnement naturel.

La ville décarbonée de demain devra miser sur le végétal et s’appuyer sur les nouvelles technologies pour atteindre ses objectifs de neutralité. Pour les acteurs du BTP, le principal enjeu pourrait alors être de réconcilier le temps court des transformations technologiques avec le temps long de l’écologie. Ce qui pourrait revenir à tisser un lien encore un peu plus étroit entre construction et nature.

Cet article est extrait du dossier Habitat & Ville du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


<< Idées, Mode : Entretien avec Jean-Charles de Castelbajac : « Il faut réhumaniser la mode »

A suivre, Mutations : Vers un luxe plus humain ? >>