Quel bilan tirez-vous de la crise sur la filière construction en général, et des travaux publics en particulier ? Quel état d’esprit prédomine aujourd’hui, du côté des 8000 entreprises que vous représentez ?

Bruno Cavagné, président de la FNTP : Si l’ensemble de la filière de la construction a subi de plein fouet les conséquences du premier confinement avec un effondrement de l’activité de l’ordre de 80%, nous avons fait preuve d’une très grande réactivité pour nous adapter à la situation sanitaire, ce qui nous a permis de reprendre rapidement l’activité. Cette capacité de résilience est dans l’ADN des TP, dans la mesure où nous avons toujours su accompagner les grandes mutations de notre pays. Même si les temps sont durs, nous restons donc très optimistes pour l’avenir, notamment pour répondre aux besoins de la transition écologique des territoires.

Les travaux publics dépendent à 70% de la commande publique. Comment celle-ci se porte-t-elle dans cette année inédite – année de pandémie, mais aussi année d’élections locales ?

B. C. : En moyenne, depuis le début de l’année 2020, le nombre d’appels d’offres des collectivités locales est en chute de près de 40%. Si par le passé, nous avons connu des effets de cycle d’activité en raison de la tenue des élections locales, les baisses constatées n’ont jamais atteint de telles proportions. La crise sanitaire entraîne en effet une désorganisation de l’ensemble de la chaîne de construction : du bureau d’études aux maîtres d’œuvre, de l’achat de matériaux au chantier. À ce titre, le déploiement massif du télétravail dans les collectivités locales a nécessairement impacté le lancement ou le suivi de nombreux chantiers. Enfin, même si la situation financière des collectivités locales est aujourd’hui très bonne, les impacts de la crise sanitaire ne sont pas négligeables et se répercutent hélas sur les budgets d’investissement.

La crise sanitaire entraîne une désorganisation de l’ensemble de la chaîne de construction : du bureau d’études aux maîtres d’œuvre, de l’achat de matériaux au chantier.

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France Relance, le plan de relance annoncé début septembre, flèche un tiers de son enveloppe, soit 30 milliards d’euros, vers des objectifs écologiques et climatiques. Êtes-vous satisfait de la place consacrée aux infrastructures dans celui-ci ? Quel rôle joueront-elles dans la transition écologique de la France ?

B. C. : Ce plan porte une véritable ambition pour les infrastructures vertes qui y sont largement représentées, qu’il s’agisse des transports, de l’eau ou des énergies. Plus précisément ce sont 4 milliards d’euros qui sont directement rattachés à des programmes nécessitant des travaux d’infrastructures. Cette ambition doit désormais se traduire par une mise en œuvre rapide à travers une territorialisation effective des actions au niveau des collectivités locales, y compris rurales.

Vous avez récemment qualifié les infrastructures vertes de « cœur battant du plan de relance pour les territoires » : pourquoi ? En quoi sont-elles aussi un enjeu de cohésion des territoires ?

B. C. : La part des émissions de CO2 en France liées aux infrastructures et à ses usages représente près de 50% des émissions totales. C’est dire s’il existe des marges de manœuvre concrètes pour accélérer la transition écologique en matière de mobilité, d’énergie et d’économie de ressources. La construction de transports publics (TGV, train, tramway, bus en site propre…), le développement des énergies renouvelables, la conversion de l’éclairage public en LED ou le déploiement des bornes électriques en parallèle de l’entretien de la route pour accueillir demain massivement la voiture électrique sont autant de réponses efficaces. La transition écologique doit nécessairement se faire sur l’ensemble du territoire. Si elle devient une nouvelle source d’inégalité voire de fracture entre les Français, elle ne manquera pas de susciter de fortes tensions sociales comme nous l’avons vécu au moment des Gilets jaunes.

©Jerry Wang

Si la transition écologique devient une nouvelle source d’inégalité voire de fracture entre les Français, elle ne manquera pas de susciter de fortes tensions sociales comme nous l’avons vécu au moment des Gilets jaunes.

Comment embrasser les mutations de société et d’usages, qui peuvent être rapides, surtout quand on les rapproche du temps long de l’ouvrage et de la construction ?

B. C. : Le secteur des TP est par définition innovant. Il en a fait la preuve par le passé et d’ailleurs, la présence de grandes entreprises françaises du BTP à l’international montre combien le génie français est toujours à l’œuvre. Nous sommes très vigilants à l’évolution de nos métiers et de nos compétences. À ce titre, le BIM (Building Information Modeling) est en train de s’imposer massivement et modifie profondément la manière de concevoir les chantiers. L’intégration de plus en plus nombreuse de capteurs sur les infrastructures permet par ailleurs de mieux anticiper les besoins d’entretien nécessaires pour optimiser la durée de vie de nos ouvrages.

Émissions GES, consommation d’énergie et de ressources, déchets, artificialisation des sols… L’impact de la construction sur l’environnement est lourd. Où en est-on, côté transformation écologique du secteur ? Quels sont vos objectifs en la matière ? Notamment, quelle trajectoire bas-carbone comptez-vous suivre ?

B. C. : Comme je le disais plus haut, les infrastructures sont aujourd’hui sans doute une partie du problème, mais elles seront nécessairement une partie de la solution. Il faut distinguer la part carbone induite par l’usage des infrastructures de la part produite lors de leur construction par nos entreprises. À cet égard, nous avons évalué à environ 3% la part d’émissions des chantiers qui se répartissent entre les engins et les matériaux. En plus des grands efforts de cette dernière décennie pour réduire les émissions de nos engins, nous pensons que nous pouvons aller plus loin. Nous menons actuellement ce travail au sein de la Fédération Nationale des Travaux Publics avec deux cabinets reconnus pour leur grande expertise, Carbone 4 et Utopies.

En tant que Fédération, comment faites-vous irriguer les profondes transformations de l’époque – écologique, numérique – auprès de vos adhérents ?

B. C. : C’est le cœur de l’action d’une fédération comme la nôtre que d’anticiper les grandes mutations à venir pour nos entreprises. À cet égard, notre tâche est d’accompagner le changement au sein de nos entreprises en développant des formations et des outils concrets. Par exemple, nous avons créé un réseau Recycleurs des travaux publics qui agit sur tout le territoire pour traiter efficacement des enjeux d’économie circulaire. Nous agissons également pour former nos entreprises au numérique avec TP BIM.

La FNTP a lancé tp.demain, une plateforme de ressources en ligne. Quels sont vos enjeux, en termes de recrutement et de formation de talents ? La transition écologique et l’innovation rendent-ils vos métiers plus attractifs ?

B. C. : Tp.demain est la première plateforme de ressources pédagogiques en ligne qui réunira 100% de la formation théorique en ligne pour tous les niveaux et pour tous les profils, ainsi que de la formation aux gestes métiers grâce à de nombreuses vidéos. Notre ambition est de promouvoir un enseignement de qualité, en lien direct avec les besoins des entreprises, accessible à toutes et à tous et gratuit. Depuis quelques années, nous avons du mal à recruter des personnes formées à la plupart de nos métiers. Parallèlement, ces métiers demandent de plus en plus de compétences, dont certaines sont nouvelles. Notre plateforme contribuera à répondre à ces défis, et à préparer l’avenir des TP qui sera résolument tourné vers la transition écologique. En effet, changer le monde, ça s’apprend !

Bruno Cavagné, président de la Fédération Nationale des Travaux Publics

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