Cet article est extrait du Livre des Tendances 2021, 22 secteurs clés décryptés (352 pages).


Le Covid-19 a eu pour effet de remettre la santé au centre des préoccupations des Français. Même si la situation épidémique semble encore fragile, avec le déploiement de la vaccination, une meilleure connaissance du virus, le retour des beaux jours, et des citoyens désormais au fait des gestes barrières, l’exécutif s’autorise très prudemment à envisager une sortie de crise. Un an après le début de la crise sanitaire, quels enseignements tirer de la période ? Comment bâtir un nouveau pacte santé, capable de s’appuyer sur les acquis de 2020 ?

De fait, la pandémie a également un coût économique très élevé. Elle a fait basculer dans le rouge le budget de la Sécurité sociale pour plusieurs années, avec une hausse historique des dépenses de santé de 7,6 % sur l’année en 2020, qui pourrait continuer à grossir de 3,5 % en 2021, ce qui fragilise l’hôpital public.

Face au risque de nouvelles pandémies, le temps semble venu de bâtir un système de santé à la fois plus résilient et mieux adapté aux besoins des populations, en tirant le meilleur enseignement de la crise sanitaire.

À ce titre, les politiques menées par les différents gouvernements ces dernières années ont soulevé de nombreuses interrogations… En 2019, le rapport Panorama des établissements de santé, réalisé par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) indiquait que 69 000 lits d’hospitalisation avaient été fermés depuis 2003, dont 48 000 en long séjour, alors même que, selon l’Insee, la population française passait de 61 824 030 individus à 66 977 703 sur la même période.

Face au risque de nouvelles pandémies, le temps semble venu de bâtir un système de santé à la fois plus résilient et mieux adapté aux besoins des populations, en tirant le meilleur enseignement de la crise sanitaire.

Le boom de la télémédecine

Les premières mesures de confinement, particulièrement restrictives pour les déplacements hors du domicile, cumulées à la peur du virus, ont incité les Français à se tourner massivement vers la télémédecine. Son usage a explosé. De 40 000 en février 2019, le nombre des consultations dématérialisées a grimpé à 600 000 fin mars 2020. D’après l’Assurance maladie, un quart des consultations réalisées sur l’ensemble du territoire national pendant le premier confinement ont été faites grâce au numérique.

©Karolina Grabowska

La pratique a été favorisée par une adaptation rapide des dispositions réglementaires, lesquelles ont prévu, dès le 18 mars 2020, une prise en charge à 100 % du coût des actes. Elle a également été soutenue par les plateformes, qui l’ont immédiatement proposée aux praticiens référencés dans leurs bases de données. Doctolib, la première d’entre elles en France en matière d’audience, a incité 24 % des 125 000 praticiens abonnés à ses services à basculer vers la télémédecine.

Les bénéfices qui sont associés à cette pratique sont connus depuis plusieurs années. Déjà en avril 2018, un sondage effectué par Ipsos révélait que 85 % des médecins généralistes pensaient que la télémédecine était une tendance médicale de fond.

De fait, le numérique permet de remédier au manque de consultations en présentiel dans les déserts médicaux, de renouveler rapidement les ordonnances, de suivre à distance les malades chroniques et les patients à mobilité réduite, de mutualiser les dossiers médicaux entre les praticiens…

Au plus fort de la première vague de Covid-19, il a permis de maintenir le lien entre professionnels de santé et patients, de soulager les services hospitaliers et de limiter la diffusion du virus en donnant la possibilité aux gens d’avoir un avis médical sans sortir de chez eux.

La crise sanitaire semble l’avoir ancrée pour de bon dans les usages, 56 % des Français déclarant être prêts à recourir à ce service s’il permet d’avoir un diagnostic plus rapidement – alors qu’ils n’étaient que 44 % en 2019, selon un sondage réalisé par BVA –, et 61 % des médecins franciliens souhaitant continuer à la pratiquer dans les prochaines années. Et ce n’est certainement qu’un début.

En période de pandémie, le numérique est un gage d’efficacité en doublant le nombre de consultations pouvant être effectuées au quotidien. Les médecins peuvent passer de 22 patients examinés en présentiel à plus de 40 en distanciel. Autant d’atouts qui ont imposé la télémédecine comme un outil pertinent dans la lutte contre le Covid-19, en complément des examens cliniques.

En 2018, les projections de la Sécurité sociale prévoyaient que 1,3 million d’actes seraient réalisés en téléconsultation à partir de 2021. Ce chiffre pourrait se révéler exact tant l’acculturation a été rapide, aussi bien pour les praticiens que pour les patients. Et même en dessous de la réalité, en considérant que la crise sanitaire a été un formidable accélérateur des solutions de santé dématérialisées.

La promesse des nouvelles technologies

©SDI Productions

Aujourd’hui, l’offre en e-santé est large et diversifiée. Et l’innovation la fait encore progresser, comme le démontrent de nouveaux vaccins développés en un temps record. Mais la massification de la télémédecine exige aussi des outils dématérialisés plus performants. La startup H4D a mis au point le premier cabinet médical connecté, aussi bien équipé qu’un cabinet classique et facilement déployable dans les communes, afin d’apporter une offre de diagnostic là où elle fait défaut.

L’association France Biotech, qui regroupe 300 startups de la « healthtech », a permis au projet BORA Band de voir le jour rapidement. Ce bracelet connecté a été pensé pour suivre en temps réel les patients convalescents du Covid, en vérifiant leur rythme cardiaque, leur fréquence respiratoire et leur saturation en oxygène. Les objets connectés et applications permettent aux services de santé de disposer d’informations fiables en temps réel sur les contaminations et les malades.

Pour les services de santé, c’est une opportunité pour prendre de meilleures décisions, réguler les flux dans les hôpitaux et mieux orienter les patients vers la solution de soin la plus adaptée à leur pathologie. Une utilisation vertueuse des données de santé permettrait de cartographier la diffusion d’un virus sur le territoire national et de pouvoir ainsi mieux l’endiguer. Faut-il encore que ces solutions garantissent aux patients le strict respect de leur vie privée et la sécurisation des informations personnelles les concernant, pour qu’elles soient massivement adoptées.

Mais l’innovation en e-santé ne s’arrête pas là. L’intelligence artificielle ouvre également des perspectives tout à fait nouvelles. Début 2020, ce sont les algorithmes mis au point par Baidu qui ont permis de prédire, en quelques poignées de secondes, la structure ARN du SARS-CoV-2 et d’identifier ainsi le virus responsable du Covid-19, ce qui a créé un précédent. Demain, il sera possible d’analyser rapidement tout nouveau virus en recourant à cette technologie.

©Artem Podrez

L’impression 3D progresse également très rapidement. L’année dernière, elle a démontré ses atouts. À partir d’une solution open source mise au point à l’université de Stanford aux États-Unis, une équipe française regroupant médecins, ingénieurs et industriels a réussi à imprimer un adaptateur pouvant être fixé sur les masques de snorkeling de Decathlon, afin de pallier le manque de respirateurs dans les hôpitaux. Initiative similaire pour le collectif Makers for Life, fort de 250 chercheurs, industriels et informaticiens, qui a mis au point un prototype de respirateur économique et rapide à fabriquer grâce à l’impression 3D. Comme dans d’autres secteurs, la technologie additive permet de combler une pénurie ponctuelle grâce à une solution sur mesure.

La crise sanitaire a fait entrer les nouvelles technologies encore plus profondément dans le logiciel de la médecine. Tout indique que le virage numérique en cours va transformer la façon de soigner. Pour autant, il faut aussi transformer les politiques de santé.

Les nouvelles technologies ne sauraient servir de cache-misère à ce service public essentiel qu’est le système de santé. La télémédecine ne saurait être un prétexte pour ne pas moderniser les services hospitaliers, ni servir d’excuse pour ne pas résoudre le problème des déserts médicaux.

Renforcer la démocratie sanitaire

Les nouvelles technologies ne sauraient servir de cache-misère à ce service public essentiel qu’est, en France, le système de santé. La télémédecine ne saurait être un prétexte pour ne pas moderniser les services hospitaliers, ni servir d’excuse pour ne pas résoudre le problème des déserts médicaux. S’il faut repenser les politiques de santé en faisant rentrer le numérique dans l’équation, il faut également accorder toujours plus d’importance à l’humain et passer d’une approche « tout contrôle » à des process agiles et inclusifs, plus à même de favoriser la résilience.

Face à la possible répétition des crises sanitaires, il est nécessaire de changer de paradigme. Pour mieux adapter l’offre de soins aux populations, le service public de santé doit être davantage pensé en coopération avec celles-ci. C’est toute la promesse de la démocratie sanitaire.

Le concept date de 2002, mais il prend son sens avec la pandémie. Chaque citoyen peut s’impliquer dans les politiques de santé dans une perspective qui prend en compte le terrain et fait le lien avec le corps médical. La démocratie sanitaire permet de mieux faire remonter les informations depuis la base jusqu’au sommet, de mieux coordonner les acteurs de la chaîne de soins, de renforcer la coopération entre le public et le privé, d’améliorer le partage des solutions…

À ce titre, la Conférence nationale de santé, représentative de toutes les parties prenantes dans le domaine de la santé, recommandait, aux premiers jours de la pandémie, la création d’une plateforme participative afin de regrouper les « points d’attention émanant des citoyens ou des réseaux d’acteurs représentatifs impliqués dans la lutte contre le Covid-19 ». Un atout pour rendre le système de santé plus résilient.

La crise sanitaire, bien qu’elle soit dramatique, pourrait être l’occasion d’améliorer en profondeur l’offre de soins. Avec le numérique d’un côté, et le facteur humain de l’autre, un nouveau paradigme pourrait apparaître. Celui d’une santé qui tirerait le meilleur des nouvelles technologies pour être au plus près des patients, qui serait à la fois préventive et à l’écoute, qui revaloriserait les soignants afin de pouvoir mieux prendre en charge les malades, et qui mettrait le politique, le médecin et le citoyen dans la même boucle. Une santé qui serait à la fois agile et inclusive, pour affronter les défis du XXIe siècle… et pouvoir mieux faire face à la prochaine pandémie.