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Refonder le tourisme : corps, temps, espaces

Un dossier parrainé par Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme
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Mis brutalement à l’arrêt, le tourisme est vraisemblablement le secteur qui a le plus souffert de la pandémie de Covid-19. Et si cette situation était une chance à saisir pour transformer un secteur qui n’a jusque-là que peu pris en compte les bouleversements à venir ?

En finir avec le tourisme ?

Deux principaux phénomènes condamnent à court ou moyen terme le tourisme tel qu’on l’a connu. Il y a tout d’abord, évidemment, des enjeux écologiques et environnementaux. Le tourisme mondialisé est basé sur un usage effréné de transports fortement émetteurs, au premier rang desquels l’avion. Par ailleurs, le surtourisme, en concentrant un grand nombre de personnes en un faible nombre de lieux¹, a un effet délétère sur l’environnement et les écosystèmes. Aujourd’hui, d’après Jean-François Rial, PDG du groupe Voyageurs du Monde, 95% des touristes du monde se retrouvent sur 5% de la surface de la planète.

Concevoir le monde comme un terrain de jeu pour les classes moyennes et les élites occidentales n’est plus possible, si cela a jamais été souhaitable.

Deuxième phénomène : l’activité touristique suppose un environnement géopolitique favorable. Or celui-ci n’a cessé de se détériorer depuis le début du XXIe siècle : à partir des attentats de Bali en 2002, les touristes n’ont cessé d’être les cibles du terrorisme, entraînant la construction d’enclaves touristiques qui suscitent la rancœur des populations locales². Au-delà du terrorisme, on pourrait aussi citer la fermeture actuelle de la Chine, dont on ne peut savoir quand elle se rouvrira, ni même si elle décidera de le faire, disposant elle-même d’un tourisme intérieur colossal. Les lieux d’accueil du tourisme semblent ainsi se réduire à mesure que la Pax Americana, moteur majeur du tourisme de masse, est remise en cause. En bref, concevoir le monde comme un terrain de jeu pour les classes moyennes et les élites occidentales n’est plus possible, si cela a jamais été souhaitable.

Or, plus qu’un terrain de jeu, le tourisme a représenté une certaine forme de vie moderne, une véritable conquête de soi par l’individu. Et c’est cette forme de l’émancipation qu’il serait malheureux de voir disparaître. Comment, dès lors, concilier les impératifs du monde tel qu’il est et notre désir de voyage ? Pour l’entrevoir, il faut d’abord comprendre la part que le tourisme a eu dans la construction de nos modes de vie et de nos imaginaires, qu’ils soient corporels, temporels ou spatiaux.

©Les Anderson

Grand Tour et cures thermales

Le tourisme constitue au départ une invention britannique : le « Grand Tour » désignait au XVIIe siècle le voyage des jeunes aristocrates sur le continent. Il avait une vocation aussi bien éducative (visite de vestiges antiques, de monuments) que sociale, en leur faisant rencontrer leurs pairs des autres pays européens. Le principe est ensuite approprié par les écrivains et artistes romantiques du XIXe siècle, qui contribuent à créer un idéal du lointain et de l’ailleurs, qu’il soit spatial dans le cas de l’Orient, ou temporel dans celui des vestiges de l’Antiquité. Certains Français accompagnent ce mouvement comme Victor Hugo, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert ou encore Stendhal, qui popularise le terme avec ses Mémoires d’un touriste.

À la fin du XVIIIe siècle, la ville britannique de Bath invente la station thermale. Si leur but est d’abord médical, ces séjours ne tardent pas à se transformer en loisir hédonique, et à s’étendre au continent. Au début du XIXe siècle, en France, de nombreuses stations se développent en bord de mer, comme Boulogne ou Biarritz et chaque année, pendant la Restauration, la cour se déplace à Dieppe, créant une régularité de la villégiature calquée sur le rythme des saisons. D’abord aristocratiques, ces plaisirs nouveaux ne tardent pas à se diffuser dans la bourgeoisie, dans une société qui s’industrialise : un grand développement des villes d’eau intervient ainsi lors du Second Empire, et l’on compte déjà, en 1870, 300 000 visiteurs par an³.

Un nouveau rapport à soi

Le tourisme se démocratise au XXe siècle avec les progrès des transports et l’allongement des vacances, facilité par la conquête des congés payés. Par-là, est créé un temps social entièrement nouveau et inédit, qui s’oppose à la fois au travail et à la vie quotidienne. Une possibilité nouvelle qui ne tarde pas à devenir un véritable besoin : ainsi pour la sociologue Saskia Cousin, « les vacances sont vécues, dans la plupart des pays occidentaux, comme une nécessité sociale, familiale, voire vitale : restaurer les forces de travail, renouer des liens familiaux et amicaux, sortir du quotidien⁴. »

À l’abri des contraintes professionnelles et domestiques, c’est un tout nouvel individu qui s’élabore, à même de s’adonner à une forme de découverte de soi, comme nous l’explique l’historien des sensibilités Alain Corbin : « Ce temps inventé, qui sanctionne le désir de disponibilité, autorise l’attention à soi, l’expérience de soi, voire la révélation de soi. Il est celui durant lequel le corps retrouve une existence oubliée⁵». Un temps nouveau se crée donc, propice à l’épanouissement individuel et au développement de nouvelles pratiques sociales et corporelles : relâchement progressif des contraintes vestimentaires, invention du flirt, développement de nouvelles activités sportives, comme la nage ou le ski. De nouvelles mises en scène de soi et de son corps deviennent possibles : « Le teint brun, la peau lisse et ferme deviennent une parure. On se délecte à laisser voir son corps : chaque étape de ce dénudement progressif fait d’abord scandale, puis se répand⁶».

Qu’est-ce qu’un guide touristique ? Le tourisme fondateur d’une nouvelle spatialité

En plus d’un temps nouveau, le tourisme crée une spatialité nouvelle : on découvre la montagne, tandis que la mer, autrefois évocatrice d’un déchaînement effrayant des éléments, devient au contraire un lieu de forte attractivité⁷. La conception des lieux est entièrement renouvelée : ainsi le changement de regard sur le littoral entraîne l’émergence de la plage, synonyme de spectacle et de défi. Alors que les hygiénistes préconisaient autrefois des cures dans les eaux froides, on découvre les plaisirs du sable chaud. L’attrait tout nouveau pour le soleil modifie le sens du teint hâlé qui, autrefois signe du travail aux champs, devient celui, désirable, du séjour à la mer⁸.

À l’idéal du lointain et à la binarité route-site, il leur faut opposer de nouveaux lieux désirables et de nouvelles normes spatiales, compatibles avec les exigences écologiques.

Une révolution du rapport à l’espace se produit avec l’apparition des guides touristiques à la fin du XIXe siècle. L’espace se retrouve classé en deux lieux distincts : les routes, voies d’accès, et les sites, lieux d’arrêts et de contemplations. L’espace touristique est ainsi fortement normé, comme le souligne l’historien du tourisme André Rauch à propos du Guide-Bleu, créé au début du XXe siècle : « Le voyage se transforme en une succession de visites (que chronomètre le guide), et l’espace géographique cède la place aux monuments. Le vide entre panoramas, châteaux, tours, portails, en un mot l’étendue sans intérêt, devient l’espace de la circulation qui s’oppose à la ‘chose-à-voir’⁹ » . Ce principe d’aménagements et de conceptualisation de l’espace tendra à s’imposer au monde entier, classant les lieux en fonction de leur potentiel touristique. Au point qu’il semble illusoire de penser que l’on puisse voyager en faisant fi de cette spatialité, devenue peut-être le seul rapport possible avec les espaces des pays étrangers.

Rue Crémieux, Paris 12e ©Charlota Blunaro

C’est une inventivité et une énergie similaires que les professionnels du tourisme doivent mobiliser aujourd’hui pour préserver nos modes de vie sans détruire les écosystèmes. À l’idéal du lointain et à la binarité route-site, il leur faut opposer la création de nouveaux lieux désirables et de nouvelles normes spatiales, compatibles avec les exigences écologiques. Tel est l’effort préalable nécessaire pour ne pas envisager les transformations du tourisme comme un déclin et un recul, mais plutôt comme un défi à relever pour notre créativité et nos imaginaires.

Localisme, corps sociaux, télétravail : vers de nouvelles normes touristiques ?

Ce mouvement a déjà commencé, fortement stimulé par la crise sanitaire qui a été pour beaucoup une expérience de redécouverte du proche. Randonnées pédestres et cyclistes, balades urbaines et périurbaines, comme celles que propose le guide (non-) touristique L’Autre Paris… Ces phénomènes, regroupés sous les vocables d’”éco-tourisme” ou de “tourisme bienveillant”, parviennent avec succès à réimplanter l'imaginaire touristique de l’Ailleurs et de l’Autre dans un espace de la proximité. L’aventure, l’évasion et l’altérité commencent aux portes de l’espace géographique du proche.

Le succès grandissant des expériences touristiques collectives suggère également une volonté de refonder un “corps” collectif.

Loin de l’individualisme prêté au tourisme de masse, le succès grandissant des expériences touristiques collectives suggère également une volonté de refonder un “corps” collectif. Essor des chantiers participatifs autour de la restauration du patrimoine, local et national, réseaux d’entraide autour de l’éco-construction d’habitats de particuliers, etc. des normes nouvelles s’installent, faisant la part belle à une éthique solidaire et écologique. La découverte de l’autre s’éprouve par l’utilité et la pratique plutôt que par la contemplation et l’oisiveté.

À ces transformations spatiales et pratiques s’ajoute celle de la temporalité touristique. Celle-ci s’opposait jusqu’ici aux temps domestique et professionnel. Paradoxalement, c’est aussi ce temps du quotidien qui tend actuellement à transformer en profondeur l’expérience du tourisme du futur suite au développement massif du télétravail. En rendant l’individu capable d’être professionnellement présent partout, le clivage espace de travail - espace de loisir se trouve entièrement disloqué. Travailler sur son lieu de vacances glisse peu à peu du champ de l’oxymore vers celui des possibles à travers un brouillage entre-temps domestique, professionnel et de loisir. Si ces nouveaux agencements portent en eux des risques qu’il faudra contourner - n’être jamais vraiment en vacances ni complètement au travail, être sans cesse en voyage et jamais chez soi -, ils pourraient être aussi l’occasion d’une refondation de notre rapport au tourisme, depuis la reconquête d’espaces oubliés, à la réinvention de l’ailleurs.

¹ « Voyager : stop ou encore ? Débat entre Rodolphe Christin et Jean-François Rial » , L'Économie politique, vol. 91, no. 3, 2021, pp. 50-59.
² Olivier Dehoorne, « Une histoire du tourisme international : de la déambulation exotique à la bulle sécurisée » , Revue internationale et stratégique, vol. 90, no. 2, 2013, pp. 77-85.
³André Rauch, « Les vacances et la nature revisitée (1830-1939) » , dans Alain Corbin (dir.), L’avènement des loisirs (1850-1960), Paris, 1995, p. 108-153.
⁴ Saskia Cousin et al, « De l’aventurier au campeur : les mutations du tourisme. Table ronde » , Esprit, vol. 426, no. 7-8, 2016, pp. 45-58.
⁵ Alain Corbin (dir.), L’avènement des loisirs, op. cit. p. 106-107.
⁶ André Rauch, « Les vacances et la nature revisitée (1830-1939) » , dans Alain Corbin (dir.), L’avènement des loisirs, op. cit., p. 116.
⁷ Alain Corbin, Le territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage (1750-1840), Paris, 1988.
⁸ Pascal Ory, L’invention du bronzage. Essai d’une histoire culturelle, Paris, 2008.
⁹ André Rauch, “Les vacances et la nature revisitée”, op. cit., p. 132.

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


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