Faire monde avec l’immonde : l’imaginaire du déchet au cœur des transformations écologiques

Le 17 juin 2021

La notion d’Anthropocène suffit-elle à comprendre la période que nous vivons ? Ce n’est pas l’avis du sociologue Baptiste Monsaingeon, auteur d’Homo Detritus, qui propose quant à lui le terme de poubellocène¹. Car, à bien y réfléchir, la majeure partie des matières impliquées dans les problèmes environnementaux sont des déchets issus des activités humaines, que ce soit les plastiques, les émissions de CO2, les pollutions en tout genre, ou encore les déchets nucléaires. Et si la transformation écologique passait avant tout par un nouveau rapport aux déchets ?

L’invention des déchets

On imagine généralement les progrès de la civilisation occidentale comme allant de pair avec une amélioration des conditions de propreté et d’hygiène. Le constat est largement à nuancer : en réalité, les sociétés modernes sont surtout marquées depuis la révolution industrielle par un accroissement massif de la quantité de déchets produite, et une difficulté toujours plus grande à les gérer.

Jusqu’au XIXe siècle, les déchets tels qu’on les conçoit aujourd’hui n’existaient pas. Dans des sociétés aux ressources limitées, les matières utilisées sont systématiquement réutilisées plutôt que jetées, comme le soulignent les historiens François Jarrige et Thomas Le Roux : « Pendant longtemps, les urines et excréments humains et animaux, les sous-produits de boucheries, boues de rue, coquilles d’huîtres, chiffons de laine, vieilles chaussures, tous ces produits du quotidien sont réutilisés d’une façon ou d’une autre. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les chiffons d’origine végétale donnent le papier, les boîtes de conserve deviennent des jouets, les os sont utilisés pour la fabrication d’objets ou d’ornementation, ils ne sont donc pas des déchets comme ils le sont devenus dans notre civilisation de consommation de masse marquée par le choix des produits jetables et périssables.²»

« L'invention des déchets » peut être ramenée à deux ruptures principales : celle entre ville et campagne, puis la consommation de masse

L’historienne et urbaniste Sabine Barles l’a montré : « l’invention des déchets » peut être ramenée à deux ruptures principales³. D’une part, une rupture métabolique entre la ville et la campagne. Alors que les résidus urbains étaient auparavant systématiquement réutilisés par les périphéries rurales sous forme d’engrais, on a recours à partir de la fin du XIXe siècle à des matières fossiles importées ou à des engrais chimiques pour fertiliser les terres agricoles. Dès lors le fumier, autrefois perçu comme une richesse, devient un déchet et une charge pour les villes qui doivent désormais organiser sa collecte et sa gestion.

Brûlage de détritus, 1973

D’autre part, le développement de la consommation de masse au XXe siècle entraîne la fabrication toujours plus massive de produits composites issus de la chimie de synthèse, beaucoup plus difficiles à réutiliser. On passe alors d’une économie du recyclage à une économie du gaspillage et du jetable⁴. Parallèlement, la durée de vie des objets se réduit elle-même considérablement, notamment à partir de la théorisation, aux États-Unis dans les années 1930, de l’obsolescence programmée pour soutenir l’industrie et la croissance.

L’histoire des déchets n’est pas seulement liée aux évolutions technologiques, mais s’inscrit aussi dans une histoire des sensibilités

L’odeur et l’angoisse : les déchets dans l’imaginaire occidental

Mais l’histoire des déchets n’est pas seulement liée aux évolutions technologiques : elle s’inscrit également dans une histoire des sensibilités, qui révèle un rapport spécifiquement occidental aux déchets.

Comme l’a montré l’historien des sensibilités Alain Corbin, ici la véritable rupture anthropologique s’est produite à partir du XVIIIe siècle et a profondément modifié l’usage par les Occidentaux de leur odorat. Toute une série de croyances portées par les élites savantes de l’époque, dites « néo-hippocratiques » , imputent alors aux odeurs un pouvoir putréfiant et mortifère.

Ces croyances tendent à rendre insupportable la présence autrefois banale d’une multitude d’odeurs. Celles liées notamment aux résidus organiques ou ménagers deviennent une source d’angoisse. Le développement du mouvement hygiéniste aidant, on se met à dénoncer les puanteurs urbaines, à prôner l’éloignement des cimetières, la purgation des rues et l’aménagement de lieux de relégation des déchets.

Cette « mythologie olfactive » , liée à des croyances pré-scientifiques, recoupera en partie les découvertes bactériologiques de Pasteur, qui permettront d’identifier précisément certaines sources de maladies qui, comme la fièvre typhoïde ou le choléra, sévissaient encore à la fin du XIXe siècle du fait des conditions d’hygiène.

©Francesco Scatena

Ainsi, les découvertes scientifiques se mêlent aux angoisses anciennes : c’est par exemple au nom de la lutte contre les odeurs d’excréments et, paradoxalement aujourd’hui, de l’assainissement de l’air que s’impose l’usage de l’automobile pour limiter la présence d’animaux en ville.

Invisibiliser les déchets… et ceux qui s’en occupent

L’angoisse que procurent les déchets conduit à les refouler de plus en plus loin des lieux de vie, à les rendre de plus en plus invisibles, alors même que leur quantité ne cesse d’augmenter. Cette situation paradoxale conduit à plusieurs crises des déchets depuis le XIXe siècle, qui trouveront différentes solutions : relégation dans des décharges, incinération, rejet dans des cours d’eau ou dans la mer.

Si à l’heure actuelle, les pays du Nord semblent avoir maîtrisé leur gestion des déchets, c’est d’abord parce qu’ils les ont repoussés toujours plus loin, notamment dans les pays du Sud. C’est le cas par exemple des appareils électroniques, utilisés surtout pas les populations des pays développés, mais dont les déchets sont envoyés massivement dans les pays pauvres d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine pour rejoindre de grandes décharges toxiques comme celle d’Accra au Ghana.

Cette volonté de cacher les déchets, synonymes de souillure et de danger, touche également les personnes dévouées à leur manipulation. C’est le cas notamment des chiffonniers, ces personnages inquiétants qui font commerce de ce qu’ils trouvent dans les rues. Encore près de 500 000 à la fin du XIXe siècle en France, ils jouent un rôle décisif dans la remise en circulation des résidus urbains, et dans la propreté des villes.

Pourtant, à l’instar de ces figures en contact avec l’impur, comme le bourreau d’ancien régime, dont la proximité avec la mort entraînait la relégation sociale, le chiffonnier est en proie à une forme de stigmatisation du fait de son contact étroit avec les déchets : ainsi que le décrit Alain Corbin, « Il appartient à la ville nocturne, qu’il parcourt armé de son crochet, sa hotte sur le dos. Il fouille l’ordure, la transporte dans son dépôt, la trie. On le perçoit comme dangereux, immoral. Il est nécessaire de le surveiller. Si possible on l’enregistre, comme on le fait des prostituées.”Cette stigmatisation touche encore aujourd’hui les populations en contact avec les déchets, depuis la dévaluation sociale et symbolique de l’éboueur à la relégation des populations dites Roms, ces « recycleurs de génie » ⁶.

©Hervé Agnoux

Dans de nombreux pays d’Amérique latine, le déchet est vu comme une promesse de fécondité, et non un signe de décrépitude

Magnifier l’imperfection, du Mexique au Japon

L’imaginaire occidental, prompt à refouler les matières jugées impures tout comme les populations nécessaires à leur gestion, est donc en grande partie responsable de l’aveuglement qui a conduit à la crise actuelle des déchets caractérisée par leur accumulation et leur éloignement. Pourtant, la modernité connaît également d’autres rapports aux déchets qui pourraient nous aider à repenser le nôtre.

Ainsi, dans de nombreux pays d’Amérique latine, le déchet est vu comme une promesse de fécondité, comme un élément du patrimoine, et non un signe de décrépitude. Comme le formule Alain Corbin, dans certaines régions d’Amérique Centrale, l’ordure est célébrée : « Elle est racine d’une culture, objet de fêtes, de cérémonies, de rites. L’épandage est magnifié ; on s’oppose à sa disparition. »

Mais arrêtons-nous surtout sur l’exemple du Japon⁸. Les modes de vie et de pensée y impliquent très concrètement chaque citoyen dans la gestion quotidienne des déchets. Cette responsabilité collective de la gestion des déchets, qui débute dès l’école dont les élèves nettoient eux-mêmes les lieux, explique pour partie la remarquable propreté des espaces publics japonais.

Aussi, parce que les Japonais s’organisent collectivement pour nettoyer les espaces de circulation autour de leurs quartiers et de leurs lieux de travail, les poubelles de rues et les agents d’entretien sont pratiquement inexistants. Tout se passe comme si chaque citoyen prenait les caractéristiques du chiffonnier, faisant de la gestion des déchets un véritable lieu du lien social.

Au Japon, nettoyer, trier et ordonner sont pensés comme des exercices méditatifs à même de relier celui qui s’y consacre à l’impermanence du temps

Cette gestion collective des espaces publics - mais aussi privés - japonais trouve son origine à travers une véritable esthétique spirituelle mais aussi poétique concentrée autour des gestes que les Occidentaux considèrent comme des « tâches »  : là-bas, nettoyer, trier et ordonner sont pensés comme des exercices méditatifs à même de relier celui qui s’y consacre aux principes d’impermanence du temps, de circulation des énergies et de sobriété morale.

Liée à la pensée wabi issue du bouddhisme zen, cette approche rituelle de la gestion des déchets dans les espaces de vie concerne également la conception des objets : parce qu’ils gagnent un caractère luxueux au fur et à mesure de leurs multiples réparations, perçues comme autant de raffinements qu’ils reçoivent de la main de l’Homme, ils ont aussi pour fonction de véhiculer la beauté du Temps, fugace et éternel, et l’acceptation de l’imperfection. On citera l’art du Kintsugi, qui consiste à réparer les débris d’un objet à partir d’une jointure en or, comme pour mieux faire l’éloge de son imperfection, et permettant d’allonger toujours plus la durée de vie des objets.

©Gugger

S’inspirer des marges : la richesse des ruines et le regard du chiffonnier

Ce principe de réparation systématique des objets pourrait révolutionner notre manière de concevoir la construction urbaine. Comme le souligne Sabine Barles, les villes concentrent une masse considérable de matières inutilisées, dans les biens de consommations courants, leurs infrastructures, mais aussi et surtout leurs sous-sols.

Plutôt que d’importer ces matières de l’extérieure, les villes pourraient ainsi se servir de ces gisements pour les réutiliser, soit en les recyclant dans des travaux de rénovation urbaine pour les villes en stagnation démographique, soit en les exportant vers les villes en cours d’urbanisation : « Ces métaux abandonnés, en coma ou en hibernation (…) pourraient jouer un rôle majeur à l’avenir, s’ils font l’objet de politiques systématiques, et malgré la relativisation de leur importance en contexte de croissance » ⁹. Une vision systématique et circulaire des matériaux urbains à l’échelle globale qui n’en est encore qu’à ses balbutiements.

Plus généralement, le sociologue Baptiste Monsaingeon nous invite à repenser notre système productif en réactivant la figure occidentale du chiffonnier, qui peut servir de boussole pour déterminer les matériaux que l’on peut produire ou non, à partir des déchets qui en résultent. Les déchets radioactifs ou chimiques très polluants, ceux dont les humains ne savent que faire, devraient selon lui être exclus, mais « en adoptant le regard du chiffonnier, on peut identifier ce qui est de l’ordre du reste avec lequel il semble possible de faire monde (…). Ceci pourrait être une visée politique raisonnable à court terme.¹⁰»

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¹ Baptiste Monsaingeon, Homo Detritus. Critique de la société du déchet, 2017. Voir aussi Baptiste Monsaingeon, « Sortir du poubellocène : changer notre rapport aux déchets » , propos recueillis par Cécile Bonneau et Maëliss Gouchon, Regards croisés sur l’économie, 26, 2020, p. 47-55.
² François Jarrige et Thomas Le Roux, « Le rôle des déchets dans l’histoire » , propos recueillis par Stéphane Le Lay, Mouvements, 87, 2016, p. 63.
³ Sabine Barles, L’invention des déchets urbains : France 1790-1970, 2005.
⁴ François Jarrige et Thomas Le Roux, « L’invention du gaspillage : métabolisme, déchets et histoire » , Écologie & politique, 60, 2020, p. 31-45.
⁵ Alain Corbin, « Préface » à Delphine Corteel et Stéphane Le Lay, Les travailleurs des déchets, 2011, p. 11.
⁶ Martin Olivera, « Insupportables pollueurs ou recycleurs de génie ? Quelques réflexions sur les ‘Roms’ et les paradoxes de l’urbanité libérale » , Ethnologie française, 45, 3, 2015, p. 499-509.
⁷ Alain Corbin, « Préface » , op. cit., p. 9.
⁸ Voir par exemple J.-M. Bouissou (dir.), Esthétiques du quotidien au Japon, 2010.
⁹ Sabine Barles, « Écologie territoriale et métabolisme urbain : quelques enjeux de la transition socioécologique » , Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 5, 2017, p. 826.
¹⁰ Baptiste Monsaingeon, « Sortir du poubellocène : changer notre rapport aux déchets » , op. cit., p. 53.


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La revanche des vendeurs : une brève histoire de la médiation marchande

Le 19 avr. 2021

Alors qu’on la croyait sur le point de disparaître du fait de la consommation de masse, puis de l’émergence du commerce en ligne, la figure du vendeur semble faire depuis quelques années son retour en grâce ; une tendance encore accentuée par la crise sanitaire. Une brève mise en perspective historique et sociologique s’impose pour comprendre ce qui se joue dans le retour du vendeur comme figure centrale du secteur de la distribution.

Genèse de la grande distribution : un nouvel univers de vente

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le réseau de distribution français apparaît comme figé dans ses structures traditionnelles. Il se compose d’une multitude d’unités dispersées, près de 800 000 commerces, dont 375 000 dans l’alimentation, la grande majorité n'employant aucun salarié¹. Les Trente Glorieuses, à partir de la fin des années 1940, vont être le théâtre d’une véritable révolution commerciale, et de l’entrée des Français dans l’ère de la consommation de masse. En à peine trois décennies, l’univers marchand se trouve totalement bouleversé.

Les Trente Glorieuses vont être le théâtre d’une véritable révolution commerciale, et de l’entrée des Français dans l’ère de la consommation de masse.

D’abord, du fait de l’augmentation considérable de la taille des commerces. Après les “grands magasins” du XIXe siècle comme Le Bon Marché, Le Printemps, ou plus tard les Galeries Lafayette, qui restaient réservés aux classes aisées, le supermarché, développé depuis les années 1930 aux États-Unis, prend son essor en France dans les années 1950. Surtout, en 1963, Carrefour invente l’hypermarché, faisant entrer la consommation dans l’ère du gigantisme et inaugurant une phase de recul des petits commerçants indépendants.

©Fred Romero

Ce changement d’échelle va de pair avec une transformation des pratiques d’achat et du rapport aux vendeurs. L’une des plus importantes innovations est l’avènement du libre-service, qui consiste à laisser le client se servir lui-même, sans l’intervention du vendeur : il peut choisir librement les articles, qui sont préemballés, se sert de paniers mis à sa disposition, connaît à l’avance les prix qui sont clairement affichés sur les produits, et paye aux caisses en sortant.

Ce dispositif marchand, devenu évident de nos jours, a nécessité une véritable éducation des consommateurs à de nouvelles pratiques, et n’a pas été sans rencontrer des résistances². Le libre-service était toutefois un préalable indispensable à l’émergence d’une consommation de masse, comme le souligne l’historien de la distribution Jean-Claude Daumas : « Cette nouvelle technique de vente permet aux commerçants de vendre davantage à un nombre plus important de consommateurs et ainsi de réaliser davantage de profits, d’autant qu’elle permet de réduire le personnel au maximum et que les frais d’installation sont souvent moins élevés que dans un magasin traditionnel » ³.

Si les effets de la consommation de masse en termes d'uniformisation des goûts des consommateurs et de standardisation des produits sont bien connus, et font l’objet d’une remise en cause depuis la fin du XXe siècle, on parle moins souvent de leur pendant, la dépersonnalisation du vendeur. Il suffit par exemple de comparer la relation marchande qui prévaut dans les traditionnels marchés du dimanche et dans les supermarchés modernes.

À l’augmentation vertigineuse des échanges de produits permise par la grande distribution, semble correspondre une diminution tout aussi vertigineuse des échanges verbaux entre client et vendeur.

Comme l’explique l’anthropologue Michèle de La Pradelle, le marché constitue un “dispositif de séduction”⁴: c’est un lieu d’approvisionnement mais aussi de promenade, de rencontre, à l’ambiance bien particulière que les commerçants maintiennent par une mise à distance des signes du travail. Les relations conviviales avec les clients de même qu’entre commerçants y sont ainsi valorisées, et même surjouées : « La théâtralisation, les gestes exagérés, l’humour, la drague, l’identification, souvent stéréotypée, du client par le commerçant (...) sont autant d’attitudes observées rendant très singuliers les échanges entre les professionnels et les consommateurs » ⁵.

©Jezael Melgoza

À l’inverse, une telle expressivité n’est pas de mise dans les grandes enseignes de distribution, où le vendeur est solidaire d’une marque qu’il représente et est soumis à de stricts impératifs de productivité, qui sont nécessaires à l’efficacité des grandes surfaces. À l’augmentation vertigineuse des échanges de produits permise par l’avènement de la grande distribution, semble ainsi correspondre une diminution tout aussi vertigineuse des échanges verbaux entre le client et le vendeur du supermarché.

Personnalisation du consommateur et disparition du vendeur

Ce phénomène n’est toutefois qu’un signe parmi d’autres d’un mouvement plus large, qui débute au XIXe siècle, de dissociation, d’autonomisation et d’externalisation de la fonction marchande. Selon les sociologues Franck Cochoy et Jean-Sébastien Vayre, « les études de marché et la publicité prétendent remplacer les représentants, vendeurs et autres acteurs de terrain comme moyen de connaissance et de maîtrise immédiates des marchés, grâce à l’instauration d’une communication directe auprès des clientèles (pour la publicité) et grâce à l’auscultation tout aussi directe des préférences des consommateurs (pour les études de marché).⁶ »

Ce mouvement s’est accéléré ces dernières années sous l’effet de deux phénomènes : d’une part, la consommation de masse a été progressivement remise en cause depuis la fin du XXe siècle, la part de marché des hypermarchés notamment se réduit d’années en années, et se voit remplacée par un commerce de précision tourné vers la singularité de consommateurs aux comportements de plus en plus diversifiés ; d’autre part, l’apparition d’internet, du commerce en ligne, et plus récemment des Big Data, qui vont jusqu’à faire disparaître le vendeur du dispositif marchand.

Un bon exemple de ces nouveaux dispositifs est l’utilisation par des plateformes de commerce en ligne comme Amazon des systèmes de recommandations, qui permettent à la fois de recueillir de façon systématique des données sur les préférences des consommateurs et de leur suggérer, par le biais d’une interface graphique dédiée, un certain nombre de produits susceptibles de les intéresser⁷.

À l’inverse des hypermarchés où l’on trouve “tout sous le même toit”, ces dispositifs en viennent à créer en quelque sorte des magasins virtuels où chaque consommateur ne trouverait que les produits qu’il souhaite acheter, permettant ainsi de concilier les logiques en apparence contradictoires de massification de la production et de personnalisation de la consommation.

© Jean-François Gornet

Le développement ces dernières années des technologies d’intelligence artificielle et notamment du deep learning, et leur application aux systèmes de recommandation, ont encore accentué ce phénomène, en automatisant non seulement le recueil de données et la recommandation, mais aussi la compréhension même de ce que sont les préférences des consommateurs.

La crise a été propice à un retour en grâce de la figure du vendeur, depuis l’héroïsation de la caissière de supermarché jusqu’à l’engouement pour les commerces de proximité.

Le logiciel d’intelligence artificielle est capable de définir par lui-même cette étape du processus marchand autrefois dévolu au marketing et aux études de marché : comme l’expliquent Franck Cochoy et Jean-Sébastien Vayre, « les mathématiques doivent servir les stratégies marketing en se substituant à l’intelligence du marketer traditionnel, augurant un nouvel avatar, bien après le libre-service, la publicité ou les études de marché, de la ‘vente sans vendeur’ » ⁸.

Et pourtant… Si le commerce en ligne, et en particulier les plateformes comme Amazon, ont été les grands gagnants de la crise sanitaire, la période a également été propice à un retour en grâce de la figure du vendeur, depuis l’héroïsation de la caissière de supermarché lors du premier confinement jusqu’à l’engouement pour les magasins et commerces de proximité.

Autrement dit, pendant que la focalisation poussée à l’extrême sur les attentes du consommateur en venait à faire oublier le vendeur, ce dernier redevenait paradoxalement lui-même une figure attractive et désirable de la relation commerciale. À travers lui se réaffirme discrètement le caractère éminemment social de la relation marchande.

Les fonctions sociales du vendeur

Comme le souligne avec brio le sociologue Vincent Chabault dans son Éloge du magasin, la relation marchande physique, notamment sous la forme du magasin, recouvre bien plus qu’une fonction d’approvisionnement. Tout d’abord, elle assure une fonction d’ancrage dans une identité et une sociabilité locales.

C’est ce qui se joue par exemple dans une structure marchande qui a su se maintenir et se transformer depuis l’époque médiévale comme le marché, où les produits sont censés refléter la production locale, par le biais notamment d’un affichage qui valorise – et parfois crée de toutes pièces – la provenance locale des denrées. La personnalité même du vendeur doit incarner cette identité locale, et joue un rôle fondamental dans la vie sociale d’un quartier.

En outre, le vendeur joue un rôle patrimonial et culturel : il est le garant non seulement de la qualité, mais aussi d’un certain savoir sur le produit, qui peut être historique, géographique ou technique. Il vient ainsi satisfaire une certaine curiosité de la part du client.

Cette demande que la relation marchande soit aussi traversée par une dimension culturelle, gage d’authenticité, a d’ailleurs su être intelligemment captée par certaines enseignes de la grande distribution, notamment pour des produits aux composantes symboliques fortes, comme le vin. Ainsi, le rendez-vous incontournable qu’est devenue la foire aux vins pour les exploitants agricoles, lancée dans les années 1970 par Leclerc et Auchan, constitue l’un des rares moments où les hypermarchés attachent une réelle importance à la relation entre le vendeur et le client. Des sommeliers sont recrutés spécialement pour informer les consommateurs et leur transmettre leur expertise œnologique, assurant ainsi une forme d’éducation au goût pour le consommateur.

© Artem Maltsev

Avec un lien social réduit à peau de chagrin pendant la crise sanitaire, les vendeurs indépendants ont su habilement tirer profit de leur fonction sociale.

Le vendeur au centre d’une nouvelle culture marchande

Une tendance de fond se dessine ainsi depuis plusieurs années vers un retour du vendeur au centre de la relation marchande. Elle est liée à un phénomène d’abord localisé de gentrification par l’arrivée dans des quartiers populaires de populations aisées et plus diplômées.

Souvent jeunes et porteuses de valeurs différentes de celles de leurs aînés, elles sont porteuses d’une redéfinition des normes sociales encadrant les pratiques de consommation. Celles-ci ne valorisent plus, comme aux temps forts de la société de consommation, l’accumulation de biens et de richesses visibles, mais l'expression d’une conscience environnementale et sociale, qui se traduit par une attention prêtée à l’origine des produits, leur fabrication, ainsi qu’une focalisation sur les petits commerces de proximité ou les enseignes prônant un certain engagement social et environnemental.

Cette transformation de la population de certains quartiers s’est également traduite par une modification du profil des commerçants, plus proche de ces nouveaux habitants. Souvent eux-mêmes diplômés et issus des classes moyennes, ils participent selon Vincent Chabault d’une redéfinition symbolique des métiers artisanaux : « Les aspects les plus pénibles de ces métiers manuels sont supportés car ils sont associés à une vocation professionnelle et à un régime d’exercice prônant la liberté et l’autonomie. Les caractéristiques de la nouvelle situation professionnelle de ces néocommerçants (autonomie, faire soi-même, travail manuel, absence de hiérarchie) constituent autant d’éléments justifiant un déclassement par rapport à un ancien niveau de vie plus enviable. Le ‘beau métier’, épanouissant et porteur de sens, se substituerait à la ‘bonne situation’ comme horizon social d’une partie de jeunes individus diplômés et urbains » ⁹.

Il serait toutefois réducteur de considérer que cette nouvelle culture marchande ne touche que les populations aisées. A des degrés divers, c’est la grande majorité des consommateurs, près de 80% selon l’économiste spécialiste de la distribution Philippe Moati, qui déclarent prêter une attention aux implications sociales ou environnementales de leurs pratiques marchandes.

De plus, la crise sanitaire a considérablement dynamisé des formes traditionnelles de petit commerce indépendant, comme les boucheries, qui ont su comme d’autres petits commerces s’adapter à la vente en ligne, créant ainsi une complémentarité nouvelle entre l’e-commerce et le commerce de proximité. Avec un lien social réduit à peau de chagrin pendant la crise sanitaire, les vendeurs indépendants ont su habilement tirer profit de leur fonction sociale, qu’ils étaient parfois devenus les seuls à offrir.

Les stratégies de personnalisation de l’offre adoptées par la grande distribution pour s’adapter aux attentes et aux désirs des consommateurs ont certes permis de limiter l’érosion de leur part de marché au fil des années, mais elles dissimulaient également une demande à laquelle il leur était plus difficile de répondre : celle d’un retour du vendeur en tant que personne désirante, pensante, autonome, capable de répondre aux nouvelles demandes culturelles et sociales de consommateurs désormais entrés de plain-pied dans une culture marchande renouvelée.

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


¹ Jean-Claude Daumas, « L'invention des usines à vendre. Carrefour et la révolution de l'hypermarché » , Réseaux, vol. 135-136, no. 1-2, 2006, p. 59-91.
² Du Gay, Paul. « Le libre-service. La distribution, les courses et les personnes » , Réseaux, vol. 135-136, no. 1-2, 2006, pp. 33-58.
³ Jean-Claude Daumas, « L'invention des usines à vendre. Carrefour et la révolution de l'hypermarché » , p. 69.
⁴ Michèle de La Pradelle, Les Vendredis de Carpentras. Faire son marché, en Provence ou ailleurs, Paris, Fayard, 1996.
⁵ Vincent Chabault, Éloge du magasin. Contre l’amazonisation, 2020.
⁶ Franck Cochoy et Jean-Sébastien Vayre, “Les big data à l’assaut du marché des dispositifs marchands : une mise en perspective historique”, dans P.-M. Menger et S. Paye, Big data et traçabilité numérique : Les sciences sociales face à la quantification massive des individus, Paris, 2017, p. 27-46.
⁷ Jean-Sébastien Vayre, et Franck Cochoy, « L’intelligence artificielle des marchés : comment les systèmes de recommandation modélisent et mobilisent les consommateurs » , Les Études Sociales, vol. 169, no. 1, 2019, p. 177-201.
⁸ Franck Cochoy et Jean-Sébastien Vayre, “Les big data à l’assaut du marché des dispositifs marchands : une mise en perspective historique”, op. cit.
⁹ Vincent Chabault, Éloge du magasin. Contre l’amazonisation, op. cit.

Les pièges d’un loisir sans limite

Le 25 janv. 2021

Contrairement au parc d’attraction ou au match de football, tant que l’utilisateur est équipé d’un écran et d’un accès au réseau, les loisirs 100% numériques ne connaissent pas de limites. Depuis le début de l’épidémie, leur succès est tel qu’on peut se demander s’ils ne sont pas en train de transformer en profondeur des pratiques de loisirs séculaires. Et si, au sortir de l’épidémie, nous ne consommions plus que des séries Netflix ?

La révolution industrielle et l’invention des loisirs modernes

Pour mieux comprendre les pratiques de loisirs que les divertissements 100% numériques viennent bouleverser, un détour historique s’impose. L’historien Alain Corbin a retracé cet avènement des loisirs [1]. Avant tout, ils résultent d’un nouvel agencement temporel lié à la Révolution industrielle. Au XIXème siècle, le temps « de relative lenteur, souple, malléable, occupé par des activités souvent mal déterminées » est peu à peu remplacé « par le temps calculé, prévu, ordonné » .

Sous la forme des cadences chronométrées et intensives de l’usine, mais aussi sous celle, par contrecoup, de l’apparition d’une demande de temps libre qui se fait jour notamment dans les mouvements sociaux. De grandes campagnes publiques, motivées par des motifs hygiénistes ou utilitaristes, et l’expérimentation par certains dirigeants des effets économiques bénéfiques des mesures de réduction du temps de travail relaient cette demande et conduisent progressivement le pouvoir politique à légiférer. Dès 1906, la France instaure la semaine de six jours.

©Franz van Heerden

Dès lors, la conception de ce temps libre évolue. D’un « temps de repos, d’un temps mort » destiné à la seule re-création de la force de travail, il devient un temps à occuper différemment. Alain Corbin écrit que « les nouvelles modalités du temps de travail […] ont notamment contribué à imposer la notion de remplissage du temps disponible, à réaménager la crainte de la vacuité, à faire peser sur le loisir l’injonction de la prévision » .

Les loisirs modernes naissent au croisement de ce nouveau rapport au temps auquel se superpose… un nouveau rapport à l’espace, lié au progrès technique. Alors qu’en 1820, la ville côtière de Brighton se trouvait à six heures de voitures de Londres et n’accueillait que 10.000 voyageurs par an, l’arrivée du train au milieu du siècle permet, en 1862, à « cent trente-deux mille visiteurs d’envahir la station le lundi de Pâques [2]. » Le voyage ne dure alors plus que deux heures et le prix du billet tombe de 12 à 3 shillings. L’industrie des loisirs née de cette double évolution en proposant au grand public des services pour occuper son temps libre et l’ouvrir à de nouveaux espaces.

Brighton ©grassrootsgroundswell

Pour cela, elle va combiner les progrès technologiques avec des innovations touchant aux procédés et services. Les nouvelles conditions de transport permettent à Thomas Cook de proposer des voyages organisés à but social. Grâce à lui, en juillet 1841, « pour un shilling seulement l’aller-retour, cinq cent soixante-dix personnes, voyageant en voiture découverte de troisième classe, se rendent à Loughborough à un grand gala antialcoolique et à un pique-nique » .

Ce lien entre tourisme et lutte contre l’alcoolisme n’est pas anecdotique. Dès l’origine, les loisirs sont conçus pour remplir des fonctions dans la société. Les étapes successives de l’histoire du football en Grande-Bretagne l’illustrent [3]. À la fin du XIXème, sa première fonction est l’initiation des jeunes aristocrates dans les public schools ; le football créant un « lien étroit entre la figure du gentleman et l’éthique sportive » . Mais à l’orée de la première guerre mondiale, lorsque le mouvement eugéniste le diffuse au sein des classes populaires, il est un « moyen pour métamorphoser la culture ouvrière en culture nationale » . Puis, ces mêmes classes ouvrières se le réapproprieront pour faire des clubs le ciment d’une identité locale et professionnelle : « initialement, le club Arsenal est ainsi indissociable des docks de Woolwich. »

Processus social emblématique de l’évolution des sociétés modernes, les loisirs se multiplient et se diffusent tout au long du XXème siècle. Dans La culture de masse en France, l’historien Dominique Kalifa écrivait : « la mesure qui symbolise au mieux l'action du Front populaire reste la création des congés payés, qui reconnaît à toute la société française le droit explicite au loisir et au divertissement. C'était admettre, et institutionnaliser comme un principe universel, la notion de consommation culturelle, jusque-là réservée aux seules élites sociales [4] » .

Ainsi va l’histoire du loisir jusqu’au XXIème siècle : émancipation temporelle et spatiale des individus d’un côté, développement d’une industrie qui façonne des pratiques individuelles et une culture de masse de l’autre.

Après sa naissance en Occident, le loisir moderne se diffusera dans le monde entier en s’uniformisant. Près d’un milliard et demi de personnes suivent, en même temps, le match France-Brésil, en finale de la coupe du monde 1998. Ainsi va l’histoire du loisir jusqu’au XXIème siècle : émancipation temporelle et spatiale des individus d’un côté, développement d’une industrie qui façonne des pratiques individuelles et une culture de masse de l’autre.

Netflix, symbole d’un nouveau type de loisir numérique

©Mollie Sivaram

Vingt-trois ans après la victoire des Bleus, les loisirs traditionnels sont pour la plupart à l’arrêt. Si on réalise en creux l’importance des rassemblements physiques et leur capacité à séquencer notre expérience du temps, dans cette période de pandémie, c’est un nouveau type de loisir qui prospère, un loisir 100 % numérique.

Ces nouveaux loisirs ont suivi la même logique de développement que leurs ancêtres, combinant progrès technologique - tel l’Iphone - à des innovations touchant aux procédés – l’analyse des comportements en ligne, couplée à des algorithmes de proposition de contenus, permettent la mise en œuvre de mécanismes de captation de l’attention [5].

Mais quelque chose diffère dans l’expérience qu’ils donnent à vivre. Pour l’approcher, regardons de plus près le service emblématique de la plateforme de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) Netflix. Son offre 100% numérique a séduit 195 millions d’abonnés dans le monde et a bénéficié de la situation épidémique. En France par exemple, la plateforme numéro un [6] est passée de quatre à six millions d’utilisateurs quotidiens pendant le confinement, nombre stabilisé à cinq millions lors du premier déconfinement [7].

Dans un article sur les consommations des séries télévisées par les étudiants [8], les chercheurs Catherine Dessinges et Lucien Perticoz analysent le succès de Netflix par rapport aux chaînes productrices de séries et les logiques de consommation sous-jacentes. Contrairement à la télévision qui suit des grilles de programme, la plateforme se positionne « du côté d’un visionnage libre et autonome » , suivant la “logique du « Any Time, Anywhere, Any Device » ( « À tout moment, n’importe où, sur n’importe quel terminal » )”.

Pour les chercheurs, le succès de Netflix repose sur son expérience de visionnage : « la fidélité vis-à-vis de la plateforme de visionnage de films et de séries ne serait donc pas tant liée aux contenus qu’elle diffuse qu’à ses fonctionnalités propres » , tels que la qualité de vidéo, les sous-titres, la possibilité de télécharger des épisodes pour les consulter hors-connexion, l’algorithme de recommandation de contenu.

Différemment des séries traditionnelles, l’expérience Netflix façonne une expérience de visionnage solitaire et continue. Games of Thrones (HBO) ou Breaking Bad (AMC) ont été diffusées de manière hebdomadaire, leur scénario bâti autour de cliffhanger en fin d’épisode ou de saison, particulièrement propices au risque de spoiler. La diffusion hebdomadaire, en créant une attente, est à même de susciter des discussions collectives sur les évènements à venir.

Breaking Bad ©AB Hotel via flickr

Instauré avec la première saison de House of Cards en 2013, le mode de diffusion de Netflix, tout en conservant le principe du cliffhanger, « consiste [au contraire] à offrir au spectateur connecté la possibilité de binger (regarder à la suite) tous les épisodes d’une nouvelle saison sans devoir attendre entre chaque unité, à rebours de la périodicité hebdomadaire historiquement imposée par les networks. [9]»

Cette nouvelle expérience de visionnage a un impact sur la pratique de ses consommateurs. Chez les étudiants, le visionnage est plus éclaté dans le temps, plus solitaire, effectué en majorité sur ordinateur portable. Plus captif aussi : les étudiants admettent faire preuve de “flemmardisation” au risque de devenir dépendants de la plateforme. La « marge de manœuvre qui leur est laissée au niveau de la programmation » ne contrarie pas, pour les auteurs, les stratégies d’enfermement des publics mises en place par Netflix.

Netflix : un loisir 100% confiné

Si l’on met en perspective cette pratique du loisir numérique avec l’expérience des loisirs héritée de la révolution industrielle, Netflix relève davantage d’une rupture que d’une continuité. Tandis que les loisirs modernes visent à séquencer le temps entre travail et divertissement, Netflix façonne une temporalité continue, indéterminée, sans couture, qu’une fonctionnalité de la plateforme illustre particulièrement : la lecture automatique du prochain épisode. On comprend l’intérêt de cette absence de frontières ; alors même qu’elle est la norme chez ses concurrents. Elle fournit à Netflix un avantage décisif : rien ne limite a priori son usage.

Tandis que les loisirs modernes, en articulant des temporalités à des localités, fondent une liberté : « celle de participer à un événement collectif, social, historique, partagé et débattu pendant des semaines voire des mois, avec tous les pics et désarrois émotionnels que cela peut engendrer […] le mode de diffusion binge-first pousse mécaniquement les spectateurs à regarder la saison en quelques jours, avant de se tourner vers d’autres séries accessibles à la demande [10] ». Netflix ne crée pas l'événement collectif.

Au contraire, la plateforme rompt avec le projet moderne d’émancipation spatiale et temporelle des individus par le loisir et appelle une expérience qui - mobilisant recommandations algorithmiques et biais cognitifs - vise à capter l’individu le plus longtemps et fréquemment possible. Une expérience qui risque aujourd’hui de provoquer de manière inédite des comportements passifs, captifs, addictifs.

Confinés, nous vivons une période où la frontière entre temps professionnel et temps de loisir s’indétermine. (...) Il existe une similitude, voire une adéquation, entre notre quotidien et l’expérience de visionnage Netflix qui menace de rendre son impact particulièrement important.

Quatre pistes pour le futur des loisirs

En temps de confinement, les services numériques demeurent en position quasi-hégémonique, non concurrencés par des loisirs modernes à l’arrêt. Confinés, nous vivons une période où la frontière entre temps professionnel et temps de loisir s’indétermine. Nous sommes drastiquement limités dans notre capacité à explorer de nouveaux lieux et usages. Il existe une similitude, voire une adéquation, entre notre quotidien et l’expérience de visionnage Netflix qui menace de rendre son impact particulièrement important. Mais qu’en restera-t-il au sortir de l’épidémie ? Essayons de formuler quatre pistes sur le futur des loisirs, à l’heure du 100% numérique.

Au sortir de l’épidémie, l’impact de nos consommations de services 100% numériques pourrait faire advenir une transition majeure dans l'histoire des loisirs. Les offres fondées sur une promesse d’émancipation des individus perdraient indéniablement du terrain face à des expériences numériques offrant le confort, la liberté et l’autonomie à la Netflix : any time, anywhere, any device.

L’histoire de l’industrie des loisirs nous montre l’importance des comportements mimétiques [11] : un acteur industriel crée une expérience novatrice qui devient rapidement la référence adoptée par ses concurrents. Le marché de la SVOD est en pleine expansion - Netflix, Prime Video, Disney+, Mubi et d’autres en France. Pour l’heure, les expériences de visionnage diffèrent et la compétition entre ces plateformes sera intéressante à suivre dans les prochaines années. Si d’aventure, une de ces expériences devenait la norme du marché, elle scellerait une conception dominante du loisir 100% numérique, l’impact de son modèle service sur nos pratiques de consommation en serait dès lors décuplé.

Certains jeux vidéos, Fortnite par exemple, intègrent dans leur fonctionnement des marqueurs temporels et spatiaux, favorisant ainsi les pratiques collectives. Des événements en ligne, comme le concert de Travis Scott, dessinent un modèle alternatif de loisir 100% numérique, s’inscrivant dans une continuité des loisirs modernes émancipateurs.

©sese87

La réalité virtuelle est annoncée comme la prochaine avancée technologique d’ampleur. Nous pouvons déjà dessiner une ligne de force entre deux conceptions de l’expérience qu’elle supposera. D’un côté, une technologie intensément immersive, promettant une substitution au monde réel, des possibilités sans pareilles de dépassement des frontières spatiales et temporelles. De l’autre, une technologie au service d’une perception augmentée du monde, renouvelant l’expérience individuelle de la découverte, collective de l’émotion. Du moins, s’il est encore permis d’espérer…

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


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A suivre, Data-Data : 6 chiffres pour comprendre le futur de l'entertainment >>


[1] Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995
[2] Roy Porter, “Les Anglais et les loisirs”, dans Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995, p. 34.
[3] Alain Corbin, “Le destin contrasté du football”, dans Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995, pp. 291-297 ; voir aussi la série produite par Netflix The English Game
[4] Dominique Kalifa, La culture de masse en France. 1. 1860-1930, p. 110, La Découverte, 2001
[5] Des mécanismes qui s’appuient notamment sur des travaux d’économie comportementale, analysant les biais cognitifs et promulgant la mise en place de nudge (littéralement coup de pouce) : Richard H. Thaler, Cass R. Sunstein, Nudge, comment inspirer la bonne décision, Pocket, 2012
[6] 47,8% des foyers abonnés aux plateformes de VàDA et à la TV à péage le sont à Netflix, cf l’observatoire de la vidéo à la demande du CNC
[7] Etude annuelle (2020) de l’observatoire de la vidéo à la demande du CNC
[8] Dessinges, Catherine, et Lucien Perticoz. « Les consommations de séries télévisées des publics étudiants face à Netflix : une autonomie en question » , Les Enjeux de l'information et de la communication, vol. 20/1, no. 1, 2019, pp. 5-23.
[9] Campion, Benjamin. « La raréfaction des spoilers, symbole d’un cloisonnement tacite des spectateurs connectés » , Télévision, vol. 11, no. 1, 2020, pp. 23-42.
[10] Campion, Benjamin. « La raréfaction des spoilers, symbole d’un cloisonnement tacite des spectateurs connectés » , Télévision, vol. 11, no. 1, 2020, pp. 23-42.
[11] Voir notamment l’étude d’Alain Corbin sur le paquebot dans “Du loisir cultivé à la classe de loisir” dans Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995, pp. 81-94


De l’entreprise prodigue à l’entreprise essentielle

Le 18 déc. 2020

L’entreprise, une nouvelle institution sociale au XIXe siècle

Il est de coutume chez les historiens de distinguer, au sein de la période industrielle qui commence au XIXe siècle, différentes vagues d’apparition des entreprises. La première a lieu dans les années 1820. La seconde apparait à partir des années 1880. Elle résulte de la seconde industrialisation, marquée par l’apparition de l’économie électrique[1]. Les premières entreprises sont d’inspiration artisanale et proto-industrielle (travail à domicile et/ou intermittent). En France, elles suivent le modèle paternaliste, appelé aussi « modèle domestique », avant que Taylor n’en propose un nouveau : la direction scientifique des entreprises. Dès lors, l’entreprise se complexifie, elle accueille en son sein des ingénieurs puis des managers, et revêt une double dimension, technique mais aussi sociale. Elle devient ce que la sociologie appellera une « organisation »[2].

Il ne faudrait pas pour autant s’imaginer que ce développement des entreprises au XIXe siècle se soit produit sans hiatus. Ainsi que le rappelle l’historien Jean-Pierre Daviet, les formes prises par les entreprises sont différentes et leurs conditions d’apparition ne sont pas homogènes. Même lorsque le système de la grande industrie prend le pas sur les autres modèles, subsistent des ateliers et des industries moyennes anciennes, notamment dans le secteur du textile. Par ailleurs, face aux dérives du modèle de l’entreprise capitaliste, si abondamment décrites dans la littérature romanesque de l’époque (pensons à L’Argent de Péguy ou au Travail de Zola), d’autres types d’entreprises voient le jour : le modèle des coopératives, le Familistère de Guise, la Verrerie ouvrière d’Albi, les banques populaires, ou encore les assurances mutuelles.

Verrerie ouvrière d'Albi

Les grandes entreprises reconfigurent néanmoins le paysage de manière décisive au début du XXe siècle. Les usines anciennes, comme l’importante firme industrielle de la famille Schneider au Creusot, née en 1836, s’étendent en surface et se peuplent de machines. À côté d’elles apparaissaient des usines modernes, dont l’architecture répond aux normes hygiénistes nouvelles[3]. La région appelée « Pays noir » dans le Nord est emblématique de la période : « se côtoyaient les chevalements de mines, les bâtiments d’exploitation, les terrils ou amas de déchets miniers s’élevant parfois jusqu’à 100 mètres de hauteur, les logements ouvriers uniformes, appelés corons. » Les villes et les banlieues s’étendent. L’environnement se modifie et devient même objet de litiges[4].

Le marché autorégulateur : naissance d’une utopie

Comment comprendre que les entreprises aient connu une telle croissance à partir du XIXe siècle ? Selon l’économiste Karl Polanyi, c’est parce qu’elles ont bénéficié d’une organisation sociale qui leur a donné libre cours, une organisation sociale qui était justement conçue comme devant s’effacer au profit du profit. Les entreprises se sont en effet développées à la faveur de l’idée de marché autorégulateur, conception économique que nous définirons à la suite de Michel Callon et de Bruno Latour comme une forme particulière d’organisation et de « formatage » des marchés[5]. En effet, les marchés dans les sociétés n’ont pas toujours été organisés de cette manière. La particularité de l’économie de marché au XIXe siècle, et ce fait est inouï dans l’histoire économique des sociétés, c’est qu’elle subordonne l’organisation sociale au système économique, ainsi que l’explique Karl Polanyi : « Au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans l’économie »[6]. L’organisation du marché autorégulateur vient de ce que le mobile de l’action n’est plus l’usage, comme cela est le cas dans les autres sociétés, mais le gain. Autrement dit, la production de biens ne vise plus la subsistance, mais le profit. Le marché n’est plus ce qui permet à une société de fonctionner, la société devient au contraire « l’auxiliaire du marché ».

Le progrès contre les faiblesses humaines : cosmologie du monde occidental moderne

© Frédéric Bisson

Mais comment comprendre que l’organisation sociale ait été renversée au point d’être subordonnée à cette organisation économique de marché, alors que cela ne s’est produit dans aucune autre société ? L’utopie du marché autorégulateur trouvait en fait de solides assises dans l’idée du progrès apparue à la Renaissance. Avec la révolution copernicienne, l’imprimerie et la découverte de l’Amérique, la représentation du temps, autrefois conçu comme cyclique, c’est-à-dire comme retour périodique du passé, est modifiée. Le choc produit par les nouvelles découvertes, qui rompaient profondément avec le passé, pousse alors les humains à se représenter le temps non plus comme cyclique, mais comme linéaire. Le temps sera désormais conçu par rapport à un futur posé comme un horizon à atteindre. Dès lors, le présent se constitue en vue de ce futur souhaitable : l’idée de progrès est née. C’est dans ce contexte général que se développe, accrue durant le siècle des Lumières, la représentation de la science comme moyen de dégager les lois du réel permettant de prédire les phénomènes et de réguler la société. Selon le philosophe et philologue Heinz Wismann, désormais « le scientifique chemine en améliorant la formulation des lois du réel dans le but de parvenir à dégager la formule ultime qui contiendra la totalité du réel représenté. La science entre ainsi dans une perspective de domination du futur grâce à la découverte de fonctionnalités immuables. »[7] Dans la cosmologie moderne, l’organisation économique de marché, soutenue par la science conçue comme outil du progrès, est le moyen de pourvoir aux faiblesses fondamentales imputées à l’être humain et de satisfaire un idéal renouvelé d’abondance et de liberté[8]. Le progrès devient la seule échappatoire face aux tristes perspectives qu’offre l’homme occidental considéré dans les discours d’inspiration théologique comme un être de manque[9]. L’autorégulation des marchés est la voie de l’auto-perfectionnement de soi et du monde.

Entreprise et innovation à l’heure de la crise climatique

C’est cette croyance qui s’épuise aujourd’hui. Comment progresser ou innover à une époque où les ressources matérielles viennent à manquer, à un moment de l’histoire humaine où la productivité, qui semblait autrefois un moyen de combler les manques et de faire prospérer la société, met en danger l’espèce humaine elle-même ? Le progrès et l’innovation ne sont plus considérés comme un idéal qui irait de soi et entrainerait de fait une amélioration au niveau individuel et/ou social[10]. Ils sont au contraire aujourd’hui les principes à même de faire se dérober le sol sous nos pieds. Karl Polanyi, bien avant que n’éclate la crise climatique, l’avait déjà bien vu : « En fait, la production mécanique, dans une société commerciale, suppose tout bonnement la transformation de la substance naturelle et humaine de la société en marchandises. La conclusion, bien que singulière, est inévitable, car la fin recherchée ne saurait être atteinte à moins ; il est évident que la dislocation provoquée par un pareil dispositif doit briser les relations humaines et menacer d’anéantir l’habitat naturel de l’homme. »[11] La crise climatique aujourd’hui met en évidence les limites de l’organisation économique libérale. Le problème ne réside plus dans la question de la répartition des richesses, mais dans la possibilité même de continuer à vivre sur un territoire.

© Pixabay

Perte de sens

Autre problème, qui vient sans doute du manque d’accord préalable au sein d’une entreprise sur ce qui fait progrès et sur ce qui est innovant, le symptôme de perte de sens. Un phénomène récent témoigne de cette inquiétante étrangeté : la réaction à l’article publié par David Graeber en 2013 sur les « bullshit jobs ». Écrit dans une perspective de provocation, reposant d’abord sur une intuition, l’anthropologue avait proposé cette expression traduite en français par « jobs à la con » pour qualifier l’activité de ces personnes qui répondent, quand on leur pose la question de ce qu’elles font au travail, qu’elles ne font précisément rien. Fait surprenant : le buzz et la vague « virale »[12] de réactions que l’article a suscitée, certaines personnes reconnaissant dans ce type de travail le leur. Sondage à l’appui, il semblerait qu’entre 37% et 40% des personnes interrogées considèrent que leur métier n’apporte rien d’important au monde[13]. Bien avant la crise sanitaire, l’anthropologue posait donc déjà la question des métiers essentiels à la société. Par-delà l’effet comique des récits de « jobs à la con » dans une enquête dont l’anthropologue a fini par faire un livre, ce qui apparait, c’est aussi la souffrance de ces travailleurs sommés d’être productifs sans pourtant devoir produire aucun bien réel pour la société.

L’entreprise réencastrée

La crise climatique et sanitaire constitue un principe de réalité qui pousse les entreprises à s’interroger nouvellement sur leurs effets, sur ce qui les rend souhaitables et sur ce qui leur permet de subsister, et non plus seulement de prospérer. Les entreprises ont en effet dû faire face, elles aussi, au problème mis particulièrement en évidence par l’épidémie de Covid, à savoir qu’elles sont dépendantes des « relations de subsistance qui rendent possible toute production »[14]. Une des solutions pour pallier les effets néfastes du libéralisme autorégulateur, pour l’organisation sociale comme pour les entreprises, réside sans doute dans le fait de se déprendre de la croyance qui a servi à organiser les marchés à partir du XIXe siècle[15]. Autrement dit, l’enjeu pour l’entreprise est désormais de se développer en tenant compte de ses relations de dépendance avec l’organisation sociale, relations que Karl Polanyi décrivait en termes d’encastrement. En France, les nouvelles exigences établies par la définition de la « raison d’être » des entreprises vont dans le sens de cette prise de conscience de l’étroite dépendance entre une organisation économique et l’organisation sociale qui lui permet d’exister. L’entreprise contemporaine est en fait amenée aujourd’hui à prendre en compte les externalités que l’économie des deux siècles précédents rejetait hors d’elle. Les externalités, qu’elles soient positives ou négatives, sont tout ce que l’organisation économique ne rend pas calculable, toutes les entités et les relations qu’elle choisit de ne pas rendre visible par leur mathématisation[16], c’est-à-dire tout ce qui ressortit à l’organisation sociale (par exemple les effets écologiques et psychiques de l’utilisation d’outils technologiques non essentiels au travail ou les bienfaits liés au plaisir de travailler dans un espace réel plutôt que virtuel). La prise en compte dans la production des externalités serait sans doute un moyen de mieux produire, c’est-à-dire de produire en vue de la subsistance, et non plus seulement en vue du gain. Autrement dit, le nouveau défi que les entreprises sont désormais amenées à relever dans une société où la crainte de leur nocivité a supplanté l’espoir de leurs prodigalités, c’est de devenir essentielles à la vie humaine.


[1] Jean-Pierre Daviet, « Mémoires de l’entreprise française du XIXe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 23 | 2001, mis en ligne le 04 mars 2008, consulté le 12 décembre 2020.

[2] Michel Callon résume ainsi en substance ce que développe le livre de Denis Segrestin. Michel Callon, Segrestin Denis, Sociologie de l'entreprise. In: Revue française de sociologie, 1993, 34-4. pp. 676-679. www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1993_num_34_4_4292

[3] Ralph Schor, Histoire de la société française au XXe siècle, Paris, Belin, 2004, p.34.

[4] Jean-Pierre Daviet, « Mémoires de l’entreprise française du XIXe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 23 | 2001, mis en ligne le 04 mars 2008, consulté le 12 décembre 2020. « Il s’agissait d’une part de rejets de fumées et d’eaux polluées en milieu urbain, d’autre part en milieu rural de conséquences de la présence d’usines sur le régime des rivières ».

[5] Michel Callon, Bruno Latour, « « Tu ne calculeras pas ! » ou comment symétrise le don et le capital », CSI, ENSMP, Paris, chapitre d’un livre collectif dirigé par Alain Caillé, Le capitalisme aujourd’hui, La Découverte, MAUSS n°9.

[6] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Éditions Gallimard, 1983 pour la traduction française, p.104.

[7] « L’innovation en mouvement », Raison présente, 2018/2 (N° 206), p. 79-87.

[8] Pour reprendre le titre du livre de Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020.

[9] Marshall Sahlins, Thomas Bargatzky, Nurit Bird-David, John Clammer, Jacques Hamel, Keiji Maegawa and Jukka Siikala, « The Sadness of Sweetness : The Native Anthropology of Western Cosmology », Current Anthropology , Jun., 1996, Vol. 37, No. 3 (Jun., 1996), pp. 395-428. En ligne sur : https://www.jstor.org/stable/2744541.

[10] Chevallier-Le Guyader Marie-Françoise, Maitre Paul, « L’innovation : une injonction ? Avant-propos », Raison présente, 2018/2 (N° 206), p. 3-10.

[11] Karl Polanyi, La Grande Transformation…, p.85.

[12] David Graeber, entretien sur France Culture en ligne sur : https://www.youtube.com/watch?v=y-G7461XhMs

[13] David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui libèrent pour la traduction française, 2018, p.19.

[14] Bruno Latour, « Êtes-vous prêts à vous déséconomiser ? », AOC, 1er juin 2020.

[15] Bruno Latour, « La guerre des deux Karl ou comment faire pour anthropologiser l’économie », in Chroniques d’un amateur de sciences, Paris : Presses des Mines, 2006. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.206.

[16] Michel Callon, Bruno Latour, « ‘Tu ne calculeras pas !’ ou comment symétriser le don et le capital », CSI, ENSMP, Paris, chapitre d’un livre collectif dirigé par Alain Caillé, Le capitalisme aujourd’hui, La Découverte, MAUSS n°9.     

Recréer du lieu : pour un nouvel art de bâtir

Le 3 déc. 2020

D’Athènes à Athènes : deux moments fondateurs

Athènes, fin du Ve siècle avant notre ère. Alors que le monde grec se déchire dans le conflit qui oppose Athènes et Sparte, l’historien athénien Thucydide, lui-même acteur du conflit, s’interroge sur les traces que les deux plus grandes cités grecques laisseront derrière elles : « Supposons que Sparte soit dévastée (…). Comme ils ont une ville qui n’est pas centralisée, qui n’a pas de temples et d’édifices fastueux, mais qui se compose de bourgades, comme c’était autrefois l’usage en Grèce, leur puissance apparaîtrait inférieure. Tandis que, si le même sort frappait Athènes, on lui prêterait, d’après les apparences extérieures, une puissance double de la sienne¹ » . De manière prémonitoire, Thucydide a vu juste : tandis que des millions de touristes se pressent chaque année pour admirer les ruines monumentales d’Athènes, cité qui avait mis au premier plan l’expression visuelle de sa grandeur culturelle et artistique, l’austère et antimoderne Sparte n’a laissé presqu’aucune trace de sa grandeur passée.

Athènes, 1933. Au quatrième Congrès International d’Architecture Moderne (CIAM), l’architecte français Le Corbusier propose un modèle urbain se donnant pour objectif d’adapter la ville aux exigences de la modernité technique et industrielle. Dans sa « Charte d’Athènes » , reprise plus tard dans son livre La ville fonctionnelle, Le Corbusier développe le principe du zonage pour l’aménagement urbain. Il consiste à séparer les différents secteurs de la ville selon quatre grandes fonctions : habiter, travailler, circuler, se recréer². Ce modèle aura une grande influence dans l’aménagement des villes, avant d’être progressivement remis en cause, jusqu’à symboliser, parfois injustement, la violence et l’inhumanité de la modernité architecturale³, entre barres d’immeubles, villes dortoirs, zones industrielles et quartiers de bureaux. « Métro, boulot, dodo » , la formule dit bien la lassitude devant un aménagement urbain qui isole les différents espaces de la vie.

Zürich, Pavillon Le Corbusier ©Jürg-Peter Hug

Ériger des monuments, aménager le territoire : ces deux modes d’expression de l’art de bâtir sont, tout autant qu’une expression d’ordre culturel, une mise en scène nécessaire à l’exercice du pouvoir, notamment dans les régimes de type monarchique ou princier.

Monuments, infrastructures, civilisations : une brève mise en perspective historique

À près de 2500 ans d’intervalle, ces deux dates racontent l’évolution de notre rapport à l’art de bâtir. Elles montrent surtout combien les constructions humaines, bâtiments comme infrastructures ou réseaux de transports, sont l’expression des caractéristiques politiques, sociologiques, idéologiques et techniques des sociétés. Ainsi, l’Athènes démocratique invente les réalisations architecturales nécessaires à une vie publique fondée sur la délibération citoyenne et les activités culturelles : agora, Assemblée, Conseil mais aussi théâtres et gymnases. L’Empire romain, quant à lui, déploie une activité de construction infrastructurelle sans précédent pour aménager et administrer les territoires immenses de ses conquêtes : construction de routes, traitement du sol urbain, ponts, aqueducs, égouts, l’art de l’aménagement du territoire inventé par les Romains restera inégalé jusqu’au XIXe siècle⁴.

Ériger des monuments, aménager le territoire : ces deux modes d’expression de l’art de bâtir sont, tout autant qu’une expression d’ordre culturel, une mise en scène nécessaire à l’exercice du pouvoir, notamment dans les régimes de type monarchique ou princier⁵. Aussi, avec l’avènement des démocraties occidentales modernes et le développement technologique et industriel, le rapport à la construction se transforme : comme le souligne l’historien de l’architecture Gérard Monnier, « les pratiques de la démocratie, la laïcité de l’État, mais aussi les techniques de l’information et de la communication, les conférences de presse, la radio et la télévision ont eu raison de l’efficacité de l'appareil monumental traditionnel⁶».

A partir de la fin du XIXe siècle, et plus encore au XXe siècle, le modernisme architectural, conjugué à des besoins massifs en termes de logements comme d’infrastructures, impose une distinction de plus en plus tranchée. D’un côté, une production qualitative plus symbolique marquée à partir des années 1970 en France par de nombreuses réalisations comme le centre Pompidou, l’Arche de la Défense ou la Pyramide du Louvre. De l’autre, une production quantitative de masse : entre 1950 et 1970, on passe ainsi de 50 000 à 550 000 logements construits en moyenne par an⁷, tandis que les constructions d’infrastructure, chemins de fer, puis lignes à haute tension, autoroutes, centrales nucléaires, aéroports, transforment le paysage en même temps que notre perception de l’espace⁸.

Grande Arche de la Défense ©Bim

La modernité architecturale et infrastructurelle en question

Mais ces aménagements rapides et massifs ne vont pas sans poser question. Alors qu’elle a longtemps représenté un idéal de progrès social et technique, la conception industrielle et moderne de la construction est progressivement remise en cause. Tout d’abord, l’impact écologique des constructions industrielles est de plus en plus critiqué, depuis les passoires énergétiques jusqu’aux différentes infrastructures du transport, de l’énergie et des communications.

Ensuite, l’État, dans un secteur où la commande publique est historiquement centrale , semble se désintéresser, voire parfois laisser à l’abandon, son réseau d'infrastructures. Le tragique effondrement du viaduc du Polcevera à Gênes en 2018 a mis un coup de projecteur brutal sur cet enjeu majeur des décennies à venir pour de nombreux pays développés. En France, 17% du réseau routier national non concédé et un tiers des 12 000 ponts sont considérés comme gravement endommagés par des audits et rapports du Ministère des Transports et de la Transition écologique. Aux États-Unis, la Société américaine des ingénieurs civils (ASCE) a appelé récemment à l’investissement de 1700 milliards de dollars, soit 10% du PIB, en quelques années, pour faire face aux dégradations des infrastructures¹⁰.

Enfin et plus profondément, ces bâtiments standardisés, où « rien ne différenci(e) l’hôpital public de l’immeuble d’habitation, de la préfecture ou du siège social d’une grande entreprise¹¹ » , où les particularités locales, historiques, culturelles, sont négligées, sont considérés comme incapables de produire du sens, de créer du lieu pour les habitants.

©Avel Breizh

Cette remise en cause des infrastructures, et plus largement du rapport de nos sociétés à ses constructions, se traduit par des mouvements sociaux et idéologiques de plus en plus importants, dont la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou plus récemment les déboires du projet de ligne de TGV reliant Lyon à Turin en creusant dans les Alpes, ne sont que les exemples les plus frappants. Ces mouvements manifestent parfois une volonté de rupture avec les infrastructures modernes, comme on la trouve sous la plume de l’ingénieur Philippe Bihouix : « Nous pourrions commencer par arrêter l’ensemble des (grands) travaux d’infrastructure : routes et autoroutes, aéroports, tunnels, canaux, viaducs, ponts, voies grande vitesse, nouvelles infrastructures portuaires¹² » .

Rendre visible les infrastructures, singulariser les espaces

Plutôt que de disqualifier toute l’architecture moderne, essayons de mieux caractériser ses carences. Les principaux défauts de la modernité architecturale et infrastructurelle sont liés à un double mouvement d’invisibilisation des milieux de vie. D’une part, la doctrine du zonage, par la séparation des zones d’activité, parfois à l’échelle mondiale, a contribué à invisibiliser les effets des infrastructures sur l’environnement. C’est ce que l’historienne de l’architecture Fanny Lopez appelle leur effet « distanciateur » ¹³ : lorsqu’on achète un ordinateur ou un smartphone, on ne voit pas tout ce que son processus de production, de transport et de fonctionnement engendre de pollution, entre l’exploitation des métaux rares, le passage par des infrastructures portuaires, ou la production d’électricité dans des centrales nucléaires.

Tenir compte dans la construction de l’existant, de la réalité matérielle géographique, historique et sociologique des lieux va de pair avec l’attention à porter aux vivants qui les habitent, à leurs pratiques et aux attachements qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec eux.

D’autre part, la construction standardisée de logements ou d’infrastructures invisibilise les caractéristiques historiques, sociales, culturelles du lieu où ils sont installés. Car un territoire, une ville, restent marqués par leur histoire et les formes de rapports sociaux qu’ils ont accueillies, comme nous l’enseigne l’historien de l’urbanisme Bernard Lepetit : « La ville d’aujourd’hui est toute pleine de fragments (matériels ou immatériels) de la ville d’hier (…) : d’anciennes fortifications s’inversent en boulevards de ceinture, telle ancienne gare devient musée, des églises désaffectées sont utilisées comme grenier à blé (sous l’Ancien Régime) ou comme salles de concert (aujourd’hui), des bureaux colonisent les appartements bourgeois des immeubles haussmanniens¹⁴ » .

Musée d'Orsay ©Yann Caradec

Tenir compte dans la construction de l’existant, de la réalité matérielle géographique, historique et sociologique des lieux va de pair avec l’attention à porter aux vivants qui les habitent, à leurs pratiques et aux attachements qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec eux. Car les vivants, en agissant sur ces lieux, les modèlent et les modifient. L’anthropologie contemporaine montre aujourd’hui, à la lumière des enjeux climatiques, que l’espace de vie ne peut plus être pensé comme une surface inerte et exploitable, mais comme un territoire que ses interactions avec ses habitants, humains et non-humains, rendent plus ou moins habitable. Mais rendre visible dans la construction elle-même les caractéristiques de chaque lieu dans sa singularité, aux niveaux écologique comme socio-historique, en concevant les lieux dans leurs interactions avec les vivants, suppose un vrai travail pluridisciplinaire, associant urbanistes, architectes, ingénieurs, designers mais aussi ethnologues, sociologues, historiens, etc.

Au-delà des compétences, l’art de bâtir qui vient appelle également de nouveaux outils de modélisation du bâti. Ainsi les chercheurs en sciences sociales qu’abrite Païdeia travaillent avec des architectes à intégrer un calque permettant de visualiser des données socio-historiques dans les maquettes numériques qui se développent selon la procédure “BIM” (Building Information Model), encouragée notamment par le Plan Transition Numérique dans le Bâtiment (PTNB). Les maquettes s’enrichissent alors, en plus des caractéristiques archéologiques et des éléments techniques et d’ingénierie nécessaires à des projets de réhabilitation, de construction ou d’aménagement, de données sur les pratiques et les imaginaires qu’accueillent les lieux visés.

Alors que les architectes et les urbanistes peuvent se retrouver démunis lorsqu’ils essaient de travailler sur le bâti, notamment à l’échelle d’une ville, les chercheurs de Païdeia participent parallèlement au développement d’outils de projection 2D et de modélisation ad hoc permettant de rendre visibles les caractéristiques, existantes et potentielles, environnementales et socio-historiques d’un territoire. Ils s’inspirent en cela des travaux de cartographies expérimentales contemporaines¹⁵, qui conçoivent les espaces non plus du point de vue GPS, mais depuis l’intérieur des territoires eux-mêmes. Ces outils ad hoc permettront à l’avenir aux collectivités de visualiser des projets dont la multiplicité des acteurs et la discontinuité des phases de réalisation peut parfois rendre difficile le suivi. Ils permettront surtout de permettre la construction d’édifices en accord avec leur environnement, à même de donner du sens aux espaces de vie de leurs habitants.

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


¹ Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, I, 10, 2, traduction de Jacqueline de Romilly.
² Herman van der Wusten, « La ville fonctionnelle et les modèles urbains qui lui ont succédé. Exemples d’une pratique politique en train de se globaliser » , EchoGéo, 36, 2016 : consultable ici.
³ Antoine Picon, « Le Corbusier ou la modernité en procès » , Rémi Baudouï éd., Le Corbusier. 1930-2020. Polémiques, mémoire et histoire. Tallandier, 2020, pp. 321-334.
⁴ Gérard Monnier, Histoire de l’architecture, Paris, 2010.
⁵ Voir par exemple à ce sujet le livre de l’historien Patrick Boucheron, Le pouvoir de bâtir. Urbanisme et politique édilitaire à Milan (XIVe-XVe siècles), Rome, 1998.
⁶ Gérard Monnier, « Pour le néo-monument » , Le Débat, 70, 1992/3, p. 95.
⁷ Gérard Monnier, “Vers la fin d’une croyance d'Etat”, Le Débat, 155, 2009/3, p. 163-169.
⁸ Marc Desportes, « Paysages en mouvement : de la route des Lumières à l’univers numérique » , Tous urbains, 11, 3, 2015, p. 18-27.
⁹ Voir Dominique Barjot, « La grande entreprise française de travaux publics (1883-1974) » , Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 29, no. 1, 1991, p. 47-56.
¹⁰ Fanny Lopez, « L’effondrement des grandes infrastructures : une opportunité ?  » , Multitudes, vol. 77, no. 4, 2019, p. 70-77.
¹¹ Gérard Monnier, « Pour le néo-monument » , op. cit., p. 97.
¹² Philippe Bihouix, L’âge des low-tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, 2014, cité par Antoine Picon, « Le Corbusier ou la modernité en procès » , op. cit.
¹³ Fanny Lopez, “ La perte du lieu : les infrastructures du capitalocène ” , dans D. Rouillard (éd.), Politique des infrastructures, 2018, p. 81-95.
¹⁴ Bernard Lepetit, « La mémoire des formes » , Le Genre humain, vol. 35, no. 2, 1999, p. 59-64.
¹⁵ Voir Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire dans Terra Forma. Manuel de cartographies potentielles, B42, 2020.


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École et société, un incessant pas de deux

Le 19 nov. 2020

Le modèle de l’école républicaine française a souvent été remis en cause dans les dernières décennies. L’école enseignerait des savoirs abstraits jugés inutiles dans le contexte de l’économie mondialisée de l’innovation. Elle serait trop portée sur les compétences écrites et pas assez sur l’oral, trop fermée sur elle-même et pas assez ouverte sur une société en constante transformation. De nombreuses réformes, souvent inspirées de ces critiques, se sont succédées depuis les années 1980, qui pourtant ne semblent pas avoir donné à l’école l’efficacité qu’on espérait. Ces critiques et ces constats étaient-ils justifiés ? Un retour historique et philosophique sur le rôle de l’école en France pourrait s’avérer pertinent pour déplacer la question. Car à bien y regarder, le modèle de l’école républicaine classique recèle bien des avantages pour faire face aux défis sociaux, économiques et politiques qui sont devant nous.

Le moment fondateur de la IIIe République

Dans l’esprit des républicains d’alors, cette école est conçue pour assurer différentes fonctions. Tout d’abord, une fonction d’émancipation des individus. Inspirés des principes érigés par le mathématicien et philosophe Nicolas de Condorcet, auteur de plusieurs Rapports sur l’instruction publique pendant la Révolution française², les républicains voient dans l’absence d’instruction et l'analphabétisme, dans une société qui compte encore près de 30% d’adultes illettrés, une inégalité radicale : tout individu non instruit est considéré comme facilement manipulable. La culture lettrée, à l’inverse, permet à chacun de s’émanciper et de devenir pleinement libre et autonome.

L’école actuelle est l’héritière d’un moment bien particulier de l’histoire de France, celui de l’avènement de la IIIe République, à la fin du XIXe siècle. Au pouvoir à partir de la fin des années 1870, le nouveau régime républicain fait de l’éducation une priorité¹. Partant d’un système éducatif très disparate et très inégalitaire, il va transformer l’école en une institution cohérente. Les lois Ferry de 1881 et 1882 imposent la gratuité de l’école primaire, l’obligation scolaire de 6 à 13 ans, et, principale nouveauté, la laïcité. Par ce dernier principe, le régime républicain rompt le lien étroit qui subsistait depuis des siècles entre l’Église et l’école : le catéchisme disparaît des programmes scolaires, tandis que le personnel enseignant devient exclusivement laïque. Ces lois scolaires sont une véritable révolution, qui fait de l’école le pilier du nouveau régime.

La liberté guidant le peuple par Eugène Delacroix

Une fonction politique ensuite : dans une France encore largement favorable aux régimes de type traditionnel ou autoritaire, les républicains ne doivent leur arrivée au pouvoir qu’aux divisions entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes, favorables à un régime de type monarchiste. Il est ainsi nécessaire d’inculquer les principes démocratiques et républicains aux futurs citoyens, qui vont devoir voter pour leurs représentants. Le principe démocratique de la souveraineté du peuple nécessite de plus que chaque citoyen soit suffisamment instruit pour que son vote soit pleinement informé et raisonné.

Une fonction sociale, enfin. Face aux inégalités de fortune et de naissance qui règnent dans la société, l’école oppose une inégalité fondée sur les savoirs et les connaissances, qui se traduit par le biais des notes, des diplômes et des concours, placés sous l’autorité des professeurs. Cette hiérarchie scolaire, qui va de pair avec un système généreux de bourses au mérite, devient ainsi le moyen de réduire les inégalités sociales³.

Un modèle à retrouver

L’école républicaine a changé de visages depuis sa naissance, en s’adaptant à des changements sociaux de grande ampleur. Elle a dû faire face à une massification de l’institution scolaire, due à une hausse démographique dans l’après-guerre et à une forte augmentation de la demande d’éducation. Le nombre global d’élèves et d’étudiants passe de 6 500 000 en 1945 à 15 000 000 en 2004, et tandis que seuls 5% des jeunes étaient bacheliers en 1945, ce chiffre est de 62% en 2004.

Surtout, sa fonction sociale a de plus en plus été remise en cause : un courant de la sociologie, représenté par la figure tutélaire de Pierre Bourdieu⁴, a tenté de démontrer que l’école ne faisait en fait que reproduire les inégalités sociales, en mettant au premier rang des matières où les enfants des élites avaient, de par leur éducation familiale, une avance sur les autres élèves. Cet argument a eu un succès retentissant. Toutefois, les réformes mises en œuvre, qui à partir des années 1980 s’inspirent pour partie de ces travaux, comme la marginalisation des matières littéraires au profit des mathématiques, où chacun aurait ses chances, n’ont pas eu l’effet escompté. Le capital économique, pour le dire en termes bourdieusiens, a pris le relais du capital culturel et les enfants dont les parents investissent l’éducation en leur offrant heures de soutien et cours particuliers réussissent mieux. En bout de course, l’école française demeure l’une des plus inégalitaires de l'OCDE, si l’on se rapporte par exemple au classement PISA.

©Chris Lund

La mission d’émancipation que remplissait l’école est progressivement remisée au profit d’une logique de compétences et de professionnalisation, tandis que les disciplines littéraires sont progressivement marginalisées.

Un autre phénomène, politique cette fois-ci, est venu transformer l’école républicaine. On l’a vu, l’école venait répondre pour la IIIe République à la faiblesse de l’implantation des valeurs démocratiques et républicaines en France. Bien qu’en rupture sur le plan institutionnel avec les politiques scolaires qui l’ont précédé, les réformateurs de la IIIe République ont privilégié la continuité dans les savoirs qui étaient transmis, faisant la part belle à une culture littéraire issue de la paideia gréco-latine, de l’humanisme de la Renaissance et des Lumières. Ces savoirs, qui constituaient la base du recrutement des élites jusqu’aux années 1960-1970, étaient considérés en eux-mêmes comme émancipateurs et propres à éveiller les esprits aux principes républicains et démocratiques. Or, après 1945, le modèle de société démocratique apparaît comme triomphant et bientôt comme naturel, non seulement en France mais dans les sociétés occidentales plus généralement. Par conséquent, les savoirs censés transmettre ces valeurs sont jugés moins essentiels : ils deviennent paradoxalement les victimes de leur efficacité.

Dès lors, dans un contexte difficile lié à la fin des Trente Glorieuses et à l’émergence d’une économie mondialisée, priorité est progressivement donnée à des savoirs jugés plus utiles à l’économie. La mission d’émancipation que remplissait l’école est progressivement remisée au profit d’une logique de compétences et de professionnalisation, tandis que les disciplines littéraires sont progressivement marginalisées des cursus scolaires comme du recrutement des élites. L’incompréhension que suscite parfois aujourd’hui des principes républicains comme celui de la laïcité ou, plus généralement, la remise en cause des systèmes démocratiques par la montée du populisme semble dévoiler les conséquences inattendues d’une telle marginalisation.

Les savoirs dans le monde de l’innovation technologique

Un autre enjeu se niche derrière cette évolution de l’école car les savoirs de plus en plus opérationnels qui y sont désormais privilégiés pourraient bien s'avérer contre-productifs. Il faut, pour le comprendre, distinguer deux types de savoir⁵. D’une part, les savoirs à renouvellement lent, plus théoriques et abstraits, souvent liés à un héritage pluriséculaire, qu’ils soient scientifiques ou littéraires. D’autre part, les savoirs à renouvellement rapide, liés plus directement aux besoins économiques du moment, et qui ont une durée de vie plus courte du fait de la rapidité des innovations technologiques.

Les savoirs au renouvellement lent, les humanités pourraient aujourd’hui, par des voies détournées, repartir à la conquête de la société et notamment des entreprises.

La tendance a été de privilégier de plus en plus ces derniers, jugés plus utiles, et de plus en plus tôt dans le parcours scolaire, au détriment des premiers. Or, les savoirs à renouvellement rapide rencontrent un obstacle particulier lié à leur rythme de renouvellement : le temps de les introduire dans les nouveaux programmes scolaires, et d’y former les enseignants, ils sont déjà devenus anciens et inadéquats aux nouvelles innovations technologiques. A l’inverse, la maîtrise des savoirs à renouvellement lent permet d’acquérir des fondements solides, qui permettront ensuite d'engranger plus facilement les savoirs techniques nécessaires à la maîtrise des innovations technologiques.

Après avoir voulu à tout prix faire entrer la société dans l’école, en privilégiant par exemple des compétences techniques liées à la maîtrise d’outils qui sont souvent obsolètes au moment où les élèves entrent dans la vie active, la lutte contre les inégalités aussi bien que la faculté d'adaptation au rythme des innovations techniques appellent peut-être une diffusion du savoir-faire éducatif originel de l’école républicaine dans la société. Les fondamentaux, les savoirs au renouvellement lent, les humanités pourraient aujourd’hui, par des voies détournées, repartir à la conquête de la société et notamment des entreprises.

À propos de Païdeia
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¹ Voir par exemple Antoine Léon et Pierre Roche. Histoire de l'enseignement en France, Paris, 2018, ainsi que Antoine Prost, Histoire des réformes de l’éducation. De 1936 à nos jours, Paris, 2013.
² Catherine Kintzler, Condorcet. L’instruction publique et la naissance du citoyen, 1984.
³ Voir Jean-Claude Milner, Considérations sur la France, 2017.
⁴ Les deux ouvrages fondamentaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l’école sont Les Héritiers, 1964, et La reproduction, 1970.
⁵ Voir l’interview de Jean-Claude Milner pour la revue Nouages, “Un instant de politique”, février 2017 et son ouvrage classique De l’École, 1984.


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Itinéraires de la beauté

Le 5 nov. 2020

En couvrant une partie du visage, le masque réagence notre apparence corporelle. Plus qu’un outil, il tend à devenir une parure puisqu’il participe désormais, bon gré mal gré, de l’image que l’on donne de soi dans l’espace public. La situation sanitaire fait ainsi naître de nouveaux processus d’esthétisation du corps, en particulier dans les pratiques de maquillage que le port du masque a bousculées¹, et nous invite à nous interroger sur ce qui incite les êtres humains à modifier leur apparence corporelle.

Regard anthropologique sur les pratiques corporelles

Selon Marcel Mauss, « l’homme a toujours cherché à se surajouter quelque chose de beau en société, à se l’incorporer² » . Parmi les pratiques de décoration du corps, l’anthropologue distingue entre les pratiques cosmétiques, qui consistent à ajouter directement sur soi des décorations temporaires (maquillage) ou permanentes (tatouages, cicatrisations, scarifications, trous percés dans la langue, etc.) et les pratiques de parure qui consistent à additionner des ornements au corps (vêtements, bijoux, chapeaux, masques).

L’anthropologie contemporaine a montré que ces pratiques corporelles n’ont pas toujours une fonction esthétique. Dans les sociétés indiennes d’Amazonie par exemple, la peinture corporelle et les parures, bien loin d’être des artifices ou des déguisements, sont des artefacts qui prolongent le corps. Elles forment ensemble une « peau visible³ » et signalent l’appartenance à un groupe ou à une espèce : la peinture sur le corps humain du pelage tacheté du jaguar, par exemple, est une manière d’adopter le point de vue de celui-ci et d’appartenir ainsi au collectif des jaguars.

Bien loin d’être décoratifs, les tatouages peuvent quant à eux avoir une fonction sociale déterminante dans l’organisation de certains collectifs : dans la société inuit de l’Arctique indien, les tatouages des femmes sont des signes de maturité physique et sociale, donnés à la fille après ses premières menstruations et qui lui confèrent « pouvoir de séduction » et « protection surnaturelle⁴ » , alors qu’ils sont dans la société gréco-romaine des marques punitives imprimées sur le corps des esclaves, des criminels et des prisonniers de guerre⁵.

©Dominika Roseclay

On pourrait multiplier à souhait les exemples pour montrer que les pratiques corporelles ne sont pas toujours des pratiques esthétiques. Si le corps est une expérience universellement partagée, la question se pose donc de savoir comment la recherche de sa beauté est devenue pour nous un idéal.

Invention et caractéristiques de la beauté en Occident

À la différence de ce qui peut se passer ailleurs, les pratiques corporelles dans le monde occidental moderne vont de pair avec la recherche de la beauté. En effet, les artistes et intellectuels n’ont cessé de rechercher les proportions idéales du beau corps.

Les traités de physiognomonie, discipline scientifique qui se donnait pour tâche de comprendre à travers les visages et les formes la réalité intérieure des individus, s’inscrivent dans les réflexions scientifiques générales sur le corps humain durant la Renaissance. L’anthropologue Sophie Houdart nous rappelle que « la recherche de mesures parfaites en architecture a régulièrement conduit les architectes et peintres à chercher une représentation idéale de l’homme⁶ » . Une telle recherche culmine dans le « Modulor » de Le Corbusier au XXe siècle, système de mesure architecturale où le corps humain, conçu dans sa verticalité, est à la fois l’échelle mathématique et la norme esthétique à partir de laquelle doit s’organiser l’espace de vie.

Le corps conçu comme outil de mesure universelle devient par conséquent le moyen de dépasser rationnellement la diversité des humains. Avec lui, le visage est un autre lieu de la rationalité humaine. L’harmonie de sa symétrie figure la maîtrise de l’esprit tant désirée par les hommes modernes. Le sociologue Georg Simmel explique ainsi que les mouvements des « yeux exorbités » ou de la « bouche béante » nous choquent parce qu’ils s’opposent à l’idéal de maîtrise absolue du moi⁷ censé définir la beauté.

Autrement dit, à partir de la Renaissance, l’harmonie du corps censée représenter la maîtrise de soi est au cœur de l’ « expérience esthétique » dans la société occidentale⁸. Les techniques de reproduction de l’image à la fin du XIXe siècle ne feront qu’accélérer cette dynamique singulière. Selon l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, au cours de cette période se produit néanmoins une dissymétrie importante entre le corps masculin et le corps féminin, qui explique que les pratiques corporelles esthétiques soient davantage associées au féminin. Le corps nu de la femme figure à partir du XVIe siècle la fragilité de la condition humaine et du péché originel, ce qui lui confère sa beauté, par différence avec le corps de l’homme associé à la beauté de l’âme et de l’esprit. Le petit et l’arrondi seraient du côté du féminin, le grand et la verticalité du côté du masculin.

©Hanna Postova

Sous l’Ancien Régime, l’homme est encore coquet : « fards, épilation, dentelles, couleurs, bijoux, entre autres, écrit l’anthropologue, sont les attributs de séduction des jeunes gens riches dans le « monde » des élites urbaines avant la révolution française » . Avec la disparition progressive des lois somptuaires qui régissaient les dépenses ostentatoires pour chaque catégorie sociale, l’homme riche abandonne cependant au XIXe siècle les pratiques corporelles du parfum et de la parure : le corps féminin est d’autant plus exposé que l’apparence masculine devient esthétiquement neutre. Le corps féminin est idéalisé et devient le lieu privilégié, même s’il n’est pas le seul, pour penser et représenter la beauté.

À partir du XIXe siècle, le corps féminin est d’autant plus exposé que l’apparence masculine devient esthétiquement neutre.

Au masculin seront dès lors rattachés l’absence de coquetterie, le sérieux, et le mépris des vaines apparences. Au féminin, l’artifice, la mode et le maquillage, célébrés par Charles Baudelaire comme des gestes artistiques nécessaires au dépassement de la morne et répugnante nature⁹. En étant étroitement associée au corps de la femme, la beauté ne vient plus seulement du corps, mais de la transformation de l’apparence corporelle.

Démocratisation de la beauté

Cette recherche de la beauté féminine va ensuite se démocratiser. Aujourd’hui, nous dit l’historien Georges Vigarello, la beauté est désormais perçue comme un idéal de maîtrise de soi à la portée de tous¹⁰. L’exigence de beauté va de pair avec celle de personnalisation : le corps idéal est de plus en plus celui qui correspond le plus à l’intériorité de l’individu. La beauté s’associe dès lors au bien-être : l’apparence corporelle doit correspondre à ce qui procure intérieurement du plaisir¹¹. C’est en effet l’harmonie « entre le dedans et le dehors » qui fait se sentir beau ou belle.

Les pratiques corporelles comme le maquillage, en donnant la sensation d’une adéquation entre apparence réelle et apparence désirée, sont alors des manières de jouir de soi. La capacité à changer de style, à modifier son corps par la chirurgie, ou à multiplier les avatars et les filtres sur les réseaux sociaux correspondent au nouvel idéal de « l’individu contemporain, sensible plus que jamais aux décrochages et aux mobilités, signes patents du pouvoir qu'il aurait sur lui. » Avec le processus d’individualisation de la beauté, la valeur esthétique du corps se confond avec sa valeur expressive.

©Freestock

Les nouvelles pratiques corporelles qui ont cours sur les plateformes numériques, comme les vidéos d’auto-maquillage ou les photographies mettant en scène une présentation de soi sur Instagram ne sont plus seulement un moyen d’atteindre un idéal esthétique, mais une manière d’être et de communiquer. Néanmoins, si les réseaux sociaux offrent les moyens de rendre visible aux autres une infinité d’images de soi, c’est selon les normes que ces réseaux décrètent (construction éditoriale, possibilité de choix des filtres, évaluation et censure des images sur Facebook, etc.)¹². La prolongation du corps réel par son image virtuelle court toujours le risque d’être une illusion de soi produite par la marchandisation de l’image, ce qui n’est pas sans avoir des conséquences psychiques réelles et importantes dans la construction et l’épanouissement de la personne¹³.

La prolongation du corps réel par son image virtuelle court toujours le risque d’être une illusion de soi produite par la marchandisation de l’image.

Contre ces aliénations, on peut espérer qu’apparaissent de nouvelles techniques du corps, rendant réellement possibles les désirs d’expressivité corporelle multiples, à l’instar de ce qui se passe par exemple dans les arts numériques, où les artistes vont jusqu’à façonner eux-mêmes leurs logiciels pour fabriquer d’autres manières d’être au monde¹⁴.

Territoire de beauté à conquérir

Ce paradoxe entre quête de singularité et diffusion massive des standards de beauté se renforce à travers les structures économiques, les médias, les plateformes numériques et les réseaux sociaux¹⁵. On peut penser qu’avec la « selfisation » de la beauté qui anime aujourd’hui les sociétés modernes, les grandes entreprises traditionnelles du secteur de la beauté soient poussées à accumuler toujours plus de données pour proposer des produits de beauté hyper personnalisés, sur le modèle des marques en ligne qui construisent de nouveaux marchés à partir des attentes d’une communauté donnée, via des questionnaires ou des selfies.

Néanmoins, avec l’extension de la responsabilité sociale, de la prise de conscience massive de l’impact écologique des produits cosmétiques et du numérique sur la planète, avec l’inquiétude des effets mortifères des réseaux sociaux sur le tissu social et le problème posé par la récupération des données, les entreprises du secteur de la beauté ont également intérêt, elles aussi, à prendre soin de leur image.

©Vinicius Wiesehofer

En revanche, c’est d’un autre domaine que le Covid a fait ressortir l’importance. Depuis les débuts de l’épidémie, dans le secteur de la beauté, la vente des produits de maquillage a en effet baissé alors que celle des produits d’hygiène et de soin, et notamment la vente de produits hygiéniques et corporels, a augmenté¹⁶. Par-delà le caractère exceptionnel de la situation sanitaire, un tel changement s’inscrit en réalité dans le phénomène d’individualisation de la beauté décrit plus haut : ce n’est plus seulement l’idéal visuel, mais la pratique corporelle et ce qu’une telle pratique apporte comme sentiment de bien-être et d’adhésion à soi qui importe. Le sentiment de beauté ne peut être effectif que si le produit est en bonne interaction avec le corps.

La sensibilité des usagers à un produit donné est on ne peut plus forte aujourd’hui. Le travail réalisé récemment sur les protections hygiéniques, qui fait état des substances chimiques dangereuses utilisées et partiellement réglementées en France¹⁷, ne peut que renforcer l’attention portée à la composition des produits, qu’ils soient de beauté, d’hygiène ou de soin. Contre toutes les formes d’aliénation du corps, physiques avec les produits, psychiques avec les réseaux sociaux, on ne peut alors qu’encourager les initiatives pluridisciplinaires de recherche cosmétique¹⁸ dans un secteur qui participe pleinement, en fabriquant des produits pour le corps, à la vie humaine.

À propos de Païdeia

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¹ Voir l’article de Vincent Thobel et Carolina Tomaz paru dans Et Demain notre ADN le 27 octobre 2020
² Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, 1947
³ Anne-Christine Taylor & Eduardo Viveiros de Castro, « Un corps fait de regards » , in Stéphane Breton & Michèle Coquet (dir.), Qu’est-ce qu’un corps. Afrique de l’Ouest, Europe occidentale, Nouvelle-Guinée, Amazonie, catalogue de l’exposition éponyme (Musée du quai Branly, Paris, juin-novembre 2007), Paris, Musée du quai Branly / Flammarion, 2006
⁴ Nelson Graburn et Pamela Stern, « Ce qui est bien est beau » , Terrain, 32  |  mars 1999, mis en ligne le 29 mars 2007, consulté le 27 octobre 2020
⁵ C.P. Jones, « Stigma : Tattooing and Branding in Graeco-Roman Antiquity » , The Journal of Roman Studies, Vol. 77 (1987), pp. 139-155. Published by : Society for the Promotion of Roman Studies Stable
⁶ Sophie Houdart, « Peupler l'architecture. Les catalogues d'êtres humains à l'usage des concepteurs d'espace » , Revue d'anthropologie des connaissances, 2013/4 (Vol. 7, n° 4), p. 761-784. DOI : 10.3917/rac.021.0761
⁷ Georg Simmel, « La signification esthétique du visage » , La Tragédie de la culture, Paris, Éditions Rivages, 1988
⁸ Véronique Nahoum-Grappe, « Beauté et laideur : histoire et anthropologie de la forme humaine. » in Chimères. Revue des schizoanalyses, N°5-6,1988. pp. 1-27
⁹ Charles Baudelaire, « Éloge du maquillage » , Le Peintre de la vie moderne, 1885
¹⁰ Georges Vigarello, « Le défi actuel de l'apparence. Une tragédie ?  » , Communications, 2012/2 (n° 91), p. 191-200. DOI : 10.3917/commu.091.0191.
¹¹ Georges Vigarello, « La beauté ou la fascination du choix » , in Esprit, Août-septembre 2004, No. 307 (8) (Août-septembre 2004), pp. 11-23.
¹² Colombo Fausto, « Contrôle, identité, parrhèsia : une approche foucaltienne du Web 2.0 » , Communication & langages, 2014/2 (N° 180), p. 7-24.
¹³ Fabien Granjon, « De quelques pathologies sociales de l'individualité numérique. Exposition de soi et autoréification sur les sites de réseaux sociaux » , Réseaux, 2011/3 (n° 167), p. 75-103. DOI : 10.3917/res.167.0075.
¹⁴ Laurent Diouf, Anne Vincent, Anne-Cécile Worms, « Les arts numériques » , Dossiers du CRISP, 2013/1 (N° 81), p. 9-84
¹⁵ Marion Braizaz, « La singularité de l’apparence : une quête esthétique paradoxale sous le joug des normes genrées de beauté » , Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 34  |  2018, mis en ligne le 02 juillet 2018, consulté le 30 octobre 2020.
¹⁶ Voir l’étude de la Fédération française des entreprises de la beauté (FEBEA)
¹⁷ Voir portail DGCCCRF
¹⁸ Voir les initiatives par exemple en France de la Cosmetic Valley


<< Nouveau Monde, Nouveau Business : « L’expérience de la beauté : une proposition de valeur renouvelée ?  »

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Vers un nouvel imaginaire énergétique

Le 22 oct. 2020

Pour comprendre les enjeux actuels autour de l’énergie, il ne suffit pas de prendre en compte les questions purement techniques, que ce soit en termes de calcul d’émissions de CO2 ou d’innovations technologiques. À eux seuls, ces éléments sont insuffisants pour rendre compte des enjeux profonds liés à la transition énergétique. L’énergie structure nos relations économiques et sociales, nos systèmes institutionnels, mais aussi et surtout, de manière souvent discrète, nos imaginaires. Ces derniers, que l’analyse des philosophes, des historiens et des sociologues de l’énergie permet de mettre au jour, ont un rôle décisif dans l’orientation de nos choix énergétiques.

L’imaginaire moderne de la puissance contre les énergies renouvelables

La transformation de l’imaginaire des sociétés occidentales est étroitement liée à l’apparition de la notion moderne d’“énergie”. Le mot lui-même est très ancien : il vient du grec energeia, “force en action”. Mais avant le XIXe siècle, il est surtout utilisé dans un sens moral, désignant la force des individus animés par une fermeté de décision¹. Ce n’est qu’avec le progrès des sciences physiques et en particulier au début du XIXe siècle de la thermodynamique, « science de la puissance motrice du feu » , selon le physicien français Sadi Carnot², que l’énergie prend le sens de force susceptible de créer un travail.

Comme le résume le sociologue de l’énergie Alain Gras, « le concept d’énergie trouve son origine dans une représentation de la force, nouvelle et thermique, que la nature met en jeu dans le travail mécanique³ » . Cette force nouvelle est une puissance que l’homme exerce sur son environnement et qui va désormais imprégner le développement des sociétés modernes, dans ce que Alain Gras appelle le « choix du feu⁴ » .

Le mot énergie lui-même est très ancien : il vient du grec energeia, “force en action”

©Patrick Hendry

Dès le XIXe siècle, un imaginaire énergétique se met donc en place dans les sociétés occidentales, dominé par la notion de “puissance”. Selon François Jarrige et Alexis Vrignon, directeurs du livre collectif Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, cet imaginaire comprend deux principales caractéristiques : la fascination pour les inventions et les inventeurs “géniaux” de nouvelles technologies, et un gigantisme industriel et productiviste de plus en plus prononcé.

Cet imaginaire se met en place avec l’arrivée du charbon : « présenté comme un symbole de civilisation et de la supériorité européenne, une source d’amélioration morale, un moyen d’accélérer la communication et les transports, d’alléger le fardeau des moteurs vivants, le charbon est paré de toutes les vertus. (…) Toute une fantasmagorie et une imagerie tendent à l’idéaliser, à en faire une force dominante et mystique capable de modeler le monde. La machine à vapeur devient une force miraculeuse et herculéenne destinée à supplanter tous les autres moyens de produire de la force⁵ » .

Or, cet imaginaire qui se recharge par vague – charbon, pétrole, atome –, a tendance à gommer le fait que les sources d’énergies anciennes et renouvelables, comme les énergies animale, éolienne ou hydraulique, continuent de jouer un rôle important et même voient leur utilisation augmenter. Tout autant que le siècle du charbon, le XIXe siècle peut être vu comme le “siècle des bêtes” : le nombre d’animaux, chiens, chevaux, bœufs, mulets, augmente partout pour répondre aux besoins. Néanmoins, considérés comme des systèmes primitifs dans l’imaginaire occidental de la puissance, leur emploi commence à se déplacer de l’Europe où il disparaît quasiment à partir de 1945, vers le Sud et les pays émergents : « ainsi s’affirme une pluralité de mondes techniques et énergétiques, en fonction du degré d’avancement des civilisations⁶ » .

©Sherry Chen

Bien plus, cet imaginaire énergétique favorable aux grands projets industriels liés aux énergies fossiles a freiné pendant des décennies le développement de technologies énergétiques renouvelables et soutenables. Celles-ci, tout au long du XXe siècle, font face à plusieurs difficultés : elles doivent faire preuve d’une rentabilité immédiate, s’inscrivent mal dans les systèmes énergétiques fossiles déjà installés, et surtout souffrent d’un manque d’intérêt du fait qu’elles semblent en rupture avec l’idéal technicien des sociétés avancées.

L’histoire du chauffe-eau solaire en fournit un bon exemple⁷. Cette invention du début du XXe siècle se développe aux Etats-Unis dans les années 1910-1920 et dans certains États ensoleillés comme la Floride elle équipe la moitié des foyers. Simples et bon marché, ces produits sont néanmoins remplacés par des technologies plus puissantes et plus énergivores lorsqu’après la Deuxième Guerre mondiale, la société d’électricité Florida Power and Light, souhaitant accroître la consommation d’électricité, distribue gracieusement des chauffe-eaux électriques.

Un imaginaire énergétique favorable aux grands projets industriels liés aux énergies fossiles a freiné pendant des décennies le développement de technologies énergétiques renouvelables et soutenables.

L’exemple de la voiture est lui aussi emblématique. Basée sur l’énergie fossile, elle ne s’impose pas par les avantages économiques ou techniques qu’elle permet. À l’inverse, elle est beaucoup moins efficace pour certains trajets, notamment en milieu urbain, que le vélo, basé sur l’énergie musculaire, qui était massivement utilisé par les classes populaires européennes jusqu’au milieu du XXe siècle⁸. Nécessitant en outre des investissements colossaux en infrastructure (routes goudronnées, stations-services, etc.), la voiture s’impose pourtant comme symbole même de la puissance de l’industrie moderne basée sur les énergies fossiles. Si le vélo semble faire son retour dans les sociétés européennes, il n’est pas étonnant de voir qu’il recule dans des pays où il était encore récemment le principal moyen de locomotion, comme la Chine et l’Inde. Dans ces pays c’est la voiture, symbole de développement économique et d’accession à la bourgeoisie, qui continue de s’imposer⁹.

L’ancrage national des imaginaires énergétiques : la France et le nucléaire

Cet imaginaire occidental de la puissance qui favorise certains ressources énergétiques au détriment d’autres, se décline également localement en s’affinant. La France en est un bon exemple. Chez nous, l’imaginaire de la puissance va s’articuler avec les représentations collectives de l’État français et de ses institutions, au profit de l’énergie nucléaire. Le développement du nucléaire en France est certes une conséquence directe du choc pétrolier du début des années 1970, qui a sonné le glas du pétrole à bas coût, et a conduit de nombreux pays à revoir leur système énergétique pour tendre vers plus d’autonomie. Lancé en 1974, le plan Messmer est conçu comme la principale solution à la crise énergétique française : il prévoit la construction de 4 à 6 réacteurs nucléaires par an jusqu’en 1985. Le choix du nucléaire, qui représente aujourd’hui 77% de la production d’électricité française, s’explique aussi par des raisons matérielles historiques : le territoire français était pauvre en ressources fossiles, charbon comme pétrole.

©Frédéric Paulussen

Mais considéré comme une énergie de pointe et d’avenir, le nucléaire répondait également aux idéaux d’excellence de l’ingénierie française. Les risques potentiels du nucléaire conduisaient ainsi paradoxalement à faire l’éloge du savoir-faire français en la matière, de même qu’il participait de l’imaginaire énergétique de la puissance : « il implique la construction d’infrastructures importantes requérant des investissements souvent considérables et posant des problèmes d’ingénierie non négligeables pour une production d’énergie massive¹⁰ » .

Surtout, le nucléaire correspondait parfaitement aux caractéristiques institutionnelles et politiques françaises. D’une part, il impliquait un interventionnisme fort d’un Etat hypercentralisé comme l’est historiquement la France. D’autre part, il permettait à une technocratie puissante de garantir la cohérence institutionnelle du nucléaire : « l’omniprésence des grands corps techniques – et notamment celui des ingénieurs des Mines – aux fonctions clés des entreprises publiques, des directions de l’administration ou des cabinets ministériels a non seulement permis de cimenter l’existence d’un réseau relativement fermé et monopolisant le processus décisionnel en matière d’énergie, mais aussi de garantir la cohérence d’un discours et d’un socle de valeurs dominant dans le secteur¹¹ » . Ce système était à l’inverse très peu favorable aux initiatives collectives locales en matière énergétique¹².

Une telle configuration rendait difficile l’émergence de solutions alternatives, à la différence d’un pays comme l’Allemagne, qui a amorcé bien plus tôt une réflexion sur les énergies renouvelables. État fortement décentralisé, disposant de ressources charbonnières abondantes, l’Allemagne a été sensible dès les années 1980 aux arguments antinucléaires et environnementaux, et a amorcé plus tôt un virage vers les énergies renouvelables et vers des solutions collectives, bien plus présentes aujourd’hui dans son mix énergétique que dans le cas français¹³.

Abondance et liberté : comment transformer nos imaginaires énergétiques ?

Si le passage à une société énergétiquement soutenable semble si difficile à atteindre, c’est parce que l’énergie est au coeur de la grande rupture philosophique et historique dont les sociétés actuelles sont les héritières. Comme le montre le philosophe Pierre Charbonnier dans un ouvrage qui fera date, Abondance et liberté¹⁴, les sociétés européennes, marquées à partir du XVIIIe siècle par la réflexion des Lumières, sont dirigées par deux idéaux principaux : un idéal de liberté, qui engendre un renouvellement des idées et des systèmes politiques, et un idéal d’abondance, dont l’horizon est de sortir des privations et du manque qui ont marqué les sociétés antérieures. Unis sous l’idée de “progrès”, la conjonction de ces deux idéaux a guidé l’évolution de nos sociétés jusqu’à aujourd’hui.

Si le passage à une société énergétiquement soutenable semble si difficile à atteindre, c’est parce que l’énergie est au coeur de la grande rupture philosophique et historique dont les sociétés actuelles sont les héritières.

Dès lors, l’abondance que l’imaginaire de la puissance est censée permettre d’atteindre, est devenue synonyme de liberté. L’émergence progressive de nouvelles ressources énergétiques depuis le XVIIIe siècle était vue comme autant d’outils d’émancipation et de progrès. Les nouvelles énergies mettaient en marche des machines qui devaient permettre de produire de la force sans avoir recours à un travail humain pénible et fatigant. Comme le soulignent les historiens de l’énergie François Jarrige et Alexis Vrignon, «  on comprend dès lors l’enthousiasme suscité par les nouvelles sources d’énergie fossile, interprétées comme des instruments de civilisation et d’émancipation, promues dans des espaces très larges, inaugurant un imaginaire énergétique de la puissance détachée de l’exploitation des hommes¹⁵ » .

©Pixabay

Or, cette trajectoire prise par les sociétés modernes, qui articule un idéal de liberté et un idéal d’abondance, se trouve aujourd’hui dans une impasse. Pour en sortir sans renoncer aux acquis que les progrès politiques et technologiques ont apportés, en améliorant considérablement la qualité de vie générale, il convient de mesurer les imaginaires technologiques dont il faut se déprendre, en fonction des incarnations qu’ils ont pu prendre selon les différents contextes nationaux. L’imaginaire de la puissance, qui nous rend, particulièrement en France, dépendants de grands projets industriels et d’une ingénierie de pointe à la recherche du dernier coup de génie technologique, mériterait d’être remisé au profit d’une vision technologique plus large. Les ressources énergétiques, qu’elles soient organiques, renouvelables ou fossiles, y seraient évaluées non pas en fonction de leur puissance mais de leur efficacité. Des solutions anciennes, parfois oubliées, ou de nouveaux assemblages énergétiques plus collectifs pourraient ainsi trouver toute leur place. Et notre liberté, plus finement et plus subtilement appréhendée, pourrait se déployer en dehors de l’abondance.

À propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.
https://paideiaconseil.fr/


¹ Nous nous appuyons ici sur François Jarrige et Alexis Vrignon. « Généalogie de la puissance, incertitudes et doutes (1750-1860) » , dans François Jarrige et Alexis Vrignon (dir.), Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, La Découverte, 2020, p. 23-56.

² Sadi Carnot, Réflexion sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance, Paris, 1824.

³ Alain Gras. “Énergie et devenir de la société thermo-industrielle”. dans Marie-Christine Zélem, et Christophe Beslay, Sociologie de l'énergie : Gouvernance et pratiques sociales. CNRS Éditions, 2015, p. 21-26.

⁴ Alain Gras, Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, 2007.

⁵ François Jarrige et Alexis Vrignon. « Généalogie de la puissance, incertitudes et doutes (1750-1860) » , op. cit., p. 36.

⁶ François Jarrige et Alexis Vrignon. « Généalogie de la puissance, incertitudes et doutes (1750-1860) » , op. cit., p. 47.

⁷ Voir François Jarrige et Alexis Vrignon, « Marginaliser les énergies alternatives et renouvelables à l’ère de la Grande Accélération (1918-1973) » , dans François Jarrige et Alexis Vrignon (dir.), Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel., ‘op. cit., p. 197-228.

⁸ Voir Frédéric Héran, Le retour de la bicyclette. Une histoire des déplacements urbains de 1817 à 2050, 2014.

⁹ Voir François Jarrige et Alexis Vrignon, « Marginaliser les énergies alternatives et renouvelables à l’ère de la Grande Accélération (1918-1973) » , op. cit.

¹⁰ Ibid., p. 206.

¹¹ Stefan C. Aykut, et Aurélien Evrard. « Une transition pour que rien ne change ? Changement institutionnel et dépendance au sentier dans les « transitions énergétiques » en Allemagne et en France » , Revue internationale de politique comparée, vol. vol. 24, no. 1, 2017, p. 24.

¹² Antoine Fontaine, « L’essor des coopératives énergétiques citoyennes » , Multitudes, vol. 77, no. 4, 2019, p. 88-93

¹³ Ibid.

¹⁴ Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, La Découverte, 2020. Voir aussi l’entretien de Pierre Charbonnier avec Milo Lévy-Bruhl.

¹⁵ François Jarrige et Alexis Vrignon. « Généalogie de la puissance, incertitudes et doutes (1750-1860) » , op. cit., p. 42.


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Impasses et opportunités de l’assurance future : Prévention, Prédiction, Préparation

Le 7 oct. 2020

L’assurance existe dans toutes les sociétés. Elle naît du besoin universel de confiance et de sécurité face à un avenir par définition incertain. Sans elle, impossible pour un groupe comme pour un individu de prendre les risques nécessaires à son épanouissement. Aussi, qu’ils soient religieux, moraux, politiques, juridiques ou scientifiques¹, toutes les sociétés ont mis en place des dispositifs pour être (r)assurées face à l’avenir.

Les compagnies d’assurances sont une des formes de ces dispositifs. Celle qu’on trouve dans les pays occidentaux à partir du XVIIIe siècle, dans le contexte de modernité industrielle. Son modèle de fonctionnement, relativement récent donc, est toutefois remis en cause aujourd’hui sous l’effet de deux phénomènes contemporains. Les évolutions technologiques d’une part et les risques environnementaux liés au changement climatique, à l’érosion de la biodiversité ou encore à l’émergence de maladies infectieuses issues du monde animal d’autre part.

Les conséquences économiques et sociales du Covid-19, face auxquelles les assurances se sont trouvées démunies, ont mis en lumière ce décalage croissant entre des institutions nées dans le contexte particulier du XVIIIe siècle et les coordonnées du monde d’aujourd’hui.

Pour bien comprendre ce décalage et avant d’imaginer comment les assurances pourraient se réinventer, un détour par la genèse du modèle assurantiel occidental s’impose.

Genèse du modèle assurantiel

On fait généralement remonter l’essor des compagnies d’assurance au commerce maritime, très actif en Europe dès le Moyen-Âge, puis surtout à partir de la découverte de l’Amérique et du trafic maritime intense qu’elle a engendré. Devant les pertes catastrophiques induites par la disparition d’un seul navire, certains riches banquiers ou commerçants se spécialisent peu à peu dans la mutualisation des risques pour les armateurs : on compte ainsi près de 300 banques privées actives dans ce domaine à Venise entre le XIIIe et le XVIe siècle².

©Pixabay

Mais c’est véritablement à partir du XIXe siècle que débute un vaste mouvement “d’assurantialisation” des sociétés européennes, décrit par le philosophe François Ewald dans un livre devenu classique, L’État Providence³. À partir de ce moment, un grand nombre d’événements du quotidien commencent à être traités comme des problèmes d’assurance, que ce soient les accidents du travail ou les maladies.

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on se rend compte que derrière le caractère apparemment personnel et aléatoire de certains événements, comme la maladie, la mort ou la naissance d’un enfant, se cachent des régularités statistiques.

Ces modifications sont liées à une révolution dans le domaine des connaissances, une révolution épistémologique, que l’on désigne parfois du nom de “révolution statistique”. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on se rend compte que derrière le caractère apparemment personnel et aléatoire de certains événements, comme la maladie, la mort ou la naissance d’un enfant, se cachent des régularités statistiques, permettant en particulier de déterminer des moyennes : moyennes de mortalité, de morbidité, de fécondité, etc.

Parce qu’on comprend que ces régularités statistiques sont liées au mode de fonctionnement de la société (à son mode de production, de transport, de vie plus généralement), de nombreux outils statistiques se mettent en place, permettant de rendre prédictibles les comportements humains⁴. Comme le souligne François Ewald, « le point de vue de la responsabilité individuelle s’estompe au profit de l’assignation de causalités sociales, économiques et objectives. » ⁵

Les assurances se développent à partir de ce nouveau savoir dans deux directions. La première est solidaire. Alors qu’on réalise que les accidents de la vie ne sont pas une affaire de morale et de conduites individuelles mais un enjeu collectif et social, les dispositifs de prévoyance individuelle sont remplacés par une collectivisation du risque. C’est le développement des mutuelles d’assurance, et surtout de la Sécurité Sociale qui généralise cette mutualisation pour certains risques (accidents de travail, chômage, etc.) à l’ensemble de la nation.

La seconde est privée. Grâce à l’évaluation des risques que permettent les statistiques prédictives, les compagnies d’assurance et les mutuelles privées se développent. Ainsi, au début du XXIe siècle, 90% des protections dont bénéficient les Français sont fournies par des dispositifs d’assurance, qu’ils soient publics ou privés⁶.

La crise du modèle assurantiel : prévention et personnalisation du risque

Mais le début du XXIe siècle voit cette rationalité assurantielle bouleversée sous l’effet de deux phénomènes : l’un est politique, l’autre est technologique. D’une part, les politiques publiques mettent de plus en plus l’accent sur la prévention, notamment via le “principe de précaution” : il ne s’agit plus alors de s’assurer contre un risque, mais d’empêcher qu’il advienne. Ainsi dans le domaine de l’automobile : les politiques de prévention mises en place permettent de réduire drastiquement les accidents de la route, réduisant la sinistralité et le risque, et induisant à terme une réduction de l’importance de l’assurance automobile.

©Arnie Watkins

D’autre part, ce tournant vers la prévention est accompagné d’une nouvelle révolution dans la connaissance, liée au développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Le monde de l’émergence du modèle assurantiel était celui d’une information rare et coûteuse, où les personnes sont considérées comme ayant peu de responsabilité dans les accidents qui pouvaient leur arriver, où les risques pour chacun étaient déduits à partir de moyennes valant pour tous.

Or, la révolution du Big Data avec ses masses de données collectables et traitables numériquement rend l’information virtuellement infinie et peu coûteuse⁸. De nouvelles relations de causalités, beaucoup plus fines qu’auparavant, sont désormais repérables. Presque tous les domaines qui intéressent l’assurance sont concernés, de l’automobile (traçage des conduites, voiture autonome) à la santé (décryptage de génome, lien avec les comportements alimentaires et sportifs), en passant par l’habitation (maison connectée).

Métier de l’information par excellence, les sociétés d’assurance ne pouvaient que s’intéresser à cette nouvelle manne d’informations, susceptible de modifier profondément ses pratiques, entraînant de nouvelles méthodes de segmentation, et la possibilité de tarifer au plus près des situations et des comportements) individuelles. Les assurances allaient pouvoir s’élaborer au cas par cas. Cette stratégie s’est pour le moment heurtée à des obstacles légaux.

À partir des années 1990, les débats liés notamment aux possibilités de décryptage du génome vont engendrer de nouvelles réglementations très contraignantes pour les assureurs, comme l’interdiction d’utiliser les tests de séropositivité, de distinguer les conducteurs et conductrices automobiles en fonction du genre, pratique jugée discriminatoire, ou encore la mise en place de freins à l’autorisation de contrats automobiles basés sur l’observation des comportements des conducteurs (pay as you drive). Autrement dit, le législateur impose aux assureurs des restrictions dans les informations qu’ils ont le droit d’utiliser.

L’impasse du Big Data

Mais quand bien même le législateur lèverait ces interdictions, le Big data ne sera jamais le salut de l’assurance ; et ce pour trois raisons. La première est commerciale. Conscients de la masse de données qu’ils détiennent sur les comportements individuels dans tous les domaines, les GAFAM ont naturellement commencé à s’intéresser aux assurances. Soit en s’associant avec des compagnies d’assurance, comme Amazon avec JP Morgan et Berkshire Hathway, pour proposer une offre d’assurance maladie. Soit en devenant elles-mêmes des assureurs : Amazon, de nouveau, envisage de proposer une assurance habitation à prix réduit via l’installation d’appareils de surveillance à domicile⁹. Le jeu est déséquilibré : les GAFAM ont une avance considérable dans le domaine de l’information, et les assurances partent perdantes en cherchant à leur courir après.

©Gerd Altmann

La deuxième impasse est épistémologique. D’un côté, le Big Data permettra certes dans certains cas de mieux évaluer et donc assurer le risque, par exemple dans le domaine environnemental, grâce au traitement des données géographiques, météorologiques et climatiques¹⁰. Mais d’un autre côté, à partir d’un certain niveau d’information et de connaissance, la prévention devient prédiction, le risque disparaît et se transforme en certitude. En éliminant le risque, une information infinie éliminerait du même coup le besoin d’assurance : c’est l’effet Hirshleifer, du nom du premier économiste à l’avoir identifié dans les années 1970. Ce danger d’une information trop abondante pour l’assurance a conduit certains observateurs à prédire, à terme, l’obsolescence de son modèle¹¹.

La troisième impasse, enfin, est politique et éthique. La tarification basée sur les comportements individuels conduit à la mise en place de dispositifs de contrôle et de surveillance de plus en plus intrusifs : traceurs permettant de surveiller la conduite des automobilistes, possibilité de connaître les achats effectués en ligne, mais aussi les comportements alimentaires et sociaux. Cette voie constituant un retour à une imputation individuelle du risque, conduirait à terme à une remise en cause des libertés fondamentales sur lesquelles nos sociétés démocratiques, mais aussi les institutions d’assurance elles-mêmes, sont bâties. Sans parler même d’un nouveau risque, psychique cette fois, qu’une massification des dispositifs de contrôle et de surveillance individuelle ne manquerait pas d’engendrer.

L’enjeu décisif des années à venir, pour l’assurance comme pour notre modèle de société, est de réussir à dépasser l’obsession du Big Data.

L’enjeu décisif des années à venir, pour l’assurance comme pour notre modèle de société, est donc de réussir à dépasser l’obsession du Big Data. Les sociétés d’assurance, notamment mutualistes, auraient tout intérêt à cesser la course-poursuite face aux GAFAM, perdue d’avance, et qui ne mène in fine qu’à la suppression du risque, pour inventer une nouvelle voie de développement propre.

Le modèle de la préparation des pandémies : une voie alternative ?

Cette autre voie permettant aux assurances de se réinventer pourrait nous être inspirée par le travail des anthropologues. En parallèle des techniques statistiques développées aux XIXe et XXe siècle en Occident, d’autres techniques d’anticipation de l’avenir ont été mises en place, notamment dans les pays asiatiques, pour lutter contre certains risques, en particulier le risque de pandémie. Ces techniques, étudiées par l’anthropologue Frédéric Keck, peuvent se résumer sous le terme de préparation¹².

Depuis les années 1970 et l’émergence du virus Ebola, les virologues ont construit des scénarios montrant que les transformations environnementales liées aux activités humaines multiplient les chances de transmission de nouveaux pathogènes traversant les barrières d’espèce. Or, ces risques étant inédits, ils ne peuvent être pris en compte par avance, même par la statistique la plus élaborée. Ici, le risque échappe par définition à la probabilité puisqu’il n’existe pas encore.

©Samantha Hurley

Face à ce risque, les occidentaux optent pour le principe de précaution : lors de l’épidémie de vache folle en 1996, des millions de bovins soupçonnés de porter la maladie ont été abattus en Europe de manière préventive, et sans doute inutilement¹³. De telles pratiques sont très critiquées en Asie, où la barrière entre espèces humaines et non-humaines n’est pas conçue, comme en Occident, de manière étanche. Dans ces pays, notamment Hong-Kong, c’est le principe de préparation qui prévaut, reposant sur trois piliers : la simulation via des scénarios du pire cas, le stockage des biens prioritaires, et la désignation de sentinelles capables d’envoyer des signaux d’alertes précoces. Ce dernier dispositif consiste par exemple à faire de certains oiseaux dans des fermes des “sentinelles” des pandémies : ils ne sont pas vaccinés de manière à ce que leur contamination alerte rapidement sur la présence d’un virus émergent.

Il ne s’agirait plus d’éradiquer le risque, mais d’en limiter les effets en le détectant plus rapidement et en s’y préparant.

Ces techniques permettent ainsi de réagir face au risque sans entrer dans une logique de surveillance généralisée : le risque est bien présent, imaginé, anticipé, préparé, sans que l’on cherche à l’éradiquer à tout prix par des dispositifs attentatoires aux libertés individuelles. Ainsi, s’inspirer du dispositif de préparation et l’adapter à certains secteurs de l’assurance permettrait d’éviter l’impasse dans laquelle les assurances pourraient s'engouffrer, tout en offrant de nouvelles possibilités de vivre et de s’épanouir.

Les assurances pourraient par exemple se servir des cotisations de leurs adhérents pour généraliser des stratégies de détection précoce du risque, comme cela peut exister dans le domaine de la santé avec le dépistage des pathologies, en l’appliquant à d’autres domaines, comme l’automobile, l’habitation ou l’environnement, selon des modalités à inventer. Il ne s’agirait plus ainsi d’éradiquer le risque, mais d’en limiter les effets en le détectant plus rapidement et en s’y préparant. À coup sûr cela occasionnerait de grands changements mais paradoxalement les assurances retrouveraient ainsi dans nos sociétés leur rôle historique : garantir la liberté de chacun dans un monde irréductiblement incertain.

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¹ François Ewald, “Anthropologie de l’assurance”, dans Anne-Marie Dillens (dir.), La peur. Emotion, passion, raison, 2006, p. 105-112.

² Cf. Vincent Brulhart, “Petite histoire de l'assurance : du commerce maritime à la protection des consommateurs”, in : Stephan Fuhrer (éd.), Mélanges pour le cinquantième anniversaire de la Société du droit des assurances, Zurich 2010, pp. 59-69

³ François Ewald, L’Etat Providence, Grasset, 1986.

⁴ Sur l’histoire de cette révolution statistique, voir notamment le grand livre d’Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, 1993.

⁵ François Ewald, “Risque et assurance”, dans Garden, Maurice, et al., Le Vieillissement : Implications et conséquences de l'allongement de la vie humaine depuis le xviiie siècle, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 93-102.

⁶ François Ewald, « La société assurancielle et son avenir » , Le Débat, vol. 157, no. 5, 2009, pp. 88-96.

Ibid.

⁸ François Ewald, « La société assurancielle et son avenir » , Le Débat, vol. 157, no. 5, 2009, pp. 88-96.

⁹ Arthur Charpentier, « Big Data, GAFA et assurance » , Annales des Mines - Réalités industrielles, vol. février 2020, no. 1, p. 53-57.

¹⁰ Christian Gollier, « Dans quel sens la révolution numérique affecte-t-elle l’assurabilité des risques ?  » , Revue d'économie financière, vol. 118, no. 2, 2015, p. 197-204.

¹¹ Ibid.

¹² Voir Frédéric Keck, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, 2020.

¹³ Voir l’entretien de Frédéric Keck avec Milo Lévy-Bruhl

<< Les Défricheurs : 10 initiatives pour repenser l'assurance

A suivre : Nouveau Monde, Nouveau Business : « Parce qu’une société plus solidaire est aussi plus résiliente, un engagement renforcé des assureurs est nécessaire »

Du choc à l’ouverture des possibles : vers une transformation durable de l’habitat moderne

Le 24 sept. 2020

La « maison » , entendue au sens large de « logement » , a joué un rôle décisif dans la manière dont le confinement a été vécu. De nombreux habitants des centres-villes au tissu urbain très dense ont choisi, lorsqu’ils le pouvaient, d’aller chercher plus d’espace dans une résidence secondaire, chez un proche ou dans une location saisonnière. Mais derrière cette question de l’étroitesse des appartements de centre-ville, se cache un enjeu plus profond, qui concerne directement notre manière d’habiter et qui n’est pas prêt de disparaître.

La modification de la distinction entre espaces de vie professionnelle et domestique aura des conséquences sur notre manière d’habiter, depuis la conception des logements jusqu’à l’agencement des espaces et le design de l’ameublement.

Car si certaines caractéristiques du confinement, comme l’interdiction quasi-totale de sortie ou l’école à la maison, ont pour l’instant disparu, le télétravail semble être entré durablement dans nos mœurs. La modification, conséquente au télétravail, de la distinction entre espace de vie professionnelle et espace de vie domestique, jusqu’alors séparés tant sur le plan des représentations spatiales que sur celui de l’agencement concret de l’espace domestique, est susceptible d’avoir des conséquences profondes sur notre manière d’habiter, depuis la conception des logements jusqu’à l’agencement des espaces et le design de l’ameublement.

À n’en pas douter, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour les architectes, les designers et les décorateurs d’intérieur. Un détour par l’histoire, la géographie, la sociologie et l’anthropologie de l’habitat peut alors constituer une source d’inspiration précieuse, tant les solutions qui ont été trouvées pour résoudre les problèmes d’habitation sont diverses à travers les cultures et les époques.

Hutomo Abrianto

Détour historique : genèse de l’habitat occidental moderne

Les lieux d’habitation fonctionnent comme un miroir de la société qui les a produits : ils en reflètent les principales caractéristiques. Ainsi, selon le géographe Jean-François Staszak, « la structuration de la famille, les oppositions de genre, les normes sexuelles, les formes de production économique, les conceptions du privé et du public, la vision du monde, les rapports au milieu, les goûts et les dégoûts, les idéologies se traduisent de façon souvent transparente dans organisation et l’aspect de l'espace domestique¹ » . Tout changement culturel ou socio-économique significatif trouvera donc, à plus ou moins long terme, une traduction dans l’espace de la maison.

Les lieux d’habitation fonctionnent comme un miroir de la société qui les a produits : ils en reflètent les principales caractéristiques.

La genèse de l’habitat moderne occidental le montre bien. En Occident ou ailleurs, les maisons « traditionnelles » étaient généralement à la fois le lieu de la vie familiale et de l’activité économique, qu’elle soit agricole, artisanale ou marchande². Ainsi, au début du XXe siècle, les deux tiers des Français travaillent encore chez eux. La vie quotidienne n’est pas rythmée par les déplacements entre le domicile et le lieu de travail : toutes ces activités s’effectuent dans un même lieu.

La grande transformation du XXe siècle, amorcée dès le XIXe sous l’effet de l’industrialisation, consiste dans la séparation entre l’espace familial et l’espace professionnel. L’accroissement et la complexification des processus de production nécessitent d’étendre les lieux où ils s’opèrent et de discipliner le travail : c’est la naissance de l’usine, généralement située en-dehors des villes, puis des commerces et bureaux séparés des logements.

En parallèle, le rapport à la vie privée se transforme : chacun commence à revendiquer pour soi une vie personnelle hors du travail, du temps libre, des loisirs. Pour ce faire, il faut différencier les espaces, dissocier du domicile le magasin, l’atelier ou l’exploitation agricole. Pour l’historien Antoine Prost, « on voit ainsi s’affirmer, dans notre société, une séparation entre vie privée et travail professionnel. (…) Une frontière nette sépare ainsi aujourd’hui deux univers que le début du XXe siècle confondait » ³. À la fin du XXe siècle, la quasi-totalité des Français travaillent hors de chez eux.

Pawel Czerwinski

Ces transformations socio-économiques et symboliques entraînent un bouleversement de la conception des logements, à différentes échelles. Au niveau de la ville tout d’abord, on cherche à éviter l’ancienne confusion de logements et d’ateliers : suivant les préceptes de la Charte d’Athènes de 1933, travaillée par Le Corbusier, le principe de la dissociation des zones industrielles et résidentielles s’impose.

Au niveau du logement individuel, l’appartement moderne supplante la maison dans les centres urbains, et le confort moderne se démocratise à partir des années 1960. L’intérieur de l’espace domestique se trouve lui aussi chamboulé : d’une part, la quasi-disparition du travail à domicile met fin à la maison-atelier ; d’autre part, la revendication d’une vie privée conduit au droit pour chaque membre de la famille à disposer de son espace personnel, alors que la maison « traditionnelle » ne prévoyait généralement pas d’espace réservé aux enfants⁴. Les espaces domestiques deviennent plus compartimentés et différenciés.

Ce processus s’étale sur un peu plus d’un siècle et constitue pour la grande majorité d’entre nous le cadre de notre existence. Il n’en demeure pas moins récent et unique à l’échelle de l’histoire humaine, et est aujourd’hui déstabilisé.

Détour anthropologique : qu’est-ce qu’une crise de l’habitat ?

Le confinement a mis l’habitat moderne à rude épreuve : une grande partie de nos logements s’est révélée momentanément inadaptée à cette période de crise. Le mode de vie imposé, composé d’un mélange, variable selon les cas, d’interdiction de sortie, de télétravail et d’école à la maison, n’était plus en adéquation avec la manière dont les logements avaient été conçus, construits, aménagés.

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Si une telle situation est inédite, elle peut cependant être comparée à d’autres transformations soudaines de l’habitat survenues ailleurs : celles-ci nous renseignent sur les défis qui nous attendent. Au XXe siècle, l’habitat moderne occidental a commencé à se diffuser de par le monde, s’adaptant avec plus ou moins de bonheur aux cultures et aux modes d’habiter locaux.

En Corée du Sud par exemple, le « miracle économique » débuté dans les années 1970 s’est accompagné d’un développement fulgurant de grands ensembles d’appartements à l’occidentale : à Séoul, la part des appartements dans le parc de logements passe de 4% à 40% entre 1970 et 1990⁵.

Conçus sur le modèle LDK (Living, Dining, Kitchen), ces appartements s’organisent autour d’un ensemble cuisine/salle à manger/salon, pièces distinctes par leurs fonctions mais ouvertes les unes sur les autres. Ces principes d’organisation spatiale sont très différents de ceux de l’habitation coréenne traditionnelle où la polyfonctionnalité des espaces est de rigueur, et où l’affectation des pièces n’est pas individuelle mais communautaire et genrée, avec un quartier des hommes s’opposant à un quartier des femmes.

La nouvelle conception de l’espace, qui s’oppose à la vision du monde et aux pratiques coréennes traditionnelles, s’insère toutefois avec succès dans une société coréenne en pleine transformation : elle y incarne la réussite sociale et le dynamisme économique du pays.

Le cas de la sédentarisation des Inuits diffère du cas coréen dans la mesure où la transformation de l’habitat est due à un choc externe⁶. Dans les années 1950, le gouvernement canadien décide brutalement d’installer les Inuits, peuple nomade, dans des villages où l’on construit des maisons préfabriquées, organisées selon une conception occidentale de l’espace.

Cette sédentarisation forcée est un choc culturel violent pour les Inuits. Contrairement à la conception occidentale de l’espace, l’iglou est constitué d’une unique pièce ouverte non cloisonnée, au mobilier léger et mobile, et dans laquelle s’effectuent toutes les activités quotidiennes. L’espace découpé et fermé du logement occidental, au mobilier lourd et aux pièces monofonctionnelles, est ainsi radicalement étranger au mode d’habitat inuit traditionnel.

Marc Wieland

Confrontés tout d’abord à une perte de repères et à un sentiment de dépossession de leur culture, les Inuits résistent par la suite en adaptant leurs pratiques d’habitat à ces nouveaux espaces, en dormant ensemble dans le salon et non dans les chambres ou en laissant les portes toujours ouvertes. Comme le souligne l’anthropologue et géographe Béatrice Collignon, les Inuits perpétuent ainsi, « contre le projet architectural et hygiéniste du gouvernement fédéral, le modèle de la maisonnée respirant le même air dans la pièce unique de l’iglou » ⁷.

Vers de nouveaux modes d’habitat

L’inadéquation brutale entre le mode de vie et la configuration de l’habitat a été déterminante dans l’épreuve du confinement, où bien souvent aucune pièce n’est réellement conçue comme un espace de travail durable, notamment dans les petits appartements de centre-ville.

Le retour en force du travail à domicile via la forme moderne du télétravail ne pourra que redéfinir la séparation nette entre espace domestique et espace professionnel qui s’était installée au XXe siècle. De nouvelles organisations de l’espace sont ainsi à inventer pour préserver notre mode de vie, et notamment notre conception du rapport entre vie privée et vie professionnelle. De nouveau, une comparaison avec des modes d’habitat venus d’autres cultures et d’autres époques permet d’alimenter cette réflexion, qu’on peut situer à trois échelles.

Dans une perspective urbanistique, d’autres manières de penser l’articulation entre vie professionnelle et vie privée sont explorées, pour retrouver une expérience plus proche de la « vie de village » que du trajet pendulaire quotidien. C’est le cas par exemple de “la ville du quart d’heure” proposée par l’urbaniste Carlos Moreno. Elle vise à offrir à ses habitants les six fonctions sociales essentielles, notamment se loger et travailler, à proximité : cinq minutes en vélo, quinze minutes à pied. La polyfonctionnalité de certains espaces urbains et le mode de développement réticulaire de la ville permet à ses habitants d’éclater leurs pratiques en fonction de leurs besoins, en demeurant dans un périmètre restreint.

D’un point de vue architectural, on cherche des manières de ne pas préfabriquer l’espace, de ne pas l’enfermer dans une monofonctionnalité. Ainsi se développent des projets de bâtiments qui visent la réversibilité dans le temps, par exemple la transformation d’espaces de bureaux en logement ainsi qu’une grande modularité des espaces, en fonction des besoins de l’habitant, comme en témoigne le projet WikiHouse.

Basculer de la monofonctionnalité des pièces propres à l’habitat moderne, vers des espaces polyfonctionnels, adaptables et mobiles : tel semble être le processus qu’amorce la diffusion des outils numériques dans nos sociétés.

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Enfin, au niveau de l'aménagement intérieur, l’enjeu est d’y concevoir la réintégration du travail. La massivité de l’ameublement a par exemple contribué, dans différentes cultures, à spécialiser les pièces de la maison. Les anthropologues distinguent d’ailleurs les sociétés à lits massifs et sédentaires, où la chambre est une pièce à part entière, des sociétés à lits légers et mobiles (hamac, peaux, futons, tatamis), où le repos peut avoir lieu dans différentes pièces.

Alléger le mobilier contribuera ainsi à faciliter un passage à la polyfonctionnalité des pièces : une chambre à coucher pouvant plus facilement se transformer en espace de travail. La mobilité des pièces elles-mêmes pourrait aussi être une piste intéressante : comme au Japon, on pourrait concevoir, plutôt que des murs, des paravents mobiles permettant de transformer momentanément un salon commun en plusieurs espaces de travail. Du côté des designers contemporains, on pense par exemple à la cuisine mobile développée par le collectif Bam, à destination des réfugiés en centre d’hébergement d'urgence.

Basculer de la monofonctionnalité des pièces propres à l’habitat moderne, vers des espaces polyfonctionnels, adaptables et mobiles : tel semble être le processus qu’amorce la diffusion des outils numériques dans nos sociétés. Plutôt que de le subir, il s’agit de l’accompagner en s’ouvrant à la multiplicité des modèles alternatifs d’habitation que la géographie et l’histoire tiennent à notre disposition.

À propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.
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¹ Staszak Jean-François. « L'espace domestique : pour une géographie de l'intérieur » , Annales de Géographie, t. 110, n°620, 2001, p. 348.

² Jacques Pezeu-Massabuau, La maison, espace social, 1983.

³ Antoine Prost, « Frontières et espaces du privé » , dans G. Duby et P. Ariès (dir.), Histoire de la vie privée, tome 5, De la Première Guerre mondiale à nos jours, 1987, p. 31.

⁴ Michelle Perrot, « La chambre d’enfant dans l’espace familial » , Journal de psychiatrie, 37, 2010/2, p. 25-28. Voir aussi Michelle Perrot, Histoire de chambres, 2009.

⁵ Nous nous appuyons ici sur Valérie Gelézeau, « La modernisation de l'habitat en Corée du Sud. Usage et image des appartements de style occidental » , Annales de Géographie, 620, 2001, p. 405-424

⁶ Nous nous appuyons ici sur Béatrice Collignon, « Esprit des lieux et modèles culturels. La mutation des espaces domestiques en arctique inuit » , Annales de Géographie, 620, 2001, p. 383-404.

Ibid., p. 402.


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La perpétuelle tragédie de la culture ?

Le 16 juill. 2020

L’expression « tragédie de la culture » ne désigne pas la crise qui contraint aujourd’hui le secteur culturel à s’adapter à une situation économique désastreuse, mais le phénomène auquel serait vouée la culture depuis la Révolution industrielle. Selon le sociologue Georg Simmel¹, la civilisation moderne accumule des biens culturels immuables et impérissables, dont les œuvres d’art font partie.

Mais l’accumulation de plus en plus importante de ces biens en rend difficile voire impossible l’assimilation. Faute de pouvoir être appréciés pour eux-mêmes, ils finissent ainsi par suivre une logique autre que leur finalité première : d’œuvres culturelles, ils deviennent des objets superflus, à l’instar des objets techniques. Alors que dans la conception classique de la Kultur allemande, les œuvres de l’esprit développent l’univers intérieur et spirituel des êtres humains, en réalité ce progrès moral se révèle inéluctablement entravé, selon Simmel, par l’expansion de la société marchande ; telle est la tragédie de la culture.

Quelques années plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, un philosophe allemand, Ernst Cassirer, entre dans le débat². À rebours du texte de Simmel, Cassirer définit la culture comme un processus qu’on ne peut réduire à une accumulation illimitée de biens. Certes le mythe, la poésie, la religion, les œuvres artistiques en tous genres forment le patrimoine d’une société. Mais ces œuvres ne s’accumulent pas seulement.

An Allegory of Poetry par Eustache Le Sueur

Pour Cassirer, elles s’échangent et constituent ainsi des passerelles entre les humains de sociétés différentes. D’œuvre en œuvre, il y a donc transmission de la culture mais aussi transformation : chaque nouvelle œuvre s’inscrit dans une tradition tout en apportant un savoir singulier sur le monde. La culture forme l’être humain en lui apprenant à se connaitre lui-même. Le développement des biens culturels, loin d’être une entrave comme chez Simmel, redevient alors la condition même du progrès moral.

L’opposition entre les penseurs allemands Simmel et Cassirer est en réalité au cœur de la double conception de la culture en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Contre la marchandisation de la culture, l’action politique : une troisième voie française

L’opposition entre les deux penseurs allemands n’est pas un conflit théorique qui n’aurait eu de résonnances que dans le milieu des philosophes. Elle est en réalité au cœur de la double conception de la culture en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : celle, pessimiste, qui ne peut voir la culture autrement que comme une masse de productions dont l’accessibilité la transforme irrésistiblement en divertissement, et celle qui fait de la culture un moyen d’épanouissement individuel.

Loisir ou mode de connaissance, culture de masse ou culture élitiste, démocratie culturelle ou démocratisation de la culture : autant d’oppositions qui ont structuré les discours politiques dans le second XXe siècle et dont l’idée de culture en France est pétrie.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la conception de Cassirer l’emporte. Quoique les bases aient déjà été jetées sous le Front populaire, c’est dans les années 1950 que la culture devient la « catégorie d’intervention publique » ³ par laquelle l’État se donne pour tâche d’enrayer le phénomène de marchandisation que faisait craindre l’essor des industries culturelles.

Dans cette perspective, le ministère des Affaires culturelles, créé en 1959 par De Gaulle pour André Malraux, a trois objectifs : la popularisation des œuvres françaises et éventuellement étrangères, le rayonnement du patrimoine culturel, l’aide à la création contemporaine⁴. Les ambitions du nouveau ministère s’inscrivent en plein dans le cadre de l’État-providence.

C’est notamment par le biais des Maisons de la culture que la démocratisation des biens formant le patrimoine doit être réalisée. Le théâtre public réalise les vœux du ministre : Jean Vilar, Jean-Louis Barrault, Antoine Vitez s’emparent à tour de rôle de l’idée d’une culture à la fois exigeante et transmissible, édifiante et populaire, pour faire des institutions théâtrales qu’ils dirigent les hauts lieux du partage de la culture classique et contemporaine.

Le « théâtre élitaire pour tous » , tel qu’Antoine Vitez le qualifie alors, traduit les idéaux de l’époque. Singularité de la Ve République qui lutte contre les excès de la marchandisation plutôt que d’en accepter les conséquences. L’exception française a plus d’une fois été notée.

Jean Vilar, Jean-Louis Barrault, Antoine Vitez s’emparent à tour de rôle de l’idée d’une culture à la fois exigeante et transmissible, édifiante et populaire.

Budget politique réduit, définition élargie : les ambiguïtés de la culture dans le second XXe siècle

Mais les grandes ambitions de la politique culturelle nationale, si elles ont continué d’alimenter l’imaginaire des artistes et du public, n’ont pas duré dans les faits. Avec le tournant libéral des années 1970, et malgré le volontarisme affiché par l’État, l’engagement financier baisse. Le Centre Pompidou est, à ce titre, paradigmatique : alors que les budgets alloués à la culture diminuent, cette grande construction rend visible l’ambition - non l’application - d’une politique culturelle de grande ampleur.

©Benh Lieu Song

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 contrebalance cette tendance, avec le doublement du budget de la Culture et la relance de l’action publique. Pour un temps, seulement. Les grands travaux comme ceux de la Bibliothèque nationale de France ou du Louvre seront privilégiés, au détriment des initiatives locales, dont les collectivités territoriales ont désormais la charge. Bien qu’encouragé, le mécénat restera de faible envergure en comparaison du modèle anglo-saxon dont il est inspiré. Quant à l’Europe, elle ne prendra pas économiquement le relais de l’État : le budget européen pour le théâtre, par exemple, restant faible.

À mesure qu’a diminué le budget des politiques culturelles nationales, la notion de culture est paradoxalement devenue toujours plus vague, allant jusqu’à couvrir des domaines de compétences bien trop nombreux pour un seul ministère. En effet, ce n’est plus seulement la démocratisation de la culture, mais sa diversité qui devient petit à petit le fer de lance du discours des politiques publiques.

En une cinquantaine d’années en réalité, la représentation de la culture change : on passe de la Kultur allemande à la culture anglo-saxonne, issue de l’anthropologie. Dans l’anthropologie anglaise des années 1930, la culture désigne, par opposition à la nature, l’ensemble des pratiques qui permettent à des groupes humains de se constituer en groupes sociaux : l’art, le langage, mais aussi les rites, la mode ou encore la cuisine⁵. La culture n’est plus un ensemble d’œuvres produites par une société, mais la société elle-même. Les pratiques culturelles structurant les différents groupes sociaux sont donc d’égale valeur et d’égale dignité.

En une cinquantaine d’années en réalité, la représentation de la culture change : on passe de la Kultur allemande à la culture anglo-saxonne, issue de l’anthropologie.

Pour Marc Fumaroli, le passage de la Kultur allemande au multiculturalism anglais explique l’opposition entre les partisans de l’élitisme et ceux de l’égalitarisme, entre l’idée que l’État doit transmettre les œuvres du patrimoine et l’idée qu’il doit représenter la diversité des pratiques humaines. Dans les faits, le changement de définition brouille le rôle du ministère de la Culture et favorise la confusion entre culture et divertissement. L’État n’a plus les moyens de lutter contre la marchandisation de la culture. D’éducateur, il serait devenu manager des cultures.

Contre la culture du divertissement, les « cultures de l’interprétation » ⁶

Teamlab ©Cosmin Serban

C’est dans ce contexte que l’avènement de la révolution numérique a semblé entériner la tragédie de la culture décrite par Georg Simmel un siècle plus tôt. La numérisation de la culture ne ferait que prolonger la logique de marchandisation déjà à l’œuvre dans la société française depuis le tournant libéral. En multipliant les canaux de diffusion des informations, le numérique empêcherait l’accès réel à la culture et contribuerait ainsi à l’accumulation de contenus superflus.

Les mondes de l’art, de la recherche et de l’enseignement offrent cependant aujourd’hui de nouveaux moyens pour repenser la culture et la distinguer du divertissement. Bien avant la crise sanitaire, Olivier Py, premier artiste à diriger le festival d’Avignon depuis Jean Vilar, s’était déjà emparé du flou dans lequel est tombée l’idée de culture pour lui donner de nouvelles lettres de noblesse : « Il n’y a pas une place pour la culture, toute la place est pour la culture. (…) C’est la politique qui est une partie de la culture et pas la culture qui est une partie de la politique » ⁷. Si donc la culture est tout, alors qu’elle devienne ce à partir de quoi les conditions d’existence collectives doivent être assurées. Pour Olivier Py, la culture n’est ni instruction ni divertissement, mais recherche inquiète du sens face au réel. C’est à la société civile, de concert avec les forces politiques, qu’il revient de réaliser cette quête du sens.

« Il n’y a pas une place pour la culture, toute la place est pour la culture. (…) C’est la politique qui est une partie de la culture et pas la culture qui est une partie de la politique. »

Olivier Py

Par-delà l’opposition entre culture élitiste et culture de masse, le monde de la recherche et de l’enseignement développe quant à lui depuis les années 2000 une nouvelle vision de la culture, qui passe par ce qu’on appelle les humanités numériques, discipline scientifique interdisciplinaire composée des arts et des lettres – ce qu’on appelait les humanités au XIXe siècle – mais aussi des sciences humaines, des sciences et des techniques.

Ces nouvelles humanités ont vocation à transmettre des savoirs, tout comme les moyens d’interpréter des savoirs que la circulation dans un monde globalisé et connecté rend difficilement compréhensibles. Elles apprennent à donner sens aux informations, au lieu de les accumuler en élève à la tête déjà bien pleine ou en consumériste obnubilé par les idoles marchandes. Considérer la culture comme un manière d’interpréter le monde plutôt que comme un espace de stockage et d’échange de biens est sans doute le meilleur moyen de mettre fin à la tragédie. Certains artistes l’ont bien compris, qui proposent de comprendre la culture comme « la zone du silence qui espère l’universel espoir » ⁸.

À propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.

¹ Georg Simmel, « Le concept et la tragédie de la culture » , La Tragédie de la culture et autres essais, traduit de l’allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, éditions Rivages, 1988.

² Ernst Cassirer, « La « tragédie de la culture »  » , Logiques des sciences de la culture, Paris, Les Éditions du Cerf, 1991.

³ Gisèle Sapiro, Les écrivains et la politique en France. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Paris, Seuil, 2018.

⁴ Ainsi que le rappelle Antoine Compagnon dans « Les missions de 1959, vues de 2009 » , Cinquante ans après : Culture, politique et politiques culturelles, actes du colloque du cinquantenaire du ministère de la culture et de la communication des 13, 14 et 15 octobre 2009, sous la direction de Elie Barnavi et Maryvonne de Saint Pulgent, Comité d'histoire, La Documentation française, 2010.

⁵ Marc Fumaroli, « État éducateur et État culturel : un dilemme français irrésolu » , Commentaire, 2007/2 (Numéro 118), p. 471-480.

⁶ Selon l’expression d’Yves Citton. Voir à ce propos L’avenir des humanités : Économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? Paris, La Découverte, 2010.

⁷ Olivier Py, « Du politique. Pour une architecture de l’espérance » , texte lu le 28 octobre 2010 à la Rochelle dans le cadre de l’université d’été du parti socialiste, Cultivez votre tempête, Arles, Actes Sud, 2012.

⁸ Olivier Py, « Dans le ciel étoilé de l’universalisme » , Cultivez votre tempête, Arles, Actes Sud, 2012.

Investir dans la confiance : l’atout majeur des banques face aux ruptures technologiques

Le 2 juill. 2020

Depuis plusieurs décennies maintenant, les grandes banques françaises se sont financiarisées. L’expression renvoie à deux phénomènes : l’explosion, en leur sein, d’activités réalisées directement sur les marchés financiers et leur exposition aux aléas de ces mêmes marchés.

En France, l’année 2008 a levé le voile sur cette double évolution. D’abord à travers l’Affaire Kerviel, qui a appris à de nombreux clients de la Société Générale que le cœur de l’activité de leur banque n’était plus la gestion des dépôts ou le prêt mais bien le trading financier. Ensuite, à travers la crise financière, qui, la même année, a conduit l’État à octroyer des prêts de plus d’un milliard de dollars aux cinq plus grandes banques françaises pour assurer leur sauvetage. Accords de Bâle III, projet d’un Glass-Steagel Act à la française, les efforts de régulation, plus ou moins aboutis, ont été nombreux pour conjurer les risques induits par ces nouvelles pratiques.

Mais pour les banques, le cœur de l’enjeu est ailleurs. En-deçà de leur exposition au marché, en-deçà du montant de leurs capitaux propres, leur solidité repose sur un principe : la confiance. Avant tout, l’institution sociale que sont les banques repose sur la confiance des déposants, et c’est cette confiance qui a été atteinte par ces nouvelles pratiques. Confiance que les banques françaises avaient pourtant mis longtemps à construire, et qui demeure leur meilleur atout pour affronter les défis de l’heure.

La confiance au cœur de la démocratisation bancaire française

La bancarisation de la société française commence réellement dans la seconde moitié du XIXe siècle¹. Jusque-là, les banques ne s’adressent qu’à la grande bourgeoisie d’affaires et aux patrons de l’industrie commerciale, principalement pour des opérations de crédit. Les premières banques de dépôts apparaissent à la fin du XIXe siècle, à l’image du Crédit Lyonnais, créé en 1863.

La confiance est dès le départ au cœur de leur stratégie : dans une société où la thésaurisation est largement dominante, les banques de dépôt inscrivent leur pérennité dans l’espace en construisant des bâtiments à l’architecture monumentale, destinés à rassurer leurs futurs clients et à les convaincre de la sécurité de leurs coffres.

©Ferran Fusalba

Dès lors, la banque comme institution et les banquiers comme interlocuteurs de confiance jouent un rôle spécifique en France dans le contexte d’affirmation de la démocratie républicaine, dès la fin du XIXe siècle. Au même titre que le prêtre dans une société où le catholicisme reste important, ou que le professeur lorsque l’école devient une pièce maîtresse du système républicain, le banquier est investi d’une fonction morale auprès des citoyens français, l’épargne étant élevée au rang de vertu civique par la IIIe République.

Les banques françaises se développent rapidement par la suite, passant de 26 guichets en 1878 à près de 400 en 1914, et de 15 000 déposants à 700 000 sur la même période. Toutefois, les classes populaires sont encore exclues de ce mouvement de bancarisation. C’est après la Seconde Guerre mondiale et surtout avec les réformes Debré de 1966-1967, conçues pour accroître les investissements bancaires dans l’économie, que les dépôts bancaires se généralisent.

Les banques multiplient les services à la clientèle pour attirer à elles des déposants de plus en plus nombreux : le taux de ménages possédant un compte en banque passe de 18% en 1966 à 62% en 1972, continuant ensuite sa progression pour atteindre 99% dans les années 2000, et, au niveau individuel, 87% des personnes de plus de 15 ans. Ces chiffres font de la France un pays très fortement bancarisé : le taux d’individus de plus de 15 ans possédant un compte en banque était dans les années 2000 de 92% en Allemagne, mais de 71% en moyenne dans l’Union Européenne, de 62% en Italie, 50% en Espagne ou encore 75% aux États-Unis.

La confiance dans les institutions bancaires et leur fonction sociale et morale reste ainsi très forte jusque dans les années 1980, avec un investissement familial, sociologique et identitaire très important dans sa banque qui garantit la fidélité de la clientèle.

À partir des années 1980 cependant, les banques amorcent un tournant commercial qui induit la nécessité de rentabiliser les comptes, transformant ainsi radicalement la relation à la clientèle, qui tend à devenir purement commerciale. L’attachement familial à des banques qui semblent être devenues interchangeables perd de son importance, et un phénomène de multibancarisation voit le jour². Ce passage au second plan de la relation client se transforme en véritable crise de confiance avec la crise de 2008, qui ternit durablement la réputation des banques auprès de l’opinion, alors même que de nouveaux défis technologiques s’apprêtent à bouleverser l’industrie bancaire.

Avec 99% des ménages possédant un compte en banque dans les années 2000, la France est un pays très fortement bancarisé

La digitalisation renforce le besoin d’un lien de confiance

Si l’industrie bancaire a déjà su, par le passé, faire face à des ruptures technologiques importantes, comme l’arrivée des distributeurs automatiques de billets ou le paiement électronique, les défis actuels liés à la digitalisation sont d’une toute autre ampleur.

Le développement tous azimuts des Fintechs depuis la fin des années 2000, ces start-ups créatrices d’innovations numériques dans les services financiers, touche presque tous les secteurs d’activités des banques traditionnelles, au point que certains ont pu annoncer leur obsolescence à court ou moyen terme.

Transmissions d’informations de manière sécurisée et décentralisée par le biais de blockchains, récoltes d’informations individuelles décuplées via les Big Data, amélioration de l’évaluation des risques de crédit par l’intelligence artificielle, automatisation des process par des algorithmes, digitalisation des modes de paiement, toutes ces innovations bousculent les banques traditionnelles en faisant émerger de nouveaux acteurs et en modifiant les pratiques et les attentes de leurs clients.

Les banques traditionnelles ont néanmoins su réagir rapidement à l’évolution de leur secteur d’activités. D’une part, par une politique d’investissements en R&D et par la coopération ou le rachat de nombreuses Fintech, qui leur a permis de rattraper leur retard technologique.

©Ana Campo de Frias

D’autre part, en misant de nouveau sur ce qui fait leur avantage comparatif par rapport aux start-ups dématérialisées de la Fintech : la relation client et le conseil bancaire. Comme le suggère l’économiste et directeur de la BRED Banque populaire Olivier Klein, pour comprendre l’évolution du secteur bancaire, il faut distinguer entre deux demandes de banques bien distinctes : d’une part la banque transactionnelle, celle qui gère les transactions courantes du quotidien et opère sur le temps court, et d’autre part la banque relationnelle, celle qui gère les projets de vie sur le temps long³.

Tandis que la digitalisation a fait baisser le besoin de réseau d’agences physiques et de guichetiers de la banque transactionnelle, le besoin d’un conseil humain et d’une relation personnalisée a lui augmenté. En entraînant une montée en gamme du métier bancaire avec des recrutements de personnels de plus en plus diplômés⁴, les ruptures technologiques ont ainsi eu pour effet paradoxal de recentrer le métier des banques traditionnelles sur ce qui fait leur principale valeur ajoutée par rapport aux nouveaux entrants : la relation de confiance qu’elles tissent sur le long terme avec leurs clients.

Cette capacité des banques traditionnelles à résister à de nouveaux acteurs est encore plus flagrante en France. Le secteur bancaire français présente en effet des singularités étonnantes, qui sont pour partie liées à la relation particulière des banques françaises à leurs clients⁵. D’une part, le nombre de guichet n’a baissé que de 8% depuis la crise de 2008, contre 30% en moyenne dans la zone euro, et jusqu’à 60% aux Pays-Bas.

D’autre part, le nombre d’emplois dans le secteur bancaire y est resté stable, tandis que sur la même période il baissait de 15% en moyenne en zone euro, et de 40% aux Pays-Bas. Seuls 6% des Français ont choisi de n’avoir un compte que dans une banque en ligne, et les investissements français dans les Fintechs sont bien moins élevés qu’ailleurs. Les Français semblent ainsi particulièrement désireux de conserver la dimension matérielle et humaine de leur relation bancaire.

Les ruptures technologiques ont eu pour effet paradoxal de recentrer le métier des banques traditionnelles sur leur principale valeur ajoutée par rapport aux nouveaux entrants : la relation de confiance qu’elles tissent avec leurs clients

Entretenir la confiance pour survivre et se développer

La confiance sera également un élément décisif dans l’autre défi technologique et concurrentiel qui attend les banques dans les années à venir, la logique de plateformisation.

Celle-ci s’est fortement développée dans d’autres secteurs en provoquant des bouleversements considérables et a d’ores et déjà touché le milieu bancaire en Chine et aux États-Unis. Portée par les acteurs de la « Bigtech » comme les GAFA, ou les BATX du côté chinois, qui disposent d’une masse considérable d’informations et sont porteuses des logiques monopolistiques propres au numérique, la plateformisation est un phénomène bien différent des innovations protéiformes mais localisées des start-ups de la Fintech.

Le marché dit « biface » de la plateforme consiste à mettre en relation d’un côté les consommateurs qui accèdent par ce seul biais à de multiples services, et de l’autre les prestataires de services, qui payent pour avoir accès à la plateforme. Si le nombre de consommateurs qui transitent par les plateformes devient important, comme c’est le cas pour les GAFA, il devient très intéressant pour les prestataires, sinon même vital, d’avoir accès à cette masse de clients potentiels qu’ils ne pourraient jamais conquérir par eux-mêmes.

©Christiann Koepke

En situation de monopole, la plateforme dissocie ainsi les deux faces du marché pour maximiser son profit. Surtout du côté des prestataire de services, l’accès est réservé aux plus offrants, ce qui force les banques à se spécialiser dans leurs services les plus compétitifs. Apple a ainsi lancé à l’été 2019 aux Etats-Unis sa carte de crédit, l’Apple Card, en s’associant à Goldman Sachs et Mastercard, qui ont fourni respectivement la carte de crédit et le réseau mondial de paiement. Plus récemment, Google s’est associé au micro-établissement de crédit Citigroup pour proposer des comptes courants aux particuliers.

La plateformisation, portée par les GAFA ou les BATX, est un phénomène bien différent des innovations protéiformes mais localisées des start-ups de la Fintech.

Or, cette dynamique sera sur le long terme particulièrement défavorable aux banques traditionnelles, qui voient leur offre de services dématérialisée et fragmentée, et qui surtout perdent dans ces conditions la maîtrise de la relation client. Si un tel contexte de plateformisation des services financiers devaient se généraliser, les banques, comme les acteurs traditionnels d’autres secteurs déjà en proie à la plateformisation, n’auront que deux choix : coopérer avec les plateformes, en devenant ainsi des prestataires de services et en perdant leur avantage comparatif de relation directe avec le client, ou devenir elles-mêmes des plateformes multi-services, option que certaines banques européennes ont commencé à mettre en place.

La toute récente annonce du projet interbancaire européen (EPI) soutenu par la BCE et la Commission Européenne et mené en commun par vingt banques européennes (dont toutes les grandes banques françaises), pourrait toutefois rebattre les cartes. En créant un standard européen de paiement multi-usages sans passer par les prestataires américains Visa ou Mastercard, les banques européennes cherchent à riposter sur plusieurs fronts : reprendre la main sur certaines parties de leur chaîne de valeur laissées aux Fintech, contrer, en s’associant, la logique de plateformisation qui les placerait dans une concurrence acharnée les unes contre les autres, et garantir une souveraineté européenne dans le secteur bancaire.

Pour tenir tête, sur leur marché, à ces acteurs décidés à les remplacer ou à les dominer, les banques disposent néanmoins d’un capital à réinvestir : la confiance. Confiance inspirée dans la relation client, qui demeure le meilleur moyen de résister à la plateformisation qui vient. Dans ce domaine, une politique de sécurisation des données alliée à un conseil humain et personnalisé peut être le socle sur lequel tout reste à inventer.

Mais au-delà de l’accompagnement, la confiance que la banque peut inspirer réside dans sa capacité à accorder ses pratiques à l’état des attentes que la société exprime. En se rapprochant de la logique financière de l’intérêt de court terme, les banques ont négligé leur raison d’être : inspirer la confiance à des déposants par leur capacité à accorder leur propre confiance à des projets qui expriment, d’abord et avant tout, l’idéal d’une société. Cet idéal fut agricole, mutualiste ou industriel et donna son nom à de grandes banques.

Sur le même modèle, l’investissement dans les projets sociaux et écologiques ne saurait être qu’un simple supplément d’âme. Au contraire, ils sont le meilleur moyen pour les banques d’aujourd’hui d’être à nouveau fidèles à leur vocation et de ne plus brûler sur l’autel de la profitabilité immédiate leur propre intérêt de long terme.

A propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.
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¹ Voir Damien de Blic et Jeanne Lazarus, Sociologie de l’argent, 2007.

² Voir l’interview de Yamina Tadjeddine sur France Culture

³ Olivier Klein, Stratégies de la banque de détail face à la révolution technologique, Revue d'économie financière, 135, 2019/3, p. 193-206.

⁴ Entendez-vous l'Eco sur France Culture

⁵ Laurent Clerc, Arthur Moraglia, Sylvain Peyron, Les néobanques vont-elles bouleverser leur secteur d’activité ? , Revue d'économie financière, 135, 2019/3, p. 165-180.

L’avenir du journalisme à l’ancienne

Le 18 juin 2020

Bien plus que la diffusion de la radio ou l’émergence de la télévision, c’est la révolution numérique qui a profondément remis en cause la fonction sociale du journalisme, telle qu’elle existait en Europe depuis la fin du XIXe siècle. Au point que certains ont même pu prédire sa disparition. Mais si les évolutions techniques ont des effets indéniables sur l’évolution du journalisme, son destin est avant tout lié à celui du régime politique qu’ont adopté les sociétés occidentales modernes : la démocratie libérale.

La grande déstabilisation

Les médias ont été frappés de plein fouet par la révolution numérique. D’abord dans leur modèle économique : la fuite de leurs revenus publicitaires vers les GAFAM, nouveaux infomédiaires (intermédiaires d’information), a aggravé la situation, déjà précaire, de nombre d’entre eux. De plus, elle a favorisé l’émergence d’un modèle de journalisme d’information à production, diffusion et consommation ultra rapide, voué à courir après l’audience pour s’assurer des recettes publicitaires : c’est la naissance du speed driven journalism, aux contenus à forte teneur virale destinés à engendrer en un temps très court un maximum de clics.

©Jovaughn Stephens

Mais la profession journalistique fait surtout face à une nouvelle forme de concurrence. En rendant quasi nuls les coûts de production et surtout de diffusion d’information, Internet offre potentiellement à chaque individu l’opportunité de se faire entendre, sans intermédiaires : la prise de parole publique n’est plus hiérarchisée a priori. Parallèlement, les journalistes n’ont plus la possibilité de filtrer ce qui fait l’actualité : ils ne peuvent, la plupart du temps, que sélectionner a posteriori les informations dont ils veulent rendre compte. Enfin, ils n’ont même plus la maîtrise de la manière dont leurs contenus sont consommés : le principe du partage de contenu sur les réseaux sociaux, likes ou retweets, décompose continuellement la politique éditoriale et rédactionnelle adoptée par chaque média, pour lui donner une forme fragmentaire et collective qui doit beaucoup au pur hasard [1]. Intermédiation, sélection, éditorialisation, tous les aspects de leur fonction de gatekeeper de l’espace public sont bouleversés.

Les journalistes connaissent ce cercle vicieux dans lequel leur profession est tombée ces dernières années. La baisse des revenus médiatiques fait pression sur les postes et les salaires et les contraint à se conformer à des modalités de travail qu’ils désapprouvent. Concurrencés de toute part, précarisés, les journalistes ont semblé voué à se déprofessionnaliser, à revenir au statut qui était le leur avant la IIIe République.

L’information, fille de la démocratie

Car le journalisme professionnel n’a pas existé de tout temps. On peut situer précisément son émergence. Si les controverses récurrentes sur les journalistes sans carte de presse rappellent les limites mouvantes de cette profession, c’est parce que le journalisme a mis longtemps à se distinguer des autres disciplines littéraires pour devenir une profession à part entière. Cette autonomisation est issue de la lente émergence d’un espace public en Europe [2] à partir du XVIe siècle. Écrit en 1885, le roman Bel-Ami de Maupassant, qui exerçait lui-même une activité journalistique, en est l’illustration. Georges Duroy, ancien sous-officier ayant passé quelques années en Algérie, travaille dans les chemins de fer à Paris et ne devient journaliste que par une suite de hasards. Sans talent pour l’écriture, sans formation préalable, il doit sa carrière fulgurante à sa roublardise et à son talent de séducteur, qui lui attirent les faveurs des femmes – qui lui écrivent parfois ses articles – tout comme celles des personnalités politiques et économiques qu’il côtoie dans les dîners mondains.

©Absolut Vision

L’intérêt de Maupassant et d’autres écrivains contemporains pour la figure du journaliste révèle un changement profond d’époque. Ce sont, en effet, les transformations politiques et sociétales de la fin du XIXe siècle qui vont donner au journalisme une fonction sociale essentielle pour la société française. L’avènement de la IIIe République consacre le principe de la liberté d’expression et organise la liberté de la presse qui implique son pluralisme. Parallèlement, les citoyens français, désormais de plus en plus alphabétisés, sont amenés à participer massivement à la vie politique de leur pays, et par là même à s’informer.

Alors que le nombre de journalistes, de titres de presse et d’exemplaires vendus explose, le journalisme s’autonomise peu à peu, particulièrement à la faveur des crises : la première école de journalisme est créée en 1899 dans le sillage du scandale de Panama et de l’Affaire Dreyfus, tandis que la profession se réorganise à la Libération en contre-modèle de la presse décriée des années 30, et s’évertue à créer les conditions d’une presse indépendante des pouvoirs et capable de réaliser sa mission de service public [3].

Le journalisme a ainsi pour fonction depuis la fin du XIXe siècle d’être un intermédiaire entre les différents espaces politiques, économiques, sociaux, d’une société de plus en plus complexe et interdépendante, en organisant la nécessaire circulation des informations en son sein. Organisé en profession, le journalisme dispose alors du monopole sur la production et la diffusion des informations dans l’espace public, il maîtrise ce qui fait l’actualité et le fond de la conversation ordinaire, en choisit les thématiques et en donne le tempo. Surtout, il s’assure de la fiabilité, de l’exactitude et de l’intérêt des informations qu’il diffuse, qui sont indispensables au débat public démocratique. C’est cette fonction essentielle qui rend très probable le renouveau du journalisme à l’ancienne dans l’ère numérique.

Technique algorithmique ou esprit critique ?

Internet a profondément transformé la question de la qualité de l’information. En massifiant les contenus disponibles et en donnant à tout un chacun la possibilité de publier, le numérique semble noyer les informations fiables dans un océan de bavardages, voire d’informations délibérément manipulées. Car s’il existe bien une hiérarchisation de l’information sur Internet, elle ne se fait plus selon la méthode classique d’organisation d’un débat public démocratique par la profession journalistique.

La hiérarchisation résulte du filtrage algorithmique effectué par les plateformes du Web. Pour bien la comprendre, il faut distinguer entre ce qui est public et ce qui est visible sur Internet : ce n’est pas parce qu’on publie une information qu’elle trouvera un public. C’est ce que le sociologue Dominique Cardon appelle la loi de puissance du Web : 95% des navigations sur Internet se concentrent sur 0,03% des contenus numériques disponibles. Ce filtrage est effectué principalement par les algorithmes des moteurs de recherche, qui endossent ainsi un des rôles essentiels que jouaient autrefois les journalistes [4]. Ces algorithmes, qui utilisent différents procédés de classement de l’information (autorité, popularité, réputation, prévision [5]), font un bon accueil à la presse traditionnelle, qui apparaît souvent en bonne place dans les résultats des moteurs de recherche. On retrouve la même donnée concernant les différents réseaux sociaux, comme Twitter, où elle dispose de beaucoup plus d’abonnés que les sites à la fiabilité douteuse. La presse traditionnelle bénéficie ainsi sur Internet de la réputation de fiabilité qu’elle s’est acquise sur d’autres supports, et le succès du modèle économique du paywall et de l’abonnement lui permet depuis peu d’en tirer avantage.

Mais cette hiérarchisation mécanique ne suffit pas, et certains acteurs du numérique commencent à le comprendre. Devant la montée en puissance des informations douteuses relayées par des acteurs à forte visibilité sur Internet, comme les leaders populistes, une nouvelle hiérarchisation est en cours d’organisation. Elle est apparue tout récemment dans les débats autour de la modération des propos de Donald Trump par Twitter, et de son refus par Facebook. Au-delà de la question de la personnalité de leurs dirigeants respectifs, Jack Dorsey et Marc Zuckerberg, les deux réseaux sociaux se distinguent surtout par leur spécialisation différenciée dans l’espace numérique, tant au niveau de leurs fonctionnalités propres que des profils de leurs utilisateurs et des usages qu’ils en font. Tandis que Facebook est un réseau très utilisé pour des usages en cercles restreints (conversation, publication de photos, partage de contenus et d’événements), Twitter s’est spécialisé comme un réseau ouvert de partage de contenus d’actualité, pour un public sociologiquement proche des lecteurs de titres de presse d’information générale et politique : 43% des utilisateurs sont issus des catégories socioprofessionnelles supérieures, et 54% disent s’intéresser à l’actualité et à l’économie [6]. Les choix de modération adoptés par les deux réseaux s’expliquent par ces différences structurelles.

Assumer pleinement un rôle journalistique de modérateur et d’éditeur pourrait s’avérer une stratégie payante pour Twitter ; on sait la concurrence acharnée que se livrent les réseaux sociaux et leur crainte de devenir soudainement obsolètes comme ce fut le cas pour Myspace ou Skyblog. Mais ce bénéfice ne profite pas seulement à Twitter. La modération que le réseau a réalisée renvoyant à des articles de médias traditionnels, il y a là l’amorce d’un nouveau cercle vertueux. En redirigeant vers les articles ou en s’associant au travail de factchecking développés par les journaux traditionnels, Twitter pourrait gagner un statut d’infomédiaire de qualité qui serait un gage de fidélité pour ses utilisateurs en quête de contenus fiables. Parallèlement, une telle mise en valeur du contenu développé par les médias traditionnels leur serait profitable, ainsi qu’au débat public, l’État ayant sans doute également son rôle à jouer pour en favoriser les effets. Le journalisme d’information à l’ancienne n’a donc pas dit son dernier mot : si les formes et les supports dont il se sert ont pu se transformer, sa fonction est vouée à perdurer… aussi longtemps que la démocratie.

A propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.
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[1] Cf. Dario Compagno, Arnaud Mercier, Julien Mésangeau et Kamel Chelghoum, “La reconfiguration du pluralisme de l’information opérée par les réseaux socionumériques”, Réseaux, 2017/5, p. 91-116.

[2] Jürgen Habermas, L’espace public, Paris, Payot, réed. 1988

[3] Sur ces questions, voir Vincent Goulet, “Dick May et la première école de journalisme en France. Entre réforme sociale et professionnalisation”, Questions de communication, 16, 2009, et Ivan Chupin, Les écoles du journalisme. Les enjeux de la scolarisation d’une profession (1899-2018), Presses Universitaires de Rennes, 2018.

[4] Cf. Dominique Cardon, Culture numérique, Presses de Sciences Po, 2019, p. 147-151 et p. 354-358

[5] Cf. Dominique Cardon, A quoi rêvent les algorithmes, Seuil, 2015.

[6] Ibid.

Le vide et l’excès : quel lien social pour le XXIè siècle ?

Le 5 juin 2020

S’intéresser aux manières qu’ont les individus d’entretenir dans les sociétés modernes des relations volontaires avec leurs semblables, c’est s’interroger sur le « lien social » . Depuis plusieurs années, politiques et entrepreneurs se relaient pour pointer sa faiblesse, proclamer qu’il faut « créer du lien social » , « entretenir le lien » . Certains phénomènes observés lors du confinement permettent pourtant de penser le lien social sur un autre mode que celui de son absence ou de son entretien. Des indices pour s’établir sereinement entre solitude angoissante et déshumanisation technologique ?

©Philip Justin Mamelic

Détour historique 

Au XIXème siècle, le débat sur le lien social a cristallisé l’opposition entre héritiers de la Révolution Française – les libéraux – et contre-révolutionnaires – les conservateurs. Les premiers soutiennent l’ensemble de l’œuvre politique de la Révolution et notamment toutes les mesures qui visent à libérer les individus de la contrainte des différents groupes qui composaient alors les sphères de socialisation de chaque sujet du royaume de France : suppression des ordres sociaux, suppression des corporations de métiers, lutte contre les particularismes locaux. La Révolution entend libérer l’individu de tous les carcans dans lesquels il est enserré. A contrario, pour des contre-révolutionnaires comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald, cette libération de l’individu porte le risque majeure d’une dislocation de la société. Individualisme effréné menaçant la cohésion sociale ou autorité de groupes divers qui restreignent la liberté individuelle, le débat sur le lien social divise les Français de l’époque. 

Mais à la fin du siècle, les premiers travaux des sociologues, et notamment d’Émile Durkheim, le fondateur français de la discipline, entendent dépasser cette alternative. Enquêtes empiriques à l’appui, ils démontrent que la société moderne n’est pas menacée de désagrégation mais que les modalités de création du lien interindividuel changent. Autrefois restreints à l’intérieur des groupes ou médiatisés par l’autorité des groupes en tant que telle, les liens sociaux sont désormais davantage tissés par des individus libres qui socialisent directement entre eux. D’où ces phénomènes inédits qui explosent tout au long du XIXe siècle : mariages mixtes, migrations individuelles, mobilité professionnelle, exode rural, conversions, etc., que les sociologues vont explorer. Depuis la parution en 1893 de la thèse de Durkheim[1] jusqu’à nos jours, toute une partie de la discipline continue d’explorer cette question : comment la liberté individuelle recompose-t-elle le lien social ?

Pour y répondre, la sociologie multiplie les postes d'observation. Elle s’intéresse aux différences entre les liens sociaux que nous nouons lors de notre socialisation primaire, lorsque nous sommes encore encadrés par des institutions contraignantes – la famille, l’école, etc. – et lors de notre socialisation secondaire, où notre autonomie s’approfondit. Elle précise la manière dont nous évoluons entre différents groupes – groupe d’origine, groupe d’appartenance, groupe de référence – dans lesquels nous nouons des liens différents. Elle scrute les institutions qui médiatisent nos liens sociaux, notamment l’entreprise. Elle décrypte ces formes originales de liens sociaux qui naissent dans de nouveaux groupes, dits affinitaires, dans lesquels les individus s’assemblent volontairement parce qu’ils partagent des idées (partis politiques, associations, etc.) ou des goûts en communs (clubs sportifs, fanbase, etc.) À travers des notions comme l’intégration, la trajectoire, l’exclusion, elle précise aussi l’économie interne des liens sociaux : comment ils se nouent, comment ils s’entretiennent et comment ils sont rompus. 

©Joel Mott

Des limites de la sursocialisation  

Depuis plus d’une décennie, les réseaux sociaux accompagnent l’évolution des liens sociaux propres à la modernité en démultipliant pour chacun l’opportunité de rencontrer des personnes éloignées de ses sphères immédiates de socialisation ou en aidant à entretenir des relations préexistantes. Divers dans leur format, les réseaux sociaux remplissent ce rôle de différentes manières. La typologie établie par le sociologue du numérique Dominique Cardon permet d’en distinguer au moins quatre [2] : dans les réseaux sociaux de type « paravent » , comme le site de rencontre Meetic, la rencontre virtuelle est le prélude de la rencontre physique ; dans les réseaux sociaux de type « clair-obscur » , comme Facebook, c’est l’inverse, des individus qui se connaissent déjà dans la vie réelle poursuivent leurs échanges en ligne ; sur les réseaux de type partage de contenus, comme Twitter, qui fonctionnent comme des micro-médias, on cherche à se constituer une audience large mêlant souvent un cercle de proches et, si l’on a du succès, des relations de plus en plus nombreuses et distendues. En principe, la rencontre reste purement virtuelle dans les réseaux de type « monde virtuel » , typiquement les jeux-vidéos en ligne où l’on se meut par le biais d’un avatar, par exemple Fortnite. Toutefois les évolutions récentes montrent que la rencontre physique y devient de plus en plus prégnante : les groupes de joueurs se retrouvent dans le monde physique, que ce soit pour des séances de test de nouveaux jeux chez Micromania, à la Paris Games Week ou pour assister aux compétitions d’eSports qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes.

Réseaux professionnels ou cocon familial, rencontre amoureuse ou amis proches, le numérique permet ainsi de prolonger les “liens forts” avec les proches, tout en conservant certains “liens faibles” qui se seraient évaporés hors ligne ou d’en initier d’autres qui pourront passer l’épreuve de la rencontre physique pour se consolider. Ces plateformes participent ainsi d’une densification et d’une « augmentation » du tissu social potentiellement sans limite. Or, c’est peut-être là qu’est le danger. La solitude relève désormais du choix, voire de l’hygiène personnelle.                 

©Omar Lopez

Certains réseaux sociaux qui ont fondé leur stratégie commerciale sur des mécanismes psychiques d’addiction (ainsi pour Tinder, dont le système des “matchs” repose sur un usage effréné des données personnelles laissées sur l’application pour optimiser, via un algorithme, les profils proposés aux utilisateurs, les rendant ainsi captifs) concourent à des effets de désubjectivation. Noyé dans la masse, l’utilisateur perd de sa singularité. Sursollicité, il n’a pas le temps de laisser son désir de l’autre se recharger. En réaction, certaines applications de rencontre ont bâti leur modèle sur une promesse de modération. Once, par exemple, ne propose qu’un seul profil par jour à ses utilisateurs. L’application s’accorde ainsi sur l’économie physiologique : l’intensité du plaisir est fonction de l’investissement qui a pu être projeté lors de la phase de séduction. Les couples qui se sont rencontrés ou retrouvés après des semaines de confinement en ont fait l’expérience

La solitude comme moteur du lien social

Ce que l’expérience de confinement a aussi rappelé, c’est que les liens sociaux peuvent être suspendus parce qu’ils laissent la place à d’autres expériences. Expériences de solitude qui n’en sont pas moins, elles aussi, des expériences de plaisir. Au XIXe siècle toujours, les sciences humaines et la littérature n’avaient pas manqué de souligner la capacité de l’objet à remplacer le corps absent. Chez Freud, le phénomène prend le nom de fétichisme : l’objet comble l’absence du corps. Cette relation moderne aux objets donne naissance à une esthétique, le kitsch, défini par Walter Benjamin comme « le côté par lequel la chose s’offre au rêve.[3] » L’objet n’est alors plus seulement ce qui est utile mais ce qui meuble l'humain. Il acquiert ainsi par-delà sa fonction d’usage une nouvelle fonction symbolique. Chez Baudelaire, le peintre de la modernité, la mise en scène d’objets triviaux dans les Petits Poèmes en prose[4] compense le vide laissé par l’impossible réalisation de l’idéal poétique, comme la description du corps féminin compense l’inexistence de la Femme fantasmée. L’objet médiatise alors une autre manière d’être à soi qui recharge l’individu, préalable à la reprise des interactions sociales.

©Ethan Jones

C’est cette corrélation que le confinement est venu démontrer : la solitude dans laquelle nous étions plongés a augmenté nos échanges numériques en volume mais surtout en qualité[5] ; une équation que l’on aimerait voir perdurer. Pour que le désir de socialisation se recharge dans la solitude, les réseaux sociaux doivent apprendre à s’autolimiter. Mais surtout, ils doivent inventer les dispositifs adéquats à l’entretien de liens sociaux équilibré : proposer des lieux, fournir des objets qui médiatisent les liens sociaux, etc. À quand une plateforme de rencontre capable de s’auto-suspendre pour proposer la poursuite de l’échange par un kit correspondance postale fourni ? À quand un messagerie en ligne qui se déconnecte quand on est physiquement avec ses amis ?

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[1] Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893. 

[2] Dominique Cardon, Culture numérique, Presses de Sciences Po, 2019. 

[3] Walter Benjamin, « Kitsch onirique » , 1927. 

[4] Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, 1869

[5] Pour s’en tenir aux applications de dating, c’est par exemple ce qui remontait fin mars chez Tinder : « Nous remarquons que dès qu’une zone est particulièrement affectée, le nombre de tchats augmente, et ils durent même plus longtemps. » et chez Happn : « 70% des utilisateurs confient discuter davantage dans l’application. » https://www.liberation.fr/checknews/2020/03/25/grindr-happn-tinder-que-se-passe-t-il-sur-les-applications-de-rencontre-pendant-le-confinement_1782205

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