Dé transparent avec reflets colorés

Nouvelles technologies, ancienne démocratie ?

Un dossier parrainé par Kaspersky
© Rotislav Uzunov

Nous entrons dans une démocratie technologique. Comment y faire entendre notre voix ? Le point de vue de Mélanie Marcel, fondatrice de SoScience pour Et Demain Notre ADN.


Tous les jours, des centaines de choix techniques sont faits à votre place, la plupart du temps sans que vous le sachiez, alors même qu'ils modifient en profondeur votre quotidien. Vous prenez votre vélo pour aller au travail car votre commune a aménagé de superbes pistes cyclables ? Ou c'est un sujet délaissé. Vous restez dans votre voiture plutôt que de risquer la deux fois deux voies !

© Sam Edwards

Il vous arrive aussi de faire des choix techniques en conscience, mais sans contrôle. Par exemple, vous décidez de ne plus acheter que des légumes bio au supermarché afin d'éviter les pesticides. Hélas ! Le label « agriculture biologique » , que vous recherchez avec diligence, ne signifie pas qu’aucun pesticide n’a été utilisé. De même, lorsque vous scannez votre produit avec une application pour savoir comment elle est notée, savez-vous comment fonctionne l'algorithme ?

Comment est-il possible que les nouvelles technologies dessinent tous nos choix quotidiens alors que nous n'avons pas été consultés une seule fois, à aucune étape de leur conception ?

La plupart de vos actions quotidiennes dépendent de choix techniques auxquels vous n’avez pas participé et que vous ne pouvez pas vérifier. Nous sommes maintenant tous rodés à l'exercice qui consiste à paramétrer ses cookies avant de naviguer sur un site internet. Mais avez-vous choisi la connexion que vous êtes en train d’utiliser? Le réseau, 4G ou bientôt 5G, sur lequel vous êtes ? Le design de votre téléphone et ses implications en termes de consommation énergétique ? Des milliers de petits choix ont été faits sans votre contribution et sans votre accord, sur l'ensemble de l'appareillage numérique et électronique que vous utilisez tous les jours. Comment est-il possible que les nouvelles technologies dessinent tous nos choix quotidiens alors que nous n'avons pas été consultés une seule fois, à aucune étape de leur conception ?

© Mikhail Nilov 

“Je n’ai pas le temps, pas l’envie, je ne suis pas un expert.”

Que ce soit par manque de conscience ou par manque de connaissances, la technologie se dérobe aux choix démocratiques. D'aucuns diront que pour régler le problème il faut sensibiliser et former la population. Bien que ce soit essentiel, c'est loin d'être suffisant. Comprendre la technologie est chronophage et nous nous sentons rarement légitimes pour prendre des décisions à son sujet. Si cela est laborieux, c’est avant tout parce que nous ne disposons pas des institutions adéquates. Quand bien même serions-nous tous formés au numérique et informés des risques et impacts en jeu, il n’y a aucun moyen de participer aux décisions techniques. Voilà le cœur du problème : où sont les mécanismes démocratiques qui pourraient nous permettre de faire entendre notre voix, simplement et de façon utile ?

Entrer dans une démocratie technique ne consiste pas à lancer des référendums à tout va sur tous les sujets technologiques. Nous allons devoir être créatifs.

Ils restent à inventer. Entrer dans une démocratie technique ne consiste pas à lancer des référendums à tout va sur tous les sujets technologiques. Nous allons devoir être créatifs. Il y a 300 ans, le peuple était considéré trop ignorant pour choisir ses représentants politiques. Aujourd'hui, on estime que les citoyens ne peuvent pas choisir leurs systèmes techniques. Mais qui, au 18ème siècle, avait l'envie ou la capacité de choisir son souverain ? Cela semblait hors de portée et hors de propos. Pourtant aujourd’hui les Français animent leurs repas de famille avec de grandes discussions politiques ! Huit mois avant leur tenue, les présidentielles sont déjà sur toutes les lèvres. Et si les discussions passionnées, dans deux siècles, tournaient autour des différentes options de reconnaissance faciale et de leurs applications ?

La question démocratique s’est arrêtée à la porte des laboratoires, des industries et des entreprises technologiques.

Laisser les citoyens participer aux choix techniques effraie : manque de compétences, choix non rationnels, inutilité des corps intermédiaires, perte de confiance dans les experts… Pourtant nous ne pouvons plus ignorer la question : l'enjeu est trop crucial et traverse les nombreuses crises auxquelles nous faisons face.

Ce que nous avons vécu alors que l'épidémie de covid-19 submergeait la planète nous révèle la nécessité d’une population bien au fait des questions scientifiques, qui soit capable d’utiliser son esprit critique et qui puisse participer aux politiques publiques : de la source du problème à sa résolution, une meilleure prise en compte des citoyens "non-experts" aurait été nécessaire. Ainsi, à la source, les zoonoses pourraient être mieux contrôlées, prévenues et maîtrisées, si les populations les plus en contact avec la faune sauvage étaient impliquées pour surveiller le développement des virus.

© Thirdman

En parallèle, nous devons rendre nos modèles de développements compatibles avec les enjeux de santé environnementale. Évidemment, cela ne peut se faire sans une véritable concertation démocratique incluant les populations locales en plus des experts scientifiques et des politiques. En fin de course, le refus d'une partie de la population mondiale face aux vaccins révèle une crise de confiance qui dépasse la compréhension scientifique : comment se fier à des technologies si elles nous sont imposées et que les lieux d'invention, comme de décisions, restent définitivement fermés à notre regard ?

Très vite, la problématique va se poser avec toutes les technologies, notamment numériques : 5G, reconnaissance faciale, ordinateurs quantiques. Cet été, Apple a publié les détails de sa nouvelle philosophie de respect de la vie privée, et notamment les règles de son outil pour empêcher le pistage publicitaire, le App Tracking Transparency. Cet outil permet notamment aux possesseurs d’iPhone de refuser aux applications d'épier leurs activités pour cibler les publicités qui leur sont montrées. C'est une avancée pour la vie privée des utilisateurs : on estime par exemple que plus de 60% d'entre eux refuseront de se faire pister. Pourtant, la nouvelle a créé une levée de bouclier : les développeurs et applications qui comptent sur la publicité pour se rémunérer pourraient voir leur valeur sur le marché baisser de 80%. Cette décision a été prise par seulement quelques personnes au sein d'une entreprise alors qu'elle concerne notre vie privée et qu'elle a des conséquences économiques larges. Aucun débat collectif n'a eu lieu, encore moins une décision démocratique qui pourrait s'appliquer à tous les acteurs du secteur tout en prenant en compte les retombées pour les petits acteurs du marché.

À propos :
Ingénieure diplômée de l'ESPCI Paris, spécialiste de la physique des ondes et des neurosciences, Mélanie Marcel a débuté sa carrière en travaillant sur les interactions machines / cerveaux. Elle a fondé SoScience, une plateforme d'innovation qui a pour but de remettre la recherche scientifique au service de la société et du bien commun.


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