Vue de Venise

L'innovation numérique va-t-elle dans le sens de la durabilité et de l'inclusivité ?

Un dossier parrainé par Transdev
© Henrique Ferreira

Réconcilier innovation, durabilité et inclusion : et si l'on changeait de méthode ? C'est le point de vue de Mélanie Marcel, fondatrice de SoScience, pour Et Demain Notre ADN.

Que vaut une mobilité du quotidien qui ne serait pas accessible à tous ? La notion même de « quotidien » implique qu’elle s’intègre dans la vie de tous les jours, qu’elle soit banale et conçue pour tout un chacun.

Cette mobilité ne se conçoit donc que si elle est inclusive. Elle doit répondre aux besoins de tous les citoyens. Pour cela, elle bénéficierait d’être directement co-construite avec eux.

Venise : exemple d’une ville sous contraintes

Venise est un cas d’école. Ce qui fait sa beauté, l’art et les canaux, la met en danger. Sa situation géographique et son architecture en font une ville particulièrement soumise aux dangers du réchauffement climatique, avec des inondations en hausse. Son patrimoine culturel et artistique inégalé la transforme en ville-musée : avant le coronavirus, elle accueillait chaque année 30 millions de touristes, alors que sa population, en chute libre, n'est que de 50 000 habitants !

La ville subit de plein fouet les contraintes de la mondialisation, du tourisme de masse et des risques écologiques. Les solutions mises en œuvre, et la façon dont elles sont développées, sont donc riches d’enseignements.

© E-dock

Parmi ces dernières, la start-up E-concept a lancé en 2020 son E-Dock : une borne de recharge pour bateaux électriques. Dans une ville où on ne se déplace qu’à pied ou en bateau, développer la navigation électrique semble à première vue une excellente solution de mobilité du quotidien. La solution se veut bénéfique pour l’environnement et le portefeuille des Vénitiens. La réduction de la pollution sonore devrait bénéficier à la biodiversité dans la ville. Par ailleurs, avec des bornes de recharges accessibles, les consommateurs peuvent se reporter sur des moteurs ayant moins d’autonomie, et donc, moins coûteux.

Pour autant, est-ce la meilleure stratégie d’adaptation aux changements massifs que connaît la Sérénissime ?

Ecoutons les craintes des habitants : la ville se transforme en musée, la population vieillit, le tourisme représente 65 % des emplois. Une crise comme celle du coronavirus ne pardonne pas lorsque plus de 85 % de l’activité dépend des touristes internationaux. Les bornes électriques peuvent réduire l’impact écologique et le bruit au sein de la ville-musée. Cependant la seule opportunité économique que cela développe est celle d’une start-up. Sommes-nous face à une solution de mobilité du quotidien si plus personne à Venise n’a de quotidien ?

Un problème de méthode

E-concept et ses E-Docks ne sont pas problématiques en eux-mêmes : ils développent une solution intéressante sur une part restreinte du problème.

La mobilité du quotidien est un problème complexe. Non seulement, il s’agit de prendre en compte les contraintes imposées par le réchauffement climatique, le respect de la biodiversité et une diminution de la pollution, mais il faut aussi intégrer les attentes de milliers d’habitants et citoyens. C’est donc un problème à la croisée d’enjeux techniques, environnementaux, sociaux et démocratiques. Or lorsqu’il s’agit de répondre à des problèmes complexes, l’innovation start-up révèle un manque méthodologique.

C’est en effet une innovation qui avance seule : un acteur (la start-up) se bat contre les contraintes du marché. Bien sûr, des alliances (avec des investisseurs ou la puissance publique) sont mises en œuvre. Bien sûr, certains citoyens sont écoutés mais surtout s’ils sont clients : les enquêtes de satisfaction ciblent des consommateurs avant tout. Rien de tout cela ne s’apparente à une réelle collaboration avec les acteurs de terrains pour trouver ensemble des solutions qui prennent en compte tous les points de vue. C’est bien normal : il est déjà assez difficile de faire émerger, financer et fonctionner une entreprise classique ! L’innovation start-up a aussi la fâcheuse tendance à pousser des technologies précises, quitte à leur trouver n’importe quelles applications.

Par exemple, depuis plus de 10 ans, on entend que le véhicule autonome pourrait être une réponse à la mobilité et l’autonomie des personnes âgées. Or le marché ne sera envisageable que s’il existe une véritable confiance envers le produit proposé. Les bénéficiaires supposés ne seront pas ceux nés avec l’informatique. Seront-ils prêts à laisser un ordinateur conduire à leur place ? Les personnes concernées n’ont-elles pas à proposer de bien meilleures innovations pour répondre à leur problématique d’autonomie et de lien social ? Pourquoi proposer une réponse technique alors que le quotidien implique des choix et préférences personnelles et humaines ?

© Rasmus Gerdin

Les problèmes complexes nécessitent une nouvelle approche. La définition de la problématique ne doit surtout pas se concentrer sur une technologie, ni être à l’écoute des seuls consommateurs en oubliant le reste de la population. Pour cela, associer les citoyens largement à la définition de l’enjeu est nécessaire. En effet, quel serait le choix des Vénitiens et/ou des seniors si les approches étaient moins techniques et plus démocratiques ? Ce choix est-il possible si les données et les procédés sont détenus par des acteurs privés (GAFAM, start-ups, entreprises) et non pas gérés par les collectivités concernées ?

La mobilité du quotidien entre dans le périmètre d’action des acteurs publics : collectivités, régions, villes. Dépasser la vision New Public Management [1] pour une vision plus collaborative n’est pas évident. Heureusement ces dernières peuvent bénéficier des actions mises en œuvre à un niveau européen. Ainsi la Mission européenne « Villes neutres pour le climat et intelligentes » est là pour soutenir les villes dans leur transformation et met un accent particulier sur la co-création avec les citoyens.

Le projet MOSAIC par exemple vise précisément à donner aux villes de nouveaux outils de co-création avec leurs citoyens. Des outils robustes, éprouvés, et dont le but est de dépasser le « bricolage » ou les actions « expérimentales » . Ces outils partent du principe que les acteurs privés (start-ups ou entreprises) ne sont pas les seuls à avoir la compétence pour apporter des réponses sérieuses. Ainsi, l’un de ces outils est un tableau de bord qui permet de vérifier la qualité des actions de concrétion mises en œuvre par la ville. Pour chaque action, l’un des critères de qualité évalué est la diversité des acteurs représentés est respecté et leur capacité à influencer les processus de décision. Avec cet outil de suivi, des actions qui consistent à “seulement” consulter les citoyens tout en laissant une large place décisionnaire à des acteurs privés, sont très mal notées.

Pour répondre efficacement aux enjeux de la mobilité du quotidien, de telles approches sont salvatrices puisqu’elles permettent d’associer les citoyens à la création de la réponse, et ainsi d’éviter de percevoir le problème avec une vision tronquée. Une fois le problème vu et considéré (avec sérieux) sous tous les angles, la question de l’acceptabilité sociale ne se pose même plus.

[1] Le New Public Management (NPM) recommande d’introduire au sein des structures et procédures bureaucratiques du secteur public des principes inspirés du secteur privé. Pour ce qui nous intéresse ici, il met notamment l’accent sur les dynamiques de concurrences et de marchés et sur l’incitation à travailler avec les acteurs privés.