Rosemary-Ketchum

La démocratie à l’épreuve du numérique : de Périclès aux civic tech

Un dossier parrainé par Kaspersky
© Rosemary Ketchum

Comment le numérique bouleversera-t-il le fonctionnement des démocraties représentatives ? Pour comprendre l’enjeu de la confrontation entre systèmes politiques et technologies numériques, faisons un pas de côté, en considérant les origines d’Internet et en menant une comparaison historique avec le fonctionnement d’une démocratie très différente de la nôtre mais qui infuse encore dans nos imaginaires : la démocratie athénienne. Par le collectif Païdeia, pour Et Demain Notre ADN.


Les révolutions technologiques au service du plus grand nombre

Révolution communicationnelle et informationnelle, le numérique n’est pas la première innovation technologique à créer des bouleversements sociaux et politiques majeurs. À partir du VIIIe siècle avant notre ère, l’adoption et la diffusion de l’alphabet phénicien par les Grecs, cette manière révolutionnaire de noter tous les sons de la langue, a un effet décisif sur le développement, deux siècles plus tard, de la démocratie athénienne, qui affichera publiquement sur des pierres les lois et les décisions politiques prises par l’Assemblée des citoyens. On pourrait citer tout aussi bien, au XVe siècle, l’invention de l’imprimerie, qui permet une diffusion toujours plus importante des savoirs et des connaissances, préalable nécessaire à la longue gestation des démocraties modernes.

Dans le Phèdre de Platon, Socrate critique la déshumanisation qu'engendre l'écriture, face à la vivacité de l'oral. Du livre au chatbot, il n'y a qu'un pas.

Ces inventions ne vont pas sans rencontrer de fortes résistances, tant elles bouleversent les autorités en place. Ainsi l’écriture, par le passage de sociétés orales aux sociétés écrites, met en cause les personnages dont la fonction était d’être la mémoire et les porte-parole de la cité, au profit de procédures plus collectives. Dans un dialogue mis en scène par le philosophe grec Platon, le Phèdre, son maître Socrate critique la déshumanisation qu’engendre l’écriture, face à la vivacité de l’oral. Selon lui les écrits « se bornent à signifier une seule chose, toujours la même » , « ignorent à qui ils doivent ou ne doivent pas s’adresser » , et « sont incapables de repousser une attaque et de se défendre eux-mêmes¹ » . Du livre au chatbot, il n’y a qu’un pas.

Hippies et utopie : généalogie politique d’Internet

Paul Allen and Bill Gates à Lakeside School en 1970 © Bruce Burgess

Les technologies ne sont donc pas neutres, et l’histoire d’internet le montre elle aussi, comme l’explique le sociologue Dominique Cardon². Dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Silicon Valley, l’ordinateur personnel naît de la rencontre, dans les années 1970, entre les milieux universitaires et la contre-culture hippie, où se trouvent alors des personnages comme Bill Gates ou Steve Jobs, qui crée avec Steve Wozniak l’Apple I en 1976.

Internet est le fruit d’un projet politique utopiste. Animés d’une méfiance envers l’Etat et les institutions, ses pionniers le considèrent comme un outil d’émancipation individuelle : dans des communautés virtuelles choisies, les internautes anonymes seront capables, sans chercher à prendre le pouvoir, de transformer la société bien plus que ne le feraient les institutions traditionnelles. C’est ce qui explique la forme particulière prise par Internet, avec l’importance de la coopération ouverte, le principe d’une gouvernance autorégulée et la centralité des communs numériques : liens hypertexte, logiciels libres, open source, etc.

L’enjeu toujours actuel de la fracture numérique constitue une première limite de la “démocratie Internet”.

Mais cet idéal utopiste se heurte à certaines limites : malgré l’idéal louable d’une ouverture culturelle et sociale illimitée, en réalité les premières communautés virtuelles regroupent des profils très homogènes : ce sont majoritairement des hommes avec un haut niveau d’instruction, capables de maîtriser ces nouvelles formes technologiques. Comme le souligne Dominique Cardon, « même si elles sont ouvertes, ces communautés restent socialement sélectives. Les participants les plus actifs constituent une sorte d’aristocratie de méritants - par ailleurs souvent très masculine. En réalité, le nombre de contributeurs vraiment actifs reste relativement réduit à un noyau » . L’enjeu toujours actuel de la fracture numérique constitue ainsi une première limite de la “démocratie Internet”.

La transformation de l’espace public

De même que l’avènement d’un espace médiatique et journalistique, par la création d’une nouvelle forme d’espace public, avait accompagné l’avènement des démocraties modernes au XIXe siècle, la révolution numérique constitue d’abord et avant tout un bouleversement du fonctionnement de l’espace public démocratique. Comme l’explique Dominique Cardon, cet espace n’est plus réservé à des professionnels, mais s’ouvre à des amateurs. Les gatekeepers n’en sont plus les journalistes, mais les algorithmes des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux, qui rendent ou non visibles les contenus publiés par les internautes.

La forme horizontale et décentralisée d’Internet heurte de plein fouet la forme verticale et centralisée de la démocratie représentative

© Antonio Batinic

Les capacités d’organisation de l’espace public numérique ont ainsi montré leur potentiel ces dernières années. De nombreux mouvements ont pris leur essor sur Internet, depuis les nombreuses pétitions en ligne, en passant par l’utilisation de hashtag comme avec le mouvement #metoo, ou la constitution de mouvements sociaux d’un nouveau genre avec les manifestations des gilets jaunes. De l’autre côté, les acteurs politiques traditionnels doivent faire face à une contestation de plus en plus vive de leur autorité et de leur rôle. La forme horizontale et décentralisée d’Internet semble ainsi heurter de plein fouet la forme verticale et centralisée de la démocratie représentative.

Participer : de la Pnyx à l’écran

De nombreuses initiatives ont ainsi fleuri ces dernières années pour accroître l’engagement et la participation des citoyens aux décisions politiques, souvent regroupées sous le terme de civic tech. Certaines de ces initiatives peuvent être radicales, comme le logiciel Liquid Democracy mis en place par le parti pirate, qui cherche à créer un dispositif de démocratie directe en réseau. Tous ces éléments pourraient nous faire penser que les bouleversements induits par Internet nous mènent tout droit vers une forme nouvelle de démocratie directe, où l’on pourrait se passer du personnel politique grâce à des référendums numériques permanents et à la mise en place de mandats impératifs révocables à tout moment.

L’idéal d’une démocratie participative où tout le monde aurait le temps et l’envie de s’occuper de toutes les décisions politiques est une illusion

Cependant, le bilan des civic tech est globalement mitigé : ce sont souvent des publics déjà impliqués, socialement homogènes, qui s’engagent dans ces mouvements. De plus, la floraison récente des consultations citoyennes et des budgets participatifs dans les collectivités locales fait poindre le risque de “consultation washing”³, c’est-à-dire la mise en place de dispositif de participation par les autorités sans impact réel sur les décisions importantes.

© Hans Reniers

C’est que, si la volonté de faire davantage participer les citoyens aux décisions politiques est louable, elle rencontre certaines limites. Une comparaison avec le fonctionnement de la démocratie athénienne permettra de l’entrevoir. Souvent citée comme modèle de démocratie directe, fonctionnant sans réel représentant élu ou pour des durées très limitées, la démocratie athénienne mettait certes à égalité les citoyens dans le processus de décision. Mais même à son apogée au Ve siècle avant notre ère, lors des grandes heures du démocrate Périclès, seule une petite partie des citoyens athéniens participaient régulièrement aux décisions prises par la cité. Comme le souligne l’historien Vincent Azoulay, la colline de la Pnyx où se tenait l’Assemblée des citoyens, ne pouvait accueillir au maximum que 6000 citoyens, soit 10% des 60 000 citoyens athéniens. De plus, l’assemblée n’était probablement pas toujours pleine, les citoyens se déplaçant lorsque les décisions les intéressaient ou les concernaient. Ainsi, l’idéal d’une démocratie participative où tout le monde aurait le temps et l’envie de s’occuper de toutes les décisions politiques est probablement une illusion.

Contrôler les élites : la leçon athénienne

Mais il est peut-être un point sur lequel le numérique pourrait profondément modifier nos usages démocratiques. Si la participation à la démocratie athénienne n’était pas aussi intense qu’on le pense souvent, il n’en demeure pas moins que celle-ci contrôlait férocement ses élites politiques. Ces dernières étaient soumises à un contrôle strict : elles devaient rendre compte fréquemment de leur action devant les citoyens, et pouvaient être ostracisées, c’est-à-dire bannies temporairement de la cité, si elles étaient considérées comme suspectes de velléités despotiques.

Or nos institutions manquent cruellement de modalités de contrôles de ce type, si bien que c’est souvent l’institution judiciaire qui se charge de contrôler l’action des gouvernants, comme on l’a vu tout récemment avec la mise en examen d’Agnès Buzyn pour ses décisions prises au début de la pandémie lorsqu’elle était ministre de la santé, ou encore la volonté de faire condamner l’Etat par la justice pour son inaction climatique, via la pétition en ligne “l’affaire du siècle”.

Les civic tech se sont d’ailleurs emparées de cette problématique en proposant des outils permettant de rendre plus transparente l’action des élus. Ainsi, le site Nosdéputés.fr, initié par le collectif d’activistes Regards citoyens, propose de mesurer et de scruter l’action des députés : temps de présence à l’Assemblée et en commission, rapports produits, questions posées. Le site propose ensuite un classement permettant de comparer l’action des députés. Bien que critiqué, notamment sur le choix de ses critères, ce type de dispositifs est fortement incitatif dans la mesure où les députés ont tout intérêt à apparaître comme actifs et impliqués dans leur mandat. Ce genre d’initiatives ont sans doute vocation à se multiplier, afin de soumettre plus régulièrement les élus au contrôle de leur action devant les citoyens.

Un nouveau contre-pouvoir

La discordance entre démocratie représentative et espace public numérique n’est probablement pas prête de s’éteindre, sans que cela soit forcément un danger pour nos systèmes politiques. D’un côté, l’espace numérique est capable de mieux contrôler qu’auparavant les agissements des élites, et de mieux se faire entendre d’elles. De l’autre, la démocratie représentative conserve l’idéal de parler au nom de tous, quelle que soit sa compétence numérique, et préserve de certains dangers que pourrait représenter la démocratie Internet. La technologie numérique remplirait ainsi un rôle moins utopiste mais pour autant essentiel, celui d’un contre-pouvoir citoyen, capable d’alerter l’espace public et de contrôler ses représentants sans se substituer à eux.

¹ Platon, Phèdre, 275c-e.
² Dominique Cardon, Culture numérique, Paris, 2019.
³ Clément Mabi. « Quel(s) numérique(s) pour la démocratie ?  » , Cahiers de l’action, vol. 57, no. 1, 2021, pp. 89-100.


À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


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