D’Athènes à Athènes : deux moments fondateurs

Athènes, fin du Ve siècle avant notre ère. Alors que le monde grec se déchire dans le conflit qui oppose Athènes et Sparte, l’historien athénien Thucydide, lui-même acteur du conflit, s’interroge sur les traces que les deux plus grandes cités grecques laisseront derrière elles : « Supposons que Sparte soit dévastée (…). Comme ils ont une ville qui n’est pas centralisée, qui n’a pas de temples et d’édifices fastueux, mais qui se compose de bourgades, comme c’était autrefois l’usage en Grèce, leur puissance apparaîtrait inférieure. Tandis que, si le même sort frappait Athènes, on lui prêterait, d’après les apparences extérieures, une puissance double de la sienne¹ ». De manière prémonitoire, Thucydide a vu juste : tandis que des millions de touristes se pressent chaque année pour admirer les ruines monumentales d’Athènes, cité qui avait mis au premier plan l’expression visuelle de sa grandeur culturelle et artistique, l’austère et antimoderne Sparte n’a laissé presqu’aucune trace de sa grandeur passée.

Athènes, 1933. Au quatrième Congrès International d’Architecture Moderne (CIAM), l’architecte français Le Corbusier propose un modèle urbain se donnant pour objectif d’adapter la ville aux exigences de la modernité technique et industrielle. Dans sa « Charte d’Athènes », reprise plus tard dans son livre La ville fonctionnelle, Le Corbusier développe le principe du zonage pour l’aménagement urbain. Il consiste à séparer les différents secteurs de la ville selon quatre grandes fonctions : habiter, travailler, circuler, se recréer². Ce modèle aura une grande influence dans l’aménagement des villes, avant d’être progressivement remis en cause, jusqu’à symboliser, parfois injustement, la violence et l’inhumanité de la modernité architecturale³, entre barres d’immeubles, villes dortoirs, zones industrielles et quartiers de bureaux. « Métro, boulot, dodo », la formule dit bien la lassitude devant un aménagement urbain qui isole les différents espaces de la vie.

Zürich, Pavillon Le Corbusier ©Jürg-Peter Hug

Ériger des monuments, aménager le territoire : ces deux modes d’expression de l’art de bâtir sont, tout autant qu’une expression d’ordre culturel, une mise en scène nécessaire à l’exercice du pouvoir, notamment dans les régimes de type monarchique ou princier.

Monuments, infrastructures, civilisations : une brève mise en perspective historique

À près de 2500 ans d’intervalle, ces deux dates racontent l’évolution de notre rapport à l’art de bâtir. Elles montrent surtout combien les constructions humaines, bâtiments comme infrastructures ou réseaux de transports, sont l’expression des caractéristiques politiques, sociologiques, idéologiques et techniques des sociétés. Ainsi, l’Athènes démocratique invente les réalisations architecturales nécessaires à une vie publique fondée sur la délibération citoyenne et les activités culturelles : agora, Assemblée, Conseil mais aussi théâtres et gymnases. L’Empire romain, quant à lui, déploie une activité de construction infrastructurelle sans précédent pour aménager et administrer les territoires immenses de ses conquêtes : construction de routes, traitement du sol urbain, ponts, aqueducs, égouts, l’art de l’aménagement du territoire inventé par les Romains restera inégalé jusqu’au XIXe siècle⁴.

Ériger des monuments, aménager le territoire : ces deux modes d’expression de l’art de bâtir sont, tout autant qu’une expression d’ordre culturel, une mise en scène nécessaire à l’exercice du pouvoir, notamment dans les régimes de type monarchique ou princier⁵. Aussi, avec l’avènement des démocraties occidentales modernes et le développement technologique et industriel, le rapport à la construction se transforme : comme le souligne l’historien de l’architecture Gérard Monnier, « les pratiques de la démocratie, la laïcité de l’État, mais aussi les techniques de l’information et de la communication, les conférences de presse, la radio et la télévision ont eu raison de l’efficacité de l’appareil monumental traditionnel⁶».

A partir de la fin du XIXe siècle, et plus encore au XXe siècle, le modernisme architectural, conjugué à des besoins massifs en termes de logements comme d’infrastructures, impose une distinction de plus en plus tranchée. D’un côté, une production qualitative plus symbolique marquée à partir des années 1970 en France par de nombreuses réalisations comme le centre Pompidou, l’Arche de la Défense ou la Pyramide du Louvre. De l’autre, une production quantitative de masse : entre 1950 et 1970, on passe ainsi de 50 000 à 550 000 logements construits en moyenne par an⁷, tandis que les constructions d’infrastructure, chemins de fer, puis lignes à haute tension, autoroutes, centrales nucléaires, aéroports, transforment le paysage en même temps que notre perception de l’espace⁸.

Grande Arche de la Défense ©Bim

La modernité architecturale et infrastructurelle en question

Mais ces aménagements rapides et massifs ne vont pas sans poser question. Alors qu’elle a longtemps représenté un idéal de progrès social et technique, la conception industrielle et moderne de la construction est progressivement remise en cause. Tout d’abord, l’impact écologique des constructions industrielles est de plus en plus critiqué, depuis les passoires énergétiques jusqu’aux différentes infrastructures du transport, de l’énergie et des communications.

Ensuite, l’État, dans un secteur où la commande publique est historiquement centrale , semble se désintéresser, voire parfois laisser à l’abandon, son réseau d’infrastructures. Le tragique effondrement du viaduc du Polcevera à Gênes en 2018 a mis un coup de projecteur brutal sur cet enjeu majeur des décennies à venir pour de nombreux pays développés. En France, 17% du réseau routier national non concédé et un tiers des 12 000 ponts sont considérés comme gravement endommagés par des audits et rapports du Ministère des Transports et de la Transition écologique. Aux États-Unis, la Société américaine des ingénieurs civils (ASCE) a appelé récemment à l’investissement de 1700 milliards de dollars, soit 10% du PIB, en quelques années, pour faire face aux dégradations des infrastructures¹⁰.

Enfin et plus profondément, ces bâtiments standardisés, où « rien ne différenci(e) l’hôpital public de l’immeuble d’habitation, de la préfecture ou du siège social d’une grande entreprise¹¹ », où les particularités locales, historiques, culturelles, sont négligées, sont considérés comme incapables de produire du sens, de créer du lieu pour les habitants.

©Avel Breizh

Cette remise en cause des infrastructures, et plus largement du rapport de nos sociétés à ses constructions, se traduit par des mouvements sociaux et idéologiques de plus en plus importants, dont la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou plus récemment les déboires du projet de ligne de TGV reliant Lyon à Turin en creusant dans les Alpes, ne sont que les exemples les plus frappants. Ces mouvements manifestent parfois une volonté de rupture avec les infrastructures modernes, comme on la trouve sous la plume de l’ingénieur Philippe Bihouix : « Nous pourrions commencer par arrêter l’ensemble des (grands) travaux d’infrastructure : routes et autoroutes, aéroports, tunnels, canaux, viaducs, ponts, voies grande vitesse, nouvelles infrastructures portuaires¹² ».

Rendre visible les infrastructures, singulariser les espaces

Plutôt que de disqualifier toute l’architecture moderne, essayons de mieux caractériser ses carences. Les principaux défauts de la modernité architecturale et infrastructurelle sont liés à un double mouvement d’invisibilisation des milieux de vie. D’une part, la doctrine du zonage, par la séparation des zones d’activité, parfois à l’échelle mondiale, a contribué à invisibiliser les effets des infrastructures sur l’environnement. C’est ce que l’historienne de l’architecture Fanny Lopez appelle leur effet « distanciateur »¹³ : lorsqu’on achète un ordinateur ou un smartphone, on ne voit pas tout ce que son processus de production, de transport et de fonctionnement engendre de pollution, entre l’exploitation des métaux rares, le passage par des infrastructures portuaires, ou la production d’électricité dans des centrales nucléaires.

Tenir compte dans la construction de l’existant, de la réalité matérielle géographique, historique et sociologique des lieux va de pair avec l’attention à porter aux vivants qui les habitent, à leurs pratiques et aux attachements qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec eux.

D’autre part, la construction standardisée de logements ou d’infrastructures invisibilise les caractéristiques historiques, sociales, culturelles du lieu où ils sont installés. Car un territoire, une ville, restent marqués par leur histoire et les formes de rapports sociaux qu’ils ont accueillies, comme nous l’enseigne l’historien de l’urbanisme Bernard Lepetit : « La ville d’aujourd’hui est toute pleine de fragments (matériels ou immatériels) de la ville d’hier (…) : d’anciennes fortifications s’inversent en boulevards de ceinture, telle ancienne gare devient musée, des églises désaffectées sont utilisées comme grenier à blé (sous l’Ancien Régime) ou comme salles de concert (aujourd’hui), des bureaux colonisent les appartements bourgeois des immeubles haussmanniens¹⁴ ».

Musée d’Orsay ©Yann Caradec

Tenir compte dans la construction de l’existant, de la réalité matérielle géographique, historique et sociologique des lieux va de pair avec l’attention à porter aux vivants qui les habitent, à leurs pratiques et aux attachements qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec eux. Car les vivants, en agissant sur ces lieux, les modèlent et les modifient. L’anthropologie contemporaine montre aujourd’hui, à la lumière des enjeux climatiques, que l’espace de vie ne peut plus être pensé comme une surface inerte et exploitable, mais comme un territoire que ses interactions avec ses habitants, humains et non-humains, rendent plus ou moins habitable. Mais rendre visible dans la construction elle-même les caractéristiques de chaque lieu dans sa singularité, aux niveaux écologique comme socio-historique, en concevant les lieux dans leurs interactions avec les vivants, suppose un vrai travail pluridisciplinaire, associant urbanistes, architectes, ingénieurs, designers mais aussi ethnologues, sociologues, historiens, etc.

Au-delà des compétences, l’art de bâtir qui vient appelle également de nouveaux outils de modélisation du bâti. Ainsi les chercheurs en sciences sociales qu’abrite Païdeia travaillent avec des architectes à intégrer un calque permettant de visualiser des données socio-historiques dans les maquettes numériques qui se développent selon la procédure “BIM” (Building Information Model), encouragée notamment par le Plan Transition Numérique dans le Bâtiment (PTNB). Les maquettes s’enrichissent alors, en plus des caractéristiques archéologiques et des éléments techniques et d’ingénierie nécessaires à des projets de réhabilitation, de construction ou d’aménagement, de données sur les pratiques et les imaginaires qu’accueillent les lieux visés.

Alors que les architectes et les urbanistes peuvent se retrouver démunis lorsqu’ils essaient de travailler sur le bâti, notamment à l’échelle d’une ville, les chercheurs de Païdeia participent parallèlement au développement d’outils de projection 2D et de modélisation ad hoc permettant de rendre visibles les caractéristiques, existantes et potentielles, environnementales et socio-historiques d’un territoire. Ils s’inspirent en cela des travaux de cartographies expérimentales contemporaines¹⁵, qui conçoivent les espaces non plus du point de vue GPS, mais depuis l’intérieur des territoires eux-mêmes. Ces outils ad hoc permettront à l’avenir aux collectivités de visualiser des projets dont la multiplicité des acteurs et la discontinuité des phases de réalisation peut parfois rendre difficile le suivi. Ils permettront surtout de permettre la construction d’édifices en accord avec leur environnement, à même de donner du sens aux espaces de vie de leurs habitants.

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


¹ Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, I, 10, 2, traduction de Jacqueline de Romilly.
² Herman van der Wusten, « La ville fonctionnelle et les modèles urbains qui lui ont succédé. Exemples d’une pratique politique en train de se globaliser », EchoGéo, 36, 2016 : consultable ici.
³ Antoine Picon, « Le Corbusier ou la modernité en procès », Rémi Baudouï éd., Le Corbusier. 1930-2020. Polémiques, mémoire et histoire. Tallandier, 2020, pp. 321-334.
⁴ Gérard Monnier, Histoire de l’architecture, Paris, 2010.
⁵ Voir par exemple à ce sujet le livre de l’historien Patrick Boucheron, Le pouvoir de bâtir. Urbanisme et politique édilitaire à Milan (XIVe-XVe siècles), Rome, 1998.
⁶ Gérard Monnier, « Pour le néo-monument », Le Débat, 70, 1992/3, p. 95.
⁷ Gérard Monnier, “Vers la fin d’une croyance d’Etat”, Le Débat, 155, 2009/3, p. 163-169.
⁸ Marc Desportes, « Paysages en mouvement : de la route des Lumières à l’univers numérique », Tous urbains, 11, 3, 2015, p. 18-27.
⁹ Voir Dominique Barjot, « La grande entreprise française de travaux publics (1883-1974) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 29, no. 1, 1991, p. 47-56.
¹⁰ Fanny Lopez, « L’effondrement des grandes infrastructures : une opportunité ? », Multitudes, vol. 77, no. 4, 2019, p. 70-77.
¹¹ Gérard Monnier, « Pour le néo-monument », op. cit., p. 97.
¹² Philippe Bihouix, L’âge des low-tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, 2014, cité par Antoine Picon, « Le Corbusier ou la modernité en procès », op. cit.
¹³ Fanny Lopez, “ La perte du lieu : les infrastructures du capitalocène ”, dans D. Rouillard (éd.), Politique des infrastructures, 2018, p. 81-95.
¹⁴ Bernard Lepetit, « La mémoire des formes », Le Genre humain, vol. 35, no. 2, 1999, p. 59-64.
¹⁵ Voir Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire dans Terra Forma. Manuel de cartographies potentielles, B42, 2020.


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