Mutation des usages, numérisation des services, bouleversement des modèles économiques et organisationnels, concurrence des BATX et des GAFAM, spectre de la crise post-Covid, relance verte et responsable, essor de l’investissement ESG… Le secteur de la banque, déjà confronté à sa propre transformation, devra aussi répondre présent aux (nombreux) enjeux de l’époque.

Le sans-contact, nouveau geste barrière

Avec la crise sanitaire, nos usages de paiement ont massivement basculé vers le sans-contact. La technologie – plus que bien-nommée à l’ère de la distanciation sociale – a été rapidement adoptée grâce au relèvement du plafond des paiements sans contact par carte, passé de 30 à 50 euros (le maximum autorisé par la réglementation européenne) en mai 2020. Une mise à jour à l’origine prévue pour 2021, mais que les circonstances ont accéléré, notamment pour écarter les risques d’une éventuelle transmission du virus par le cash et accompagner la relance économique post-confinement.

Ce nouveau seuil a immédiatement trouvé sa place dans notre quotidien : entre le 11 et le 14 mai, le nombre de transactions sans contact a augmenté de 15%, selon le GIE Carte bancaire. Un résultat sans surprise, puisque les achats de moins de 50 euros représentaient déjà 80% des transactions. Cette opération a nécessité le paramétrage de plus de 60 millions de cartes bancaires et de plus d’un million de terminaux.

©Clay Banks

Plus surprenant, voire contre-intuitif : la période a assez peu profité au paiement mobile. Contrairement à la Chine où ce canal est devenu la norme, la France semble encore réticente à s’en emparer. Selon un sondage Odoxa sur les applications utilisées par les Français pendant le confinement, seulement 15% d’entre eux ont utilisé celles de paiement mobile (ApplePay, PayLib, etc.). Le frein principal demeure le manque de confiance, partagé par 64% d’entre eux.

L’avènement de la banque 100% digitale ? Pas si vite…

Très vite, le Covid-19 a été qualifié d’accélérateur de tendances, surtout numériques. De là à penser que la crise marquera l’avènement d’une banque désincarnée et 100% digitale, il n’y a qu’un pas – que nous ne franchirons pas, car la réalité est souvent plus nuancée.

Certes, une étude récente du BCG, menée sur 15 marchés entre le 13 et le 27 avril 2020, montre que 24% d’entre eux pensent réduire drastiquement leurs visites en agence, voire les arrêter, une fois la crise terminée. En France, ce chiffre s’établit à une personne sur cinq. Parallèlement, la période de confinement aura été l’occasion pour 12% des personnes interrogées (7% en France) de s’initier aux services bancaires en ligne ou mobiles. 61% des sondés se disent désormais prêts à ouvrir un compte via téléphone ou canal digital, cette part s’élevant à 41% en France.

En corollaire, se pose alors la question du maillage du territoire en agences bancaires. Mais le sujet n’est cependant pas récent : entre 2014 et 2018, la France avait fermé 1100 agences, soit 3% du parc, selon Les Echos.

Bien sûr, ces tendances étaient déjà à l’œuvre : une étude réalisée en janvier 2020 par l’éditeur de progiciels de banques Sab indiquait que 71% des répondants avaient téléchargé l’application mobile de leur banque principale, soit une progression de 23% vs 2016. Et pour la première fois, l’accès depuis smartphone dépassait même celui depuis ordinateur fixe, pour les utilisateurs fréquents. Ici, c’était bien le rôle central acquis par le smartphone dans la relation client que l’on considérait comme l’enseignement à retenir – plus que l’essor des banques en ligne (le plus souvent adossées à un groupe bancaire) ou des banques digitales (souvent des établissements de paiement avec une licence bancaire), souvent 100% mobiles et menées par de nouveaux entrants comme Revolut ou N26.

Néobanques en difficulté

Car du côté de ces dernières, que l’on appelle aussi néobanques, la période est chahutée : leur modèle économique, souvent basé sur les commissions issues des transactions bancaires de leurs clients ou des offres payantes à destination des entreprises, souffre du contexte économique. Sous l’effet du Covid-19, la néobanque britannique Monzo a vu sa valorisation chuter de 40% lors de sa dernière levée de fonds et va licencier 120 personnes, tandis que Revolut augmente ses tarifs pour tenter de regagner en rentabilité, entre autres coupes budgétaires et suppressions de postes.

Avant la crise, le marché français était déjà proche de la saturation avec 18 néobanques, dont 3 se partageaient 80% des 2,6 millions de comptes actifs, estimait le cabinet KPMG en 2019. Le Coronavirus ne fera alors qu’accélérer les mouvements de restructuration et consolidation déjà prévus sur le segment : ainsi, C-Zam, l’offre bancaire simplifiée de Carrefour Banque, fermera ses portes ce 15 juillet.

Encourager la relocalisation des chaînes de valeur

Pendant la crise, en leur qualité d’ « opérateurs d’importance vitale », les banques sont devenues la courroie de transmission entre l’État et les entreprises, afin de distribuer les dispositifs destinés à soutenir leur trésorerie. Selon Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, à terme ce sont près de 500 000 entreprises en France qui bénéficieront de 100 milliards d’euros de prêts garantis par l’État (PGE) – à 90% de petites entreprises, pour des prêts entre 70 000 ou 150 000 euros. Malgré l’essor des solutions à distance, plus de 80% des agences sont restées ouvertes sur le territoire pendant le confinement.

Mais passée l’urgence de la crise, l’épisode aura aussi jeté une lumière crue sur la fragilité de nos chaînes logistiques : tandis que nous manquions de masques ou rationnions le paracétamol, après des années à tourner à flux tendus dans un système économique ultra-mondialisé, la nécessité de repenser nos filières d’approvisionnement est apparue criante. Reconstituer des stocks, diversifier, rapprocher, voire refonder les supply chains : des enseignements de crise qui se pourraient se transformer en priorités opérationnelles dans de nombreuses industries, conscientes qu’elles doivent développer leur résilience dans un monde incertain, mais aussi réduire leur empreinte écologique.

Même si les experts questionnent les conditions de cette relocalisation des chaînes de valeur, également appelée de ses vœux par l’exécutif, celle-ci ne pourra pas se faire sans investissement des entreprises. Dans ce contexte, et celui plus large de la relance économique, les banques seront évidemment sollicitées et attendues, notamment pour leur capacité à financer et à aider au développement des territoires. Elles devront adapter leur approche des risques en conséquence.

Souveraineté technologique

Pour les banques elles-mêmes, l’enjeu de souveraineté est d’ailleurs massif : le secteur devra savoir se positionner face aux ambitions des plateformes américaines et asiatiques. À ce sujet, le président de BNP Paribas, Jean Lemierre, soulignait en novembre dernier que « [le métier] des GAFA, c’est de collecter des données et de les utiliser, voire de les vendre. Accéder au mode de paiement est extrêmement intéressant pour elles, puisque vous disposez là d’un volume d’informations considérables sur chaque individu, chaque entreprise. »

Présentes sur les solutions de paiement, les plateformes cherchent à élargir la gamme de leurs services. Carte bancaire chez Apple, projet de banque pour Google ou Libra, la cryptomonnaie de Facebookles initiatives se multiplient – sans parler de leur position dominante sur le cloud, hébergeant de fait « toujours plus d’informations émanant du secteur bancaire, ce qui soulève des interrogations en termes d’accès, de confidentialité et de respect des données bancaires », comme l’écrivait en janvier dernier Ronan Le Moal, directeur général Crédit Mutuel Arkea, dans une tribune parue sur Les Echos.

©Nintendo – Animal Crossing

Enfin, il faudra observer ce qui se passe du côté des économies virtuelles : on citera à titre d’exemple le phénomène Animal Crossing, qui a fait un retour en force pendant le confinement. A l’instar des banques centrales IRL, la Bank of Nook (la banque centrale dans le jeu de Nintendo) a ainsi baissé ses taux d’intérêt de 0,5% à 0,05%, suscitant inquiétude, voire désespoir chez les joueurs, comme le relaie très sérieusement le Financial Times. Derrière l’anecdote, ces mondes développent bel et bien leurs propres systèmes de société, et les économies associées, auxquels de nombreux acteurs s’intéressent de plus en plus.

Des mutations du travail et de leurs impacts sur le territoire

Sans doute l’un des effets Covid les plus prégnants, la généralisation à grande échelle du télétravail aura à la fois des conséquences sur l’organisation du travail, les aspirations des individus à ce sujet et pourra provoquer à terme une redistribution de l’activité économique sur les territoires.

La difficulté du confinement dans de petits espaces, ou le plaisir d’une retraite au vert pour ceux qui sont partis, combinés au déploiement à vitesse grand V du travail à distance, aura convaincu certains de se détourner définitivement des grandes villes. Le boom de l’immobilier à la campagne, en résidence principale ou secondaire, est ainsi déjà visible.

Cette redistribution augmentera l’activité des banques en termes de crédits immobiliers, même si le taux de refus de crédit est actuellement en hausse. Mais elle les conduira aussi à réévaluer leurs programmes d’immobilier de bureau, marché déjà baissier sous les effets d’une mutation du marché du travail à l’œuvre – home office et flex office, essor du statut indépendant, nomadisme, tiers-lieux, etc. Le mouvement prendra de l’ampleur : dans un contexte de recul économique, les entreprises chercheront à rationaliser leurs mètres carrés et leurs coûts.

©Vlada Karpovitch

Par ailleurs, face à une clientèle de freelances, d’entrepreneurs et autres slasheurs de plus en plus nombreuse, les banques devront être en mesure d’adapter leurs offres et services bancaires et de les accompagner aussi bien dans leur vie professionnelle que personnelle. Un segment de marché qui constituait déjà un terrain actif de bataille entre banques et fintechs.

Ne pas répéter les erreurs de 2008

Autre enjeu : la contribution à une relance green. De nombreuses voix s’élèvent pour que cette fois, la transition écologique ne soit pas sacrifiée sur l’autel d’une relance court-termiste et sans perspective, comme en 2008. Selon une étude d’économistes de l’université d’Oxford, « des plans massifs d’investissements publics verts seraient le moyen le plus efficace pour relancer les économies ». Une cinquantaine d’acteurs financiers ont rejoint L’Alliance pour une relance verte, à l’initiative du député européen Pascal Canfin, qui en compte 270 parmi lesquels des entreprises, des politiques, des syndicats ou des ONG. Le Parlement européen, la Banque mondiale, le secrétaire général de l’ONU se sont aussi prononcés en ce sens. Plus de 90 dirigeants d’entreprises françaises et internationales ont signé une tribune parue dans Le Monde, à l’initiative de Jean-Laurent Bonnafé, administrateur directeur général de BNP Paribas, appelant à « faire de la relance économique un accélérateur de la transition écologique ».

Mais les individus n’auront pas attendu la crise pour attendre des banques sens et engagement. Dans une étude Wavestone Elabe réalisée en juin 2019, 60% des clients déclaraient que l’engagement dans des actions utiles à la société jouaient un rôle dans le choix de leur banque. Et ce chiffre montait à 71% chez les 18-24 ans. C’est même le 4ème secteur le plus attendu en matière d’engagement sociétal, après les fournisseurs d’énergies, la grande distribution et l’agroalimentaire.

Côté épargne, financements et investissements aussi, les attentes sont fortes : selon la même étude, 51% des Français souhaitaient déjà que les banques développent en priorité des services de micro-crédits, 40% voulaient pouvoir choisir la destination de leur épargne, 38% attendaient le financement par les banques de projets contribuant à la transition énergétique et 33% des produits financiers plus responsables.

Accompagner l’essor de l’investissement durable et responsable

D’une façon générale, « la finance durable est sortie renforcée de la crise », selon Les Echos. Les indices ESG (intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) ont mieux résisté, possiblement grâce à leur moindre exposition au secteur de l’énergie, entre autres facteurs. Les allocations aux fonds concernés ont aussi augmenté en dépit de la crise, avec 40 milliards de dollars collectés sur le premier trimestre au niveau mondial. Un mouvement qualifié de tendance de fond par les observateurs. À l’inverse, les valeurs les moins durables ont dévissé en bourse, pesant de fait sur la performance des fonds traditionnels.

Dans son indicateur de février dernier, Novethic indiquait déjà la forte croissance du marché des fonds durables ouverts aux particuliers : en décembre 2019, 704 fonds répondaient aux critères ESG en décembre 2019, en augmentation de 50% sur un an, tandis que les encours doublaient sur la période, à 278 milliards d’euros. Et avant la crise, leur performance était déjà supérieure à celle du CAC 40. Pour les banques, un enjeu consiste à rendre l’offre plus lisible et transparente à destination du grand public, en misant par exemple sur la formation des conseillers, afin de répondre aux questions que suscitent ces produits et de convaincre les épargnants.

L’essor de l’investissement responsable réclame aussi la définition de nouveaux indicateurs pour mesurer l’impact de l’économie autrement que par le seul prisme du PIB, comme le montre par exemple le récent appel pour la prise en compte de la biodiversité dans la mesure.

Et demain ?

Le Covid-19 aura un impact fort sur le secteur bancaire, tant par la mutation des comportements clients que sur la transformation des modèles économiques, organisationnels et des stratégies déjà engagées.

Toutefois, même si elle a accéléré la digitalisation des parcours et des process, la crise aura souligné la valeur ajoutée humaine dans l’accompagnement et l’intermédiation bancaire, aussi bien sur le segment particulier qu’entreprises. Un critère qui pourrait s’avérer différenciant pour la fidélisation d’une clientèle rendue plus volatile par un marché concurrentiel. Pour les banques, la gageure consistera alors à intégrer les deux dimensions dans une démarche unifiée au profit de l’expérience client.

À un niveau global, les enjeux de refondation post-Covid seront exigeants. Nombreux sont les chantiers où les banques peuvent démontrer qu’elles font partie de la solution, notamment dans leur capacité de soutien à l’économie réelle. Elles bénéficient pour ce faire d’un meilleur capital sympathie qu’à l’issue de la crise 2008, mais aussi d’une position plus forte pour traverser la récession, si l’on en croit José Manuel Campa, président de l’Autorité bancaire européenne ou la présidente de la Banque centrale Christine Lagarde.