Le modèle de l’école républicaine française a souvent été remis en cause dans les dernières décennies. L’école enseignerait des savoirs abstraits jugés inutiles dans le contexte de l’économie mondialisée de l’innovation. Elle serait trop portée sur les compétences écrites et pas assez sur l’oral, trop fermée sur elle-même et pas assez ouverte sur une société en constante transformation. De nombreuses réformes, souvent inspirées de ces critiques, se sont succédées depuis les années 1980, qui pourtant ne semblent pas avoir donné à l’école l’efficacité qu’on espérait. Ces critiques et ces constats étaient-ils justifiés ? Un retour historique et philosophique sur le rôle de l’école en France pourrait s’avérer pertinent pour déplacer la question. Car à bien y regarder, le modèle de l’école républicaine classique recèle bien des avantages pour faire face aux défis sociaux, économiques et politiques qui sont devant nous.

Le moment fondateur de la IIIe République

Dans l’esprit des républicains d’alors, cette école est conçue pour assurer différentes fonctions. Tout d’abord, une fonction d’émancipation des individus. Inspirés des principes érigés par le mathématicien et philosophe Nicolas de Condorcet, auteur de plusieurs Rapports sur l’instruction publique pendant la Révolution française², les républicains voient dans l’absence d’instruction et l’analphabétisme, dans une société qui compte encore près de 30% d’adultes illettrés, une inégalité radicale : tout individu non instruit est considéré comme facilement manipulable. La culture lettrée, à l’inverse, permet à chacun de s’émanciper et de devenir pleinement libre et autonome.

L’école actuelle est l’héritière d’un moment bien particulier de l’histoire de France, celui de l’avènement de la IIIe République, à la fin du XIXe siècle. Au pouvoir à partir de la fin des années 1870, le nouveau régime républicain fait de l’éducation une priorité¹. Partant d’un système éducatif très disparate et très inégalitaire, il va transformer l’école en une institution cohérente. Les lois Ferry de 1881 et 1882 imposent la gratuité de l’école primaire, l’obligation scolaire de 6 à 13 ans, et, principale nouveauté, la laïcité. Par ce dernier principe, le régime républicain rompt le lien étroit qui subsistait depuis des siècles entre l’Église et l’école : le catéchisme disparaît des programmes scolaires, tandis que le personnel enseignant devient exclusivement laïque. Ces lois scolaires sont une véritable révolution, qui fait de l’école le pilier du nouveau régime.

La liberté guidant le peuple par Eugène Delacroix

Une fonction politique ensuite : dans une France encore largement favorable aux régimes de type traditionnel ou autoritaire, les républicains ne doivent leur arrivée au pouvoir qu’aux divisions entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes, favorables à un régime de type monarchiste. Il est ainsi nécessaire d’inculquer les principes démocratiques et républicains aux futurs citoyens, qui vont devoir voter pour leurs représentants. Le principe démocratique de la souveraineté du peuple nécessite de plus que chaque citoyen soit suffisamment instruit pour que son vote soit pleinement informé et raisonné.

Une fonction sociale, enfin. Face aux inégalités de fortune et de naissance qui règnent dans la société, l’école oppose une inégalité fondée sur les savoirs et les connaissances, qui se traduit par le biais des notes, des diplômes et des concours, placés sous l’autorité des professeurs. Cette hiérarchie scolaire, qui va de pair avec un système généreux de bourses au mérite, devient ainsi le moyen de réduire les inégalités sociales³.

Un modèle à retrouver

L’école républicaine a changé de visages depuis sa naissance, en s’adaptant à des changements sociaux de grande ampleur. Elle a dû faire face à une massification de l’institution scolaire, due à une hausse démographique dans l’après-guerre et à une forte augmentation de la demande d’éducation. Le nombre global d’élèves et d’étudiants passe de 6 500 000 en 1945 à 15 000 000 en 2004, et tandis que seuls 5% des jeunes étaient bacheliers en 1945, ce chiffre est de 62% en 2004.

Surtout, sa fonction sociale a de plus en plus été remise en cause : un courant de la sociologie, représenté par la figure tutélaire de Pierre Bourdieu⁴, a tenté de démontrer que l’école ne faisait en fait que reproduire les inégalités sociales, en mettant au premier rang des matières où les enfants des élites avaient, de par leur éducation familiale, une avance sur les autres élèves. Cet argument a eu un succès retentissant. Toutefois, les réformes mises en œuvre, qui à partir des années 1980 s’inspirent pour partie de ces travaux, comme la marginalisation des matières littéraires au profit des mathématiques, où chacun aurait ses chances, n’ont pas eu l’effet escompté. Le capital économique, pour le dire en termes bourdieusiens, a pris le relais du capital culturel et les enfants dont les parents investissent l’éducation en leur offrant heures de soutien et cours particuliers réussissent mieux. En bout de course, l’école française demeure l’une des plus inégalitaires de l’OCDE, si l’on se rapporte par exemple au classement PISA.

©Chris Lund

La mission d’émancipation que remplissait l’école est progressivement remisée au profit d’une logique de compétences et de professionnalisation, tandis que les disciplines littéraires sont progressivement marginalisées.

Un autre phénomène, politique cette fois-ci, est venu transformer l’école républicaine. On l’a vu, l’école venait répondre pour la IIIe République à la faiblesse de l’implantation des valeurs démocratiques et républicaines en France. Bien qu’en rupture sur le plan institutionnel avec les politiques scolaires qui l’ont précédé, les réformateurs de la IIIe République ont privilégié la continuité dans les savoirs qui étaient transmis, faisant la part belle à une culture littéraire issue de la paideia gréco-latine, de l’humanisme de la Renaissance et des Lumières. Ces savoirs, qui constituaient la base du recrutement des élites jusqu’aux années 1960-1970, étaient considérés en eux-mêmes comme émancipateurs et propres à éveiller les esprits aux principes républicains et démocratiques. Or, après 1945, le modèle de société démocratique apparaît comme triomphant et bientôt comme naturel, non seulement en France mais dans les sociétés occidentales plus généralement. Par conséquent, les savoirs censés transmettre ces valeurs sont jugés moins essentiels : ils deviennent paradoxalement les victimes de leur efficacité.

Dès lors, dans un contexte difficile lié à la fin des Trente Glorieuses et à l’émergence d’une économie mondialisée, priorité est progressivement donnée à des savoirs jugés plus utiles à l’économie. La mission d’émancipation que remplissait l’école est progressivement remisée au profit d’une logique de compétences et de professionnalisation, tandis que les disciplines littéraires sont progressivement marginalisées des cursus scolaires comme du recrutement des élites. L’incompréhension que suscite parfois aujourd’hui des principes républicains comme celui de la laïcité ou, plus généralement, la remise en cause des systèmes démocratiques par la montée du populisme semble dévoiler les conséquences inattendues d’une telle marginalisation.

Les savoirs dans le monde de l’innovation technologique

Un autre enjeu se niche derrière cette évolution de l’école car les savoirs de plus en plus opérationnels qui y sont désormais privilégiés pourraient bien s’avérer contre-productifs. Il faut, pour le comprendre, distinguer deux types de savoir⁵. D’une part, les savoirs à renouvellement lent, plus théoriques et abstraits, souvent liés à un héritage pluriséculaire, qu’ils soient scientifiques ou littéraires. D’autre part, les savoirs à renouvellement rapide, liés plus directement aux besoins économiques du moment, et qui ont une durée de vie plus courte du fait de la rapidité des innovations technologiques.

Les savoirs au renouvellement lent, les humanités pourraient aujourd’hui, par des voies détournées, repartir à la conquête de la société et notamment des entreprises.

La tendance a été de privilégier de plus en plus ces derniers, jugés plus utiles, et de plus en plus tôt dans le parcours scolaire, au détriment des premiers. Or, les savoirs à renouvellement rapide rencontrent un obstacle particulier lié à leur rythme de renouvellement : le temps de les introduire dans les nouveaux programmes scolaires, et d’y former les enseignants, ils sont déjà devenus anciens et inadéquats aux nouvelles innovations technologiques. A l’inverse, la maîtrise des savoirs à renouvellement lent permet d’acquérir des fondements solides, qui permettront ensuite d’engranger plus facilement les savoirs techniques nécessaires à la maîtrise des innovations technologiques.

Après avoir voulu à tout prix faire entrer la société dans l’école, en privilégiant par exemple des compétences techniques liées à la maîtrise d’outils qui sont souvent obsolètes au moment où les élèves entrent dans la vie active, la lutte contre les inégalités aussi bien que la faculté d’adaptation au rythme des innovations techniques appellent peut-être une diffusion du savoir-faire éducatif originel de l’école républicaine dans la société. Les fondamentaux, les savoirs au renouvellement lent, les humanités pourraient aujourd’hui, par des voies détournées, repartir à la conquête de la société et notamment des entreprises.

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


¹ Voir par exemple Antoine Léon et Pierre Roche. Histoire de l’enseignement en France, Paris, 2018, ainsi que Antoine Prost, Histoire des réformes de l’éducation. De 1936 à nos jours, Paris, 2013.
² Catherine Kintzler, Condorcet. L’instruction publique et la naissance du citoyen, 1984.
³ Voir Jean-Claude Milner, Considérations sur la France, 2017.
⁴ Les deux ouvrages fondamentaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l’école sont Les Héritiers, 1964, et La reproduction, 1970.
⁵ Voir l’interview de Jean-Claude Milner pour la revue Nouages, “Un instant de politique”, février 2017 et son ouvrage classique De l’École, 1984.


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