Flore-Anne Messy est cheffe de la Division des Affaires Financières de l’OCDE. En septembre prochain, l’équipe qu’elle dirige rendra un premier rapport, compris dans le Business and Finance Outlook, qui insiste sur la nécessité de former une nouvelle méthodologie de comparaison des stratégies d’investissement des institutions financières en matière d’impact écologique. À l’heure où risques sanitaire, économique et climatique font partie de l’équation pour apprécier la stabilité des systèmes économiques, elle nous livre son regard sur les enjeux du financement de la transition écologique.

Que nous montre le coup d’arrêt provoqué par le virus sur la fragilité de nos systèmes économiques ?

FLORE-ANNE MESSY : La crise économique qui résulte de la pandémie de Covid-19 est absolument inédite. Il s’agit d’un coup d’arrêt majeur, le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons affaire à un choc qui affecte l’offre et la demande, là où dans le passé les chocs ont affecté plus particulièrement l’un ou l’autre. Cette situation exceptionnelle contribue donc à solliciter et à tester la robustesse du système économique et financier.

Jusqu’à présent, le système économique reposait sur un certain nombre de principes. Intégration et interdépendance, comme c’est le cas à l’échelle européenne ; mais aussi efficacité et productivité. Or les politiques qui sont mises en place par nos gouvernements pour nous protéger de la pandémie et de ses conséquences économiques vont en quelque sorte à l’encontre de ces principes. D’une certaine manière on peut dire que les mesures gouvernementales vont dans le sens d’une plus grande fragmentation des marchés, ce qui est à l’opposé des principes d’intégration ; elles poussent à une autosuffisance locale, ce qui contrevient au principe d’interdépendance ; et enfin elles revalorisent les pratiques de prévention des risques, là où l’on était jusqu’à présent dans des logiques de flux tendus censées valoriser l’efficacité et la productivité. Cette crise a donc fait considérablement évoluer les doctrines et les pratiques. L’objectif affiché des politiques gouvernementales est d’éviter le phénomène de crise des liquidités pour les entreprises comme pour les gouvernements, car cette crise pourrait se muer en crise de solvabilité, et en crise financière.

Cette crise a-t-elle contribué à révéler des dangers nouveaux pour la stabilité économique ?

F-A. M : Nous sommes donc dans une période où il faut remettre de l’oxygène dans l’économie, toutefois, le fait que l’on injecte cet oxygène peut aussi créer de la déstabilisation sur le plus long terme. Pourquoi ? Parce que les principaux acteurs économiques entrent dans cette crise avec des niveaux de dette considérablement plus élevés que lors de la dernière crise, que l’on évalue en moyenne à 70% de PIB – et au-delà – pour certains pays de l’OCDE (au lieu de 50% en 2008). Nos gouvernements et nos entreprises sont donc plus endettés que lors de la précédente crise financière. Ils en sortiront encore plus endettés, ce qui affecte la capacité de résilience du système économique et financier.

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Un certain nombre de dangers ont été révélés lors de cette crise. Nos prévisions économiques prévoient pour le court terme, comme pour le moyen terme, une chute du PIB dans la plupart des pays de l’OCDE. Mais, au-delà des chiffres, la véritable question est de savoir quelle croissance nous voulons ? S’agit-il d’une croissance plus responsable, tant sur le plan écologique que social ? Est-ce que l’on veut s’éloigner des objectifs purs de productivité ? J’ai également parlé de la fragmentation actuelle des économies, or on sait qu’une croissance verte n’est possible que s’il y a coopération entre ces économies.

Et enfin, je pense que cette crise a souligné le besoin de plus d’équité. L’actualité sur les questions raciales fait évidemment écho à ce point. On sait que les crises affectent principalement les populations vulnérables mais surtout, elles en créent de nouvelles. Cette crise a agi comme un révélateur sur les difficultés des étudiants, mais aussi sur celles de chefs d’entreprises qui n’avaient jusque là aucunes difficultés. La question de l’équité de notre système économique est donc une question fondamentale qu’il s’agit de mettre au premier plan.

Comment analysez-vous la réaction des institutions financières et bancaires dans cette crise ?

F-A. M : Il me semble que les institutions financières se sont comportées de manière plus responsable et qu’elles ont véritablement pris en charge de leur rôle dans l’économie. Depuis la crise de 2008, un certain nombre de règlementations ont été mises en place pour réguler le secteur bancaire et financier, tant au niveau mondial qu’européen. Ce n’est peut-être pas suffisant mais j’insiste sur le fait que l’on ne part pas du même endroit. Je pense aux règlementations visant à assurer la solvabilité des banques, comme le FSB, mais également celles visant à protéger davantage les consommateurs. Dans cette crise, les banques ont plutôt bien joué leur rôle d’intermédiaires entre les gouvernements et l’économie réelle en aidant à véhiculer les aides gouvernementales de l’État vers les petites, moyennes et grosses entreprises. Il faut prendre en compte le risque de solvabilité auquel elles sont elles-mêmes confrontées si les consommateurs et les entreprises ne sont pas en mesure de rembourser leur prêt. C’est ce qui explique que certaines soient donc un peu frileuses dans l’octroi des crédits. Et, dans ce contexte, le rôle des incitations gouvernementales est essentiel pour que l’injection de liquidité dans l’économie puisse avoir l’effet escompté.

« La question de l’équité de notre système économique est donc une question fondamentale qu’il s’agit de mettre au premier plan »

Flore-Anne Messy

Aujourd’hui par où commencer pour s’assurer d’un financement rapide et efficace de la transition énergétique et écologique ?

F-A. M : L’enjeu du financement de la transition écologique, tant du point de vue économique, qu’énergétique ou encore des infrastructures, est considérable. Or, pour financer cette transition, le budget seul de l’État n’est pas suffisant. Il s’agit par ailleurs d’un véritable choix de société, le choix d’une nouvelle économie, qui doit associer l’ensemble des partenaires économiques et sociaux comme les entreprises et les consommateurs. Les banques, mais aussi les investisseurs institutionnels comme les assurances et les fonds de pension, ont un rôle essentiel à jouer dans ces investissements. Leurs choix d’investissement sont donc essentiels pour mettre en œuvre cette transition économique et énergétique ; ils peuvent choisir de le faire dans le charbon, dans le gaz ou bien choisir d’investir dans les énergies renouvelables.

Comment s’assurer que les institutions financières jouent ce rôle ?

F-A. M : Suite à l’accord de Paris, la France et l’UE ont mis en place un certain nombre d’incitations à destination des institutions financières, afin qu’elles prennent en compte les éléments environnementaux, sociaux et les éléments de bonne gouvernance – ce sont les fameux critères EGS (environmental, social and governance). Ces dernières doivent désormais informer les investisseurs et les consommateurs de leur stratégie en matière d’investissements et l’intégration des facteurs ESG. Et depuis 2015, la plupart des grandes banques ont joué le jeu. Non seulement parce qu’elles sont incitées à le faire et parce que cela correspond à une demande forte des consommateurs. Mais aussi parce que conserver des actifs qui seront obsolètes dans les années à venir, comme les actifs fossiles, n’est plus une stratégie intéressante d’un point de vue business.

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Il est question ici d’incitations mais pas de réglementations contraignantes. Est-ce un frein ?

F-A. M : Dans la mesure où les incitations ne sont pas seulement réglementaires mais également économiques et financières, elles pourraient suffire à ce que les acteurs financiers aillent dans cette direction. Par contre, il existe encore un certain nombre de barrières qui ne sont pas du ressort seul des institutions financières.

Quelles sont les autres barrières au financement effectif de la transition écologique à ce jour ?

F-A. M : À mon sens, le problème majeur aujourd’hui est que l’on ne peut pas comparer les stratégies d’investissement entre elles, ni évaluer leur impact réel. Il y a un vrai manque de transparence et de comparabilité des stratégies ESG. Puisque l’on ne peut pas dire avec précision si ces indicateurs sont bien pris en compte et ont un impact positif sur l’environnement, il existe un véritable risque de greenwashing sur la question du financement de la transition écologique par les institutions financières. Il nous faut donc formaliser des méthodologies comparatives qui permettront de s’assurer de l’impact positif de ces investissements. Ce travail est mené au niveau de l’UE autour d’une taxonomie qui aidera à qualifier ce qu’est un actif vert et ce qui ne l’est pas. À l’OCDE, nous allons remettre un premier rapport en septembre qui souligne ces enjeux, et à la suite de ça nous allons développer des indicateurs qui permettront d’effectuer la comparaison, à la fois en termes de performance et d’impact réel sur l’environnement.

©Guillaume de Germain

Les green bonds remplissent-ils leur rôle d’actifs « verts » pour financer la transition écologique ?

F-A. M : L’enjeu avec les green bonds est à peu près le même qu’avec les autres actifs. Effectivement, dans un certain nombre de cas, il n’est pas très évident de savoir s’ils sont plus « green » que les autres. Sont-ils qualitativement plus intéressants plus que d’autres obligations, si l’on prend en compte la durabilité de notre planète ? Là encore, c’est très difficile de l’établir, du fait du manque de comparabilité entre un produit vert et un autre. Cet aspect méthodologique de comparaison est donc l’un de nos priorités à l’OCDE. C’est ce qui permettra d’infléchir enfin la direction dans le sens d’un financement de la transition écologique.

Quelles seraient les trois mesures à mettre très rapidement en place pour accélérer le financement de la transition écologique ?

F-A. M : En premier lieu, s’assurer de la comparabilité des critères ESG, fournir des produits financiers réellement verts – une version améliorée des green bonds en somme. Et enfin une meilleure collaboration entre les acteurs du secteur privé, les entreprises et les gouvernements. Il est fondamental que ces différents acteurs se parlent pour que cette transition soit effective et efficace.

« Aujourd’hui il n’est pas très évident de savoir si les green bonds sont réellement plus « green » que les autres obligations »

Flore-Anne Messy
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Dans une tribune au Monde du 26 mai*, un collectif d’économistes et d’élu·e·s défend l’idée d’une annulation de la dette publique détenue par la BCE. Il s’agit d’une mesure de court terme pour permettre aux États de se relever de la crise, mais également d’une action de moyen terme pour permettre de flécher les investissements vers la transition écologique. Qu’en pensez-vous ?

F-A. M : La question de l’annulation de la dette est séduisante mais, en pratique, les choses sont plus complexes. Déjà, les traités ne le permettent pas. Outre ces problèmes légaux, qui pourraient être réglés grâce à une impulsion politique au niveau de la BCE, j’y vois un risque potentiel de plus grande instabilité financière et économique qui impacterait en particulier les populations fragiles.

L’annulation de la dette se traduirait par une création monétaire accrue, suivie d’une inflation élevée plus ou moins contrôlable pour toute la zone euro. Selon moi, cela créerait encore plus d’instabilité, alors même que nous sommes en plein cœur d’une crise majeure. Je ne pense donc pas que cette solution soit envisageable sur le moyen et long terme. Il faudra d’autres solutions, au niveau européen mais aussi au niveau global.

* La tribune du Monde a été signée par Baptiste Bridonneau, doctorant à l’université Paris-Nanterre, EconomiX ; Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ; Nicolas Dufrêne, haut fonctionnaire et directeur de l’Institut Rousseau ; Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, professeur à l’Ecole des ponts ParisTech ; Alain Grandjean, président de la Fondation Nicolas-Hulot ; Aurore Lalucq, députée européenne (S&D) ; Laurence Scialom, professeure à l’université Paris-Nanterre, EconomiX.