Deux jeunes métisses tenant un miroir dans un paysage rocailleux

Si loin, si proche : la beauté ou les miroirs de l’altérité

Un dossier parrainé par L'Oréal France
© Cottonbro

Si les critères de beauté n’ont de cesse d’évoluer dans le temps et dans l’espace, c’est toujours autour d’un mécanisme culturel invariable, celui d’une nécessité universelle à distinguer ce qui est désirable de ce qui serait repoussant. Cette nature discriminante de la beauté permet d’aller vers l'autre que soi, de s’en inspirer, mais aussi de s'en distinguer, jusqu’à parfois l’ostraciser.

Mais que devient cette fonction d’écart, d’altérité, de distinction dès lors que la beauté s'ancre dans le temps et dans l’espace de plus en plus unifié de notre civilisation globalisée et du lissage généralisé des canons esthétiques qui en découle ? Ce monde vidé de toute diversité risque-t-il de voir disparaître la beauté ? Et si cette uniformisation était en réalité une occasion propice à insuffler des directions inédites et inclusives aux critères de beautés contemporains ?  

La fonction sociale de la beauté

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a montré dans son grand livre sur les systèmes de parenté que l’altérité était une condition nécessaire à l’existence d’un groupe social : par la prohibition de l’inceste, qui limite les possibilités de reproduction au sein d’un même groupe, celui-ci est contraint de s’ouvrir aux autres pour se perpétuer. 

À cette fonction fédératrice de l'altérité répond sa fonction perturbatrice : l’Autre, selon son degré d’éloignement et d’étrangeté, déstabilise l’équilibre symbolique du groupe qui, en le discriminant, refonde simultanément son identité collective. Quelque part, l’autre que soi en servant de repoussoir, a aussi pour fonction régulatrice de resserrer les liens distendus d’un groupe et d’en réaffirmer l’identité lorsqu’elle est abîmée.

La beauté permet de signifier à l'autre, à travers des signaux physiques et esthétiques, son degré de différence et de similarité.

© Chris Ainsworth

C’est dans cette ambivalence de l’altérité, nécessaire à l’équilibre du lien social et créatrice d’identité, que la question de la beauté vient se poser. La beauté en effet n’est pas le produit de données objectives, mais révèle tout un ensemble de facteurs sociaux, de représentations imaginaires et de manières de voir le monde. La beauté permet de signifier à l'autre, à travers des signaux physiques et esthétiques, son degré de différence et de similarité.

Ethnocentrisme de la beauté ou les signifiants de la laideur

La question de l’apparence sert souvent de levier pour évacuer la tension produite par l’irruption d’un individu différent : les stratégies d’exclusion peuvent alors se structurer autour de l’opposition entre beauté et laideur. La figure de l’étranger est exemplaire pour illustrer ce phénomène : des traits du visage jusqu'à la couleur de la peau, l'ensemble de l’apparence physique vient symboliquement signifier des valeurs qui, parce qu’elles sont différentes ou inconnues, sont négativement perçues et viennent nourrir une construction péjorative du « radicalement autre que soi ». C’est le cas de certaines malformations et anomalies physiques, mais aussi de simples caractéristiques esthétiques, affectant les personnes qui en sont porteuses de marqueurs symboliques d’exclusion. Le rejet se justifie alors par l'attribution de valeurs morales négatives, notamment à travers l'élaboration et la circulation de légendes et de superstitions.

La légende justifiait la « malice » d’un bossu, par le fait d'être né lors d’une lune « gibbeuse » , c’est-à-dire « tordue » .

Ainsi, comme l’a décrit l’anthropologue Yvonne Verdier, l’Occident n’a eu de cesse d'attribuer aux boiteux et aux bossus, mais aussi aux personnes atteintes de strabisme ou affublées d’un bec-de-lièvre une connotation morale dépréciative. La légende justifiait la « malice » d’un bossu, par le fait d'être né lors d’une lune « gibbeuse », c’est-à-dire « tordue ». Cette conception illustre bien la manière dont sont perçus ces corps considérés comme s’éloignant des canons esthétiques de proportions, de la régularité des traits de la silhouette et du visage : tout « tordus » qu’ils sont, ils compromettent l’idéal de beauté du classicisme européen, lui-même hérité des Grecs anciens pour lesquels la figure repoussoir est déjà celle d’Héphaïstos, le dieu claudicant, canon mythologique de la laideur antique. 

À ces êtres mis à la marge de leurs sociétés, vient s’ajouter l’ensemble des individus présentant une singularité physionomique, notamment si elle a trait à la pigmentation de la peau, des yeux et des cheveux. Ainsi, les personnes atteintes d’albinisme, synonyme de malédiction en Afrique subsaharienne, font l’objet de persécutions. Considérés comme des fantômes, le plus souvent abandonnés à la naissance, leur intégrité d’être humain est totalement niée en raison de leur apparence physique. Jusqu’à récemment en Occident, les personnes rousses, fécondées, d’après les légendes, lors des menstrues maternelles, sont, à travers la pigmentation de leurs cheveux, le réceptacle de l’impureté symbolique qui hante l’imaginaire universel autour des règles féminines ; ce qui leur vaut d’être moralement perçues comme des êtres sournois et violents qui, sur le plan physiologique, sont mis sur le même plan que le sang menstruel dont elles seraient issues. C’est ici l’imaginaire de l’odorat qui intervient : on leur prête une odeur soufrée, donc diabolique, qui tend à faire de la rousseur, par le truchement du féminin, une des représentations du mal. Si les femmes, lors de leurs menstrues, ont souvent été socialement isolées, elles sont aussi discriminées, de façon permanente, dès lors qu’elles présentent des caractéristiques physiques les éloignant de la féminité. Car à travers l’exposition de sa pilosité ou d’un nez proéminent, tout se passe comme si la femme, affublée des attributs du masculin, avait pour objectif de s’arroger le pouvoir, en subtilisant aux hommes les signes d’affirmation virile de leur puissance.

© Pavel Danilyuk

Mondialisation : vers une beauté à sens unique ?

Au-delà de ces phénomènes discriminatoires, l’équilibre entre les différentes façons de percevoir la beauté et la laideur est cependant garanti par la diversité culturelle au niveau mondial. Un visage valorisé au Japon pour sa pâleur, son aspect juvénile, et même ses dents dissymétriques, ne suscitera pas les mêmes réactions en Californie où sont valorisés le teint hâlé et la symétrie d’un sourire d’une blancheur éclatante. Cet éventail des perceptions de la beauté, selon le degré d’ouverture des cultures les unes aux autres, permet d’amortir les processus de discrimination. 

Le succès mondial de la BB cream, d’inspiration asiatique, démontre que c’est bien le local qui devient global si tant est qu’il passe par des ajustements esthétiques et culturels.

Mais cette diversité des critères de beauté se trouve-t-elle mise en péril par notre civilisation globalisée ? Par l’accélération des échanges esthétiques et la mise en place de critères de beauté communs à l’échelle mondiale de plus en plus standardisés ? On pourrait le croire… Et pourtant, ces critères standardisés de la beauté sont en réalité eux-mêmes issus d’un brassage culturel. Le crayon khôl est une technique orientale ancestrale, qui s’est progressivement, universellement, acculturée dans sa pratique jusqu’à devenir un incontournable de la beauté mondiale. Le domaine de la chirurgie esthétique n’échappe pas à ce métissage : l’engouement occidental pour le rehaussement fessier emprunte aux canons de beauté brésiliens, tandis que celui pour les lèvres pulpeuses à ceux de la Russie. 

Si l’interpénétration des mœurs de beauté s’est accélérée grâce aux leviers de communication de la mondialisation, elle est aussi le fruit de l’attention des marques à ces échanges, lesquelles sortent continuellement sur le marché des produits de beauté « d’ailleurs » mais adaptés aux usages locaux. La beauté globalisée est ainsi le produit de la flexibilité culturelle et technique des marques : exporter une tendance en l’adaptant aux besoins de la culture ciblée uniformise à la longue certaines pratiques. Le succès mondial de la BB cream, d’inspiration asiatique, démontre que c’est bien le local qui devient global si tant est qu’il passe par des ajustements esthétiques et culturels. À travers cette fonction médiatrice des marques, tout se passe comme si la globalisation servait de trait d’union aux altérités de la beauté, en formant une synthèse originale de la diversité esthétique du monde. 

Le signe du beau à front renversé 

Ces formes de renouvellement des critères de beauté à l’échelle mondiale ont aussi permis la déconstruction et la transformation des représentations imaginaires des anciens signes du laid au point de les glamouriser. Le succès de mannequins albinos comme Shaun Ross, Stephen Thompson ou encore Winnie Harlow, atteinte de vitiligo, active une spirale médiatique positive à travers ces égéries atypiques.

Shaun Ross © Manfred Werner/Tsui 

Surtout, le marché mondial de la beauté, parce qu'il cible économiquement et culturellement l'entièreté des individus dans leurs diversités, a largement contribué à ce progrès éthique. Le champ des possibles esthétiques s’est élargi, contribuant à renverser les stigmates séculaires du laid, tandis que l’arbitraire du beau a tendance à heurter de plein fouet les valeurs de nos sociétés, aspirant à une forme de justice y compris esthétique.

Les grandes marques autrefois pourvoyeuses des normes du beau ont donc tout intérêt à poursuivre dans cette voie d’une dé-standardisation des critères esthétiques, et d’une recherche de nouveaux signes du beau, plus divers et moins hiérarchisés.

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.