Quel a été l’impact économique de ces deux derniers mois sur l’activité de votre groupe ? Comptez-vous faire évoluer votre stratégie à l’aune de cette crise ?

©Matt Seymour

Pierre Louette : Je voudrais d’abord parler de l’humain. Il va de soi que nos équipes ont ressenti cette crise inédite comme un choc d’une ampleur à laquelle personne n’était préparé. Si une telle séquence ne pouvait pas nous rendre plus forts, tant ses effets économiques sont brutaux, elle nous a révélés forts. Forts d’une incroyable mobilisation pour continuer de produire une information de qualité et maintenir un lien étroit avec nos lecteurs comme avec tous nos partenaires. J’avoue que cela me rend particulièrement fier de diriger cette maison et confiant dans ses capacités de rebond.

Car nous devrons être très forts pour relever les défis que la période nous impose. D’autant que cette crise conjoncturelle du Covid-19 vient s’ajouter à la crise structurelle que traverse la presse, celle de la transition digitale.

Sur le deuxième trimestre, notre groupe aura subi une chute de ses revenus avoisinant -30%, soit plusieurs dizaines de millions d’euros. Cela concerne principalement la vente au numéro, la publicité et les activités de diversification, notamment les événements contraints à l’arrêt depuis le confinement. Néanmoins, nos comptes ne seront impactés qu’à hauteur de la moitié de cette baisse de chiffre d’affaires. Cela reste évidemment considérable, mais nos équipes ont su réagir très vite : adaptation des produits, croissance des abonnements numériques et aussi économies.

Concernant plus spécifiquement la publicité, nous savons que l’année sera sinistrée sur le plan des résultats, comme pour la plupart de nos confrères. Mais j’observe que les premières semaines du déconfinement marquent un rebond encourageant de nos deux grands journaux, Le Parisien et Les Echos. En effet, les entreprises trouvent dans la presse quotidienne une réponse à leur volonté de concilier temps court et temps long : un média tactique pour la relance économique et aussi un média propice à l’expression d’une communication responsable.

En réalité, la crise du Covid-19 n’est qu’un accélérateur d’une évolution profonde déjà à l’œuvre. Notre groupe est en ordre de marche pour l’accompagner grâce aux grands programmes de communication. Depuis de longs mois, Corinne Mrejen et ses équipes sont engagées dans la transformation de notre modèle publicitaire. Il s’agit de la bascule de la vente d’espaces classiques en silos à des propositions hybrides en activant médiatisation, contenus, data et expériences événementielles.

Le grand paradoxe du coronavirus pour les médias aura été la chute drastique des revenus combinée à des audiences record et des recrutements d’abonnés en forte croissance. Avez-vous quelques chiffres à nous partager à ce sujet ?

P.L. : Quelle situation paradoxale en effet !

Jamais nos audiences numériques n’auront été aussi élevées. Pour toutes nos marques, elles ont doublé par rapport à l’an dernier : jusqu’à 200 millions de visites sur un mois pour Le Parisien, 60 millions pour Les Echos. Concrétisation de nombreux nouveaux contenus mis en ligne, Le Parisien était en avril, selon Médiamétrie, le troisième site d’actualité le plus consulté par les Français. Sur le numérique comme sur le papier, Les Echos a conforté son statut de grand journal de référence. Nos médias thématiques ne sont pas en reste avec des croissances d’audience à deux chiffres. Je pense notamment à Investir, à Radio Classique ou à Connaissance des Arts.

Jamais nos recrutements d’abonnés numériques n’ont été aussi élevés. En l’espace de seulement deux mois, nos titres en auront conquis plus de 30.000. La performance tient dans l’atteinte de ce score sans avoir modifié nos politiques commerciales. Le Parisien a doublé son portefeuille, Les Echos a conforté ce qui est devenu pour lui, et de très loin, son premier canal de ventes.

Je tiens à saluer ici le formidable travail de toutes nos rédactions. Avec responsabilité et exigence, elles ont parfaitement répondu au besoin profond des Français d’appréhender la situation à laquelle ils se trouvaient confrontés, avides d’une information de qualité pour prendre le recul sur un flot ininterrompu de nouvelles qui empêche souvent le discernement nécessaire. Nos médias ont su maintenir le lien avec eux. Créer du lien : c’est notre plus belle raison d’être.

En plus de comprendre l’actualité, les Français se sont évertués à maîtriser les outils de connexion, à ne pas couper leurs enfants de leur besoin d’enseignement, à rester reliés au monde extérieur, le personnel comme le professionnel. Nous y avons répondu en développant notre proposition de contenus, même dans une production à distance : de la macro à la micro jusqu’au tutos avec des nouveaux services d’accompagnement. Nous avons ainsi permis à des millions de Français d’être à la fois confinés mais reliés.

Les observateurs s’accordent à analyser ces chiffres positifs comme le signe d’une confiance renouvelée entre les citoyens et les médias, notamment « historiques ». Des exercices qu’on croyait moribonds comme les JT ont ainsi connu une nouvelle vigueur, etc. Partagez-vous ce point de vue ? Comment capitaliser sur ce nouvel élan ?

P.L. : J’ai eu l’occasion de partager ce sentiment avec Gilles Pélisson (ndlr : PDG du groupe TF1) lors d’une conférence en ligne. Constatons que la fragmentation des audiences, poussée à son extrême par les plateformes, nous avait fait un peu perdre le sens du rassemblement. Or, la période nous aura frappés par ce besoin viscéral de grands rituels. Nombreux sont ceux qui ont cherché à s’extraire de l’isolement d’une consommation ultra personnalisée pour redécouvrir, découvrir pour les plus jeunes, cette expérience unique : les grands rituels de l’information. Même si nous étions confinés et isolés, les JT comme les marques de presse quotidienne ont rapproché les Français pour continuer de faire société.

Je fais le pari que, demain, notre industrie assistera à la coexistence de grands rendez-vous de masse, créateurs de lien, et d’une consommation ultra segmentée. Mais cela ne suffira pas pour refonder une société de la confiance.

Je refuse de croire que la défiance est une fatalité.

Résister aux effets pervers de la défiance, c’est d’abord ne jamais se résoudre à laisser le champ libre à ces espaces virtuels qui profilèrent, ces espaces « Canada Dry » qui ont l’apparence de la liberté d’expression mais pas le goût ! Ils se nourrissent d’un consentement qui se délite, au débat public et au bien commun.

Assumons alors nos propres responsabilités. Je suis prêt à concéder que les médias sont une partie du problème. Mais je pense surtout qu’ils sont une partie de la solution.

Les racines de la défiance sont profondes et antérieures à cette période. La critique des médias n’est pas nouvelle. Elle est en partie fondée, car on ne peut pas dire que la profession n’a jamais versé dans le commentaire et la recherche du buzz au détriment de l’enquête, du reportage, qui permettent de prendre le pouls d’un pays et de sa population.

Alors faisons des rituels d’information qui sont massivement revenus dans nos habitudes, de ces grands médias populaires – dans le sens le plus noble du terme – des créateurs de lien pour aider à refaire société. En jouant toujours plus leur rôle de défricheurs, de décrypteurs. En n’étant pas une simple caisse de résonance de l’actualité. En faisant non seulement écho aux signaux faibles mais également en analysant, en comptant, en comparant, pour construire.

©Geralt

Je suis prêt à concéder que les médias sont une partie du problème. Mais je pense surtout qu’ils sont une partie de la solution.

Pierre Louette, PDG Les Echos – Le Parisien

À bien des égards, on aurait pu penser le confinement antinomique avec l’exercice du journalisme, qui se nourrit souvent de l’enquête terrain. Et pourtant, on a vu apparaître de nouvelles écritures, de nouveaux process. Quel regard portez-vous sur la pratique du journalisme pendant cette crise ? Aura-t-elle contribué à changer durablement la nature de la production de l’information ?

P.L. : Cette question n’est finalement que le prolongement de la précédente.

Mon avis n’est pas celui du journaliste que je ne suis pas, mais celui du citoyen viscéralement attaché aux vertus journalistiques, passionné de la presse, conscient de sa responsabilité à la tête d’un grand groupe d’information. À ce titre, je suis fier et respectueux des engagements de Stéphane Albouy au Parisien, de Nicolas Barré aux Echos, comme de tous nos patrons de rédaction, pour porter haut les couleurs du journalisme de qualité.

Si l’entreprise a adopté très majoritairement le télétravail, de nombreux journalistes de notre maison ont continué leurs enquêtes sur le terrain, réalisé des reportages, dans le respect évidemment des règles de sécurité. Je pense en particulier aux équipes des agences locales du Parisien grâce auxquelles les lecteurs du journal ont continué de bénéficier d’une information de proximité.

Pour tout vous dire, même si nous avons produit des journaux remarquables à distance, je ne crois pas au journalisme à distance, coupé du terrain. En revanche, la période nous aura confortés dans la maîtrise des outils technologiques et fait progresser dans notre agilité pour mettre en ligne rapidement de nouveaux contenus. En quelque sorte, le confinement nous aura permis d’éprouver le journalisme 2.0, toutes ces nouvelles écritures numériques développées ces derniers mois : live, podcasts, vidéos, data journalism, newsletters, tutoriels, etc…

Grâce à la data, nous aurons consacré plus de temps encore à la connaissance de nos clients. Nous avons fait progresser l’engagement de nos audiences, mieux identifié les contenus les plus générateurs d’abonnements.

Agilité dans la production des contenus, engagement de nos audiences : voilà ce que je retiens le plus de la période du confinement, ce que nous devrons perpétuer avec le déconfinement.

Dans le mix économique des médias, l’abonnement continue de marquer des points. Le New York Times est souvent cité en exemple, comptabilisant désormais 5 millions d’abonnés numériques, dont presque 600 000 gagnés sur le premier trimestre. Si ce modèle prend de l’ampleur, comment éviter alors un accès à deux vitesses à une information de qualité ?

P.L. : Je n’ignore rien de cette frontière de la fracture sociale que la crise a exacerbée : la fracture numérique. Depuis mes années passées chez Orange, je sais ce qu’elle signifie même si là-bas nous passions notre temps à la réduire ! Durant le confinement, dépourvus de toute connexion au monde extérieur, beaucoup de nos concitoyens, beaucoup trop, ont d’autant plus durement ressenti cet isolement forcé. Pour nombre d’entre eux, pouvoir acheter un journal papier leur assurait un lien social en même temps que l’accès à une information de qualité.

De ce point de vue, avec Le Parisien, nous avons immédiatement saisi la responsabilité qui nous incombait de préserver autant que possible la distribution du journal. Cette mission a été largement remplie grâce à nos porteurs de Proximy ainsi qu’aux marchands de presse, nombreux à être restés ouverts. Qu’ils en soient, une nouvelle fois, chaleureusement remerciés. Le Parisien pouvait également rendre les services que l’absence de connexion numérique ne permettait pas. A titre d’exemple, tous les jours, une page du quotidien mettait à disposition de ses lecteurs l’attestation obligatoire pour les déplacements. Ils pouvaient la découper et s’en servir.

Alors, s’il est un fait que notre industrie bascule de plus en plus dans l’économie de l’abonnement, que le numérique s’installe inexorablement comme le socle des pratiques d’information, je reste persuadé que le journal papier ne disparaîtra pas de sitôt. Parce que de nombreux Français y restent attachés. Parce qu’il représente un pan important de nos revenus.

Ce sera comme une transition que les pouvoirs publics, sans doute de concert avec les opérateurs télécoms, devront mettre à profit pour rendre le numérique accessible à tous.

© Roman Kraft

Tandis que nous franchissons les paliers de déconfinement, la question de la relance se fait de plus en plus pressante – non seulement pour parer à la crise économique mais aussi pour contribuer à la construction d’un monde plus responsable. Comment les médias peuvent-ils contribuer à cette relance ?

P.L. : Toute sortie de crise est assujettie à des paramètres rationnels dont on peut évaluer les effets tangibles. Ils peuvent être d’ordre économique, social, fiscal ou environnemental, émaner des acteurs privés ou publics. Et puis, il y a une dimension plus subjective, un climat général qui influe sur la « psychologie » du pays. Celle-ci est tiraillée entre la raison et l’émotion. Alors que l’émotion ne permet pas de s’extirper de l’écume des choses, la raison est une exigence qui fait appel à ce qu’il y a de plus noble dans le journalisme : faire œuvre d’utilité publique.

Je suis intimement convaincu que notre responsabilité d’entreprise de médias est d’aider à refaire société. En ces temps propices à la confusion et aux tensions, il ne s’agit rien moins que de s’engager pour défendre la démocratie, avec une information qui ne transige jamais avec l’exigence de qualité, et de construire le futur – un futur désirable où chacun puisse trouver sa place, et avoir envie de l’y chercher.

Un groupe média ne peut plus se contenter aujourd’hui d’être le spectateur, aussi averti soit-il, des événements du monde. Il doit, plus fondamentalement, être un acteur de la transformation de la société au service des citoyens et des entreprises. Un acteur qui puisse nourrir la réflexion sur les grands choix de notre pays, parce qu’il aura su offrir à chacune de ses parties prenantes les éclairages nécessaires pour appréhender le présent et l’avenir.

©Ryoji Iwata

Ce besoin d’éclairer, de donner du sens, de mettre en perspective imprègne le travail quotidien de nos rédactions pour accomplir leur mission d’informer. Cette mission est celle d’un journalisme de décryptage et de confrontation au réel pour se faire l’écho de ce qui se passe dans le monde, dans le pays et des aspirations de sa population dans toutes ses composantes.

Par ailleurs, les médias de contenus peuvent contribuer à réanimer un débat public qui puisse (enfin) aboutir des solutions concrètes et constructives. Le débat naît dans les pages de nos journaux, dans les espaces de discussions animées sur nos sites Web, trouve son prolongement dans nos événements. Comment concilier croissance économique et bien commun ? Comment adapter notre pays à la révolution numérique ? Comment repenser nos villes et en refaire des lieux de vivre ensemble ? Nous serons les acteurs de ces moments passionnants et porteurs d’optimisme, de volontarisme afin d’encourager la décision et le passage à l’action. La société a besoin de propositions, de solutions, de pistes d’expérimentations.

Un groupe média doit être un acteur de la transformation de la société au service des citoyens et des entreprises.

Pierre Louette, PDG Les Echos – Le Parisien

La Commission Culture du Sénat a formulé plusieurs préconisations pour aider la presse, parmi lesquelles la création d’un fonds spécifique, l’utilisation de l’outil fiscal, ou le durcissement du rapport avec les grandes plateformes. Vous vous êtes déjà exprimé en faveur d’un crédit d’impôts annonceurs. Attendez-vous de l’exécutif un plan d’envergure à destination des médias, comme pour l’automobile ou l’aéronautique ?

P.L. : Je continue de penser qu’encourager la communication des entreprises est un acte essentiel. La publicité est un formidable levier économique pour les emplois et la croissance. J’ai encore en tête cette étude de Deloitte qui révélait que 1€ dépensé en communication générait en moyenne 6€ de PIB. Soutenir les investissements publicitaires des entreprises, cela n’est pas « juste » une aide à la presse mais une aide utile au pays. Je regrette que la piste du crédit d’impôt n’ait pas été retenue.

L’Etat soutient activement la transformation de Presstalis en un système plus efficace et moins onéreux, c’est une vraie aide.

Il pourrait aussi, demain, contribuer à favoriser l’abonnement à nos journaux, ou comme en Belgique faire bénéficier la presse d’un taux zéro de TVA. Il y a de nombreuses pistes dans le Plan Filière remis il y a un an et demi aux autorités.

Si la presse a besoin d’un plan d’envergure, c’est surtout d’un nouvel environnement qui lui redonne l’oxygène dont elle manquait déjà terriblement avant la crise du Covid-19. Ce sont tous les maillons de la chaîne de valeur qu’il faut réinterroger. Le système de distribution et la relation aux plateformes constituent des sujets parmi tant d’autres. Mon groupe et moi-même sommes prêts à relever le défi de la transformation. Dans l’intérêt de nos entreprises, de nos salariés, de nos lecteurs, de nos partenaires. Dans l’intérêt d’un pays qui ne peut s’imaginer sans une presse de qualité.

Si la presse a besoin d’un plan d’envergure, c’est surtout d’un nouvel environnement qui lui redonne l’oxygène dont elle manquait déjà terriblement avant la crise du Covid-19.

Pierre Louette, PDG Les Echos – Le Parisien

En janvier dernier, le Groupe Les Echos – Le Parisien a révélé sa raison d’être, pour « favoriser l’émergence d’une société plus responsable ». Les événements récents donnent-ils à votre stratégie d’engagement une dimension nouvelle ?

P.L. : Oui, plus que jamais !

Cette crise et ses multiples conséquences génèrent des peurs mais aussi des espérances. Seule la concrétisation des secondes permettra d’atténuer les effets, parfois dévastateurs, des premières.

C’est pourquoi je considère que notre groupe devra poursuivre et amplifier sa stratégie d’engagement responsable. Ce n’est ni un vœu pieux ni une lubie, mais tout simplement une évidence. La période nous pousse à nous interroger et le débat naissant nous animera longtemps. Elle n’a nullement démenti la pertinence de notre démarche. Bien au contraire.

Pierre Louette, PDG Groupe Les Echos – Le Parisien