À quel point dépendons-nous des importations pour notre alimentation ?

Bertille Thareau : Il faut distinguer trois choses : ce que nous produisons pour nous-mêmes, ce que nous produisons pour l’exportation, et ce que nous importons. Nous sommes dans une situation où une partie importante des besoins nationaux est produite en France. En parallèle, nous importons du poisson, des fruits et légumes, de la viande… Nous exportons notamment du vin et des produits laitiers. Nous avons une dynamique de diminution de la production dans certains domaines, comme les œufs, les volailles, les porcs…

Nous ne sommes clairement pas autosuffisants sur un certain nombre de produits alimentaires. Il faut d’ailleurs préciser que la balance commerciale agricole est tout juste à l’équilibre grâce aux vins et spiritueux. Nous sommes à la fois de gros producteurs, de gros exportateurs et de gros importateurs.

La souveraineté alimentaire impliquerait que 100 % des aliments soient produits en France ?

B.T. : C’est en effet comme cela que ça se définit. Il faut également posséder la capacité à définir les conditions de production, c’est-à-dire le choix des aliments et leur qualité. Il y a donc une dimension politique et sociale.

Relocaliser signifierait donc sortir l’agriculture de la mondialisation ?

B.T. : Il s’agirait de reprendre le contrôle sur notre alimentation. Mais tout n’est pas possible… L’ananas et le cacao, par exemple, peuvent difficilement être cultivés en France. Cependant, on pourrait tout à fait imaginer une forme de souveraineté alimentaire dans laquelle une faible dépendance envers les pays étrangers serait tolérée. Il ne faut pas oublier qu’il y a tout un commerce, issu de la mondialisation, autour des produits intermédiaires de l’agriculture, et notamment les OGM, ce qui nous rend dépendants d’une kyrielle de grandes entreprises internationales.

Si on creuse encore l’analyse, résoudre la question de la balance commerciale des produits alimentaires ne suffit pas pour atteindre la souveraineté. Nous sommes, par exemple, loin du compte sur les machines agricoles. Il y a beaucoup de constructeurs en Europe de l’Est qui fabriquent des machines à bas coûts, et qui dépendent eux-mêmes des échanges internationaux pour les produire. Tout est lié.

©Tom Fisk

Les petits producteurs, dont l’activité a augmenté de façon spectaculaire pendant la crise, sont-ils la clé de voûte de notre indépendance alimentaire ?

B.T. : Petits producteurs ou plutôt producteurs de taille normale, car l’agriculture en France est principalement constituée de toutes petites entreprises. La moyenne par exploitation est de 1,5 unité de travail. Il y a au final assez peu de grandes structures de production. Mais, en effet, la capacité à développer des débouchés locaux est redevenue très visible pendant la crise.

Ce mouvement a été soutenu par un certain nombre d’acteurs de la distribution, qui avaient un pied dans le local depuis déjà plusieurs années. Sans oublier que depuis cinq ans, il y a des programmes nationaux qui visent à développer la relocalisation des filières agricoles. Ce sont les « projets alimentaires territoriaux » soutenus par l’État. Il y en a dans plusieurs agglomérations. À l’aune des résultats, il faut mesurer l’apport de ces relocalisations, qui doivent être opérées de manière raisonnée, et en fonction des enjeux écologiques. Des dispositifs où chaque consommateur irait dans plusieurs fermes pour acheter ici des œufs et là des légumes ne seraient pas vertueux pour l’environnement.

C’est donc tout sauf simple ?

B.T. : Il y a un ensemble de dispositions à prendre pour que les filières locales tiennent leurs promesses. Un autre point important est que nous fonctionnons sur la base d’un modèle de spécialisation par région. L’ouest de la France fait beaucoup d’élevage, le bassin parisien et la Beauce sont tournés vers les grandes cultures… Pour différentes raisons, il est en effet efficace de concentrer les productions. Les avantages sont nombreux… Cela permet la réduction des coûts de collecte et la concentration d’expertises et de savoir-faire dans les bassins agricoles. Tout cet écosystème permet aux agriculteurs de faire carrière et d’être compétents. Il est donc difficile de casser cette dynamique territoriale. La relocalisation est confrontée à des enjeux de réorganisation.

Pour y parvenir, faudrait-il un new deal agricole ?

B.T. : À l’échelle des agglomérations, il faudrait voir jusqu’à quel point il est pertinent de penser les territoires comme des bassins d’approvisionnement alimentaire. À l’échelle nationale, un certain nombre de professionnels sont impliqués dans le maintien de la production agricole en France en raison d’une concurrence internationale très rude.

Les nouveaux modes de consommation – bio, circuits courts, vrac, agriculture urbaine – sont-ils des atouts pour relocaliser ?

©Anna Shvets

B.T. : C’est un chemin intéressant. À l’heure actuelle, le principal défi de l’agriculture tient dans la rémunération des producteurs. Il faut trouver des facteurs de rétribution du travail qui soient plus efficaces. C’est d’ailleurs la principale menace qui pèse sur la production alimentaire française. En relocalisant les filières, on empêche la baisse des tarifs. Acheter local permet de justifier un prix plus élevé, tout en créant une protection face à la concurrence internationale et en produisant de façon plus propre.

Depuis la crise du Covid, le débat sur l’agriculture, qui tenait beaucoup jusqu’alors de l’agribashing, prend une autre tournure.

Bertille Tharaud

Quelles évolutions voyez-vous à court terme ?

B.T. : La crise du Covid a fait de la souveraineté alimentaire une question importante. Mieux encore, le débat sur l’agriculture, qui tenait beaucoup jusque-là de l’agribashing, est en train de prendre une autre tournure. On voit les agriculteurs comme des gens qui nourrissent et qui ont un rôle clé à jouer dans la société. De fait, le maintien sur leur territoire et l’assurance qu’ils exercent leur métier dans de bonnes conditions est en train de devenir un enjeu. C’est un vrai changement qui peut favoriser l’implantation de nouveaux entrants. En toute logique, il est assez probable que la production locale connaisse une accélération, avec un engagement plus marqué des distributeurs.

Parcours de Bertille Tharaud
Docteure en sociologie de l’université Paris X, Bertille Thareau est également ingénieure agronome diplômée d’AgroParisTech. Elle est devenue responsable de la chaire Mutations agricoles à l’ESA en 2017. D’abord spécialisée dans les changements de pratiques en agriculture, ses recherches se sont élargies aux formes d’organisations collectives des agriculteurs et à leur place dans la gouvernance des territoires.

À lire : Les Agriculteurs dans le mouvement de numérisation du monde, de Karine Daniel et Nicolas Courtade, avec la contribution de Bertille Tharaud, Educagri éditions, 2019

Cet entretien est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


<< Mutations, Luxe : « L’authenticité, nouveau mot d’ordre ? »

Mutations, Tourisme : « État de choc post-touristique » >>