Secteur stratégique s’il en est, marqueur de la vitalité économique d’une nation, mais aussi témoin des mutations de nos sociétés sur le temps long, la construction représente deux millions d’emplois en France et pèse 11% de son PIB. On connaît bien sûr les majors françaises de calibre international, Vinci, Bouygues et Eiffage, mais la filière est forte de 650 000 entreprises, dont plus de 95% de moins de 9 personnes, selon l’Observatoire des métiers du BTP. On comprendra dès lors l’intérêt d’observer de près les conséquences de la crise du Covid-19 sur le BTP.

Année blanche et commande publique en berne

Après avoir encaissé un retrait d’activité de 88% début avril, au moment où les chantiers étaient à l’arrêt, la reprise s’est faite dès le mois de mai – au prix toutefois de protocoles sanitaires stricts qui grèvent le coût et la productivité. Selon KPMG, 2020 sera une « année blanche » pour le BTP, avec une chute estimée de 15% du chiffre d’affaires dans un secteur « où les marges opérationnelles varient entre 4 et 8% pour les meilleures d’entre elles. » Selon la Fédération française du bâtiment (FFB), le retrait de l’activité en 2020 pourrait atteindre 18%, avec un risque sur 120 000 emplois, pour une branche qui pesait en 2019 environ 150 milliards d’euros.

Du côté infrastructures, la Fédération Nationale des Travaux Publics (FNTP) chiffre à 50% la perte d’activité sur les trois premiers mois de confinement, avec un recul à prévoir de 15 à 20% sur l’année. L’inquiétude porte désormais sur le redémarrage de la commande publique – puisque les travaux publics en sont largement tributaires : les collectivités locales représentent 44% de leurs maîtres d’ouvrage.

A priori, cela n’en prend toujours pas le chemin : après une chute de 35% entre les premiers semestres 2019 et 2020, les marchés publics sont encore atones. La cause de ce « trou d’air » ? Pour le président de la FNTP Bruno Cavagné, qui tire la sonnette d’alarme, une année d’élections municipales combinée à une « sorte d’attentisme » des élus locaux face à la situation incertaine, et au télétravail qui ralentit le traitement dans les collectivités locales. En 2018, les Travaux Publics avaient drainé un chiffre d’affaires de 41 milliards d’euros en France.

©Umit Vildirim

Rénovation énergétique au service de la relance verte

Et pourtant, il y a de quoi faire… Annoncé début septembre par le gouvernement, le plan de relance cherche à faire de la transition écologique à la fois un objectif et un levier de sortie de crise. « Feuille de route pour la refondation économique, sociale et écologique du pays », France Relance se destine à bâtir « la France de 2030 » et pour ce faire, flèche un tiers de son enveloppe globale, soit trente milliards d’euros, vers la lutte contre le changement climatique et la protection de la biodiversité.

La décarbonation de nos économies et de nos modes de vie constitue évidemment un axe majeur de cette ambition. À quoi s’attaquer en priorité pour réduire drastiquement nos émissions ? Selon les calculs du CITEPA (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique), les secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre (GES) en France en 2018 sont les transports à 31%, suivis par l’agriculture à égalité avec le résidentiel tertiaire (19% chacun), l’industrie manufacturière et la construction (18%), l’industrie de l’énergie (10%) et les déchets (3%).

À l’aune de ces chiffres, on voit bien le levier que constitue le BTP dans la lutte contre le réchauffement climatique. Sur le résidentiel-tertiaire d’abord, le bâtiment peut agir à plusieurs niveaux, en tendant par exemple vers une haute performance énergétique et carbone des constructions neuves, et en rénovant le bâti existant pour réduire sa consommation énergétique. Avec 5 millions de passoires thermiques en France, 11 millions de Français sont concernés. France Relance prévoit ainsi un total de 7 milliards d’euros à destination du bâtiment, public, privé et bailleurs sociaux, dont 2 destinés à améliorer la performance énergétique.

Du côté des infrastructures aussi, les gisements de réduction d’émissions carbone sont conséquents. Pour espérer avoir un impact sur la première source de GES que sont les transports, il faudra bien développer toutes les mobilités respectueuses de l’environnement.

Quelles infrastructures pour le monde qui vient ?

Du côté des infrastructures aussi, les gisements de réduction d’émissions carbone sont conséquents. Car pour espérer avoir un impact sur la première source de GES que sont les transports, il faudra bien développer toutes les mobilités respectueuses de l’environnement. Sur les mobilités du quotidien, le plan de relance prévoit de consacrer 1,2 milliard d’euros pour développer les transports en commun en Ile de France et en régions, ainsi que l’usage du vélo, grâce à la construction de nouvelles pistes cyclables, de stations vélos, etc. Le soutien au secteur ferroviaire, ou le verdissement des ports font aussi partie des sujets posés sur la table.

©Thom Bradley

Outre celles destinées à la mobilité, d’autres types d’infrastructures participent aussi aux transformations qui nous mèneront vers un modus vivendi plus sobre et durable. Considérons la protection de la biodiversité ou le renforcement de notre résilience face aux nouveaux risques : la protection du littoral, la restauration écologique pourront par exemple faire l’objet de nouveaux chantiers.

De même, la revalorisation des friches est cruciale si l’on veut permettre le renouvellement urbain, tout en luttant contre l’artificialisation des sols. Selon une estimation de l’Ademe, ce foncier inexploité constitue un vivier de 150 000 hectares en France. Un fonds dédié de 300 milllions d’euros y sera consacré. On pourrait aussi évoquer la sécurisation des infrastructures de distribution d’eau potable, et l’assainissement et la gestion des eaux pluviales, ou la transition énergétique en zone rurale….

Cohésion des territoires et urbanisme post-Covid

Mais outre leur dimension verte, les infrastructures sont aussi porteuses de cohésion territoriale : au moment où la crise nous a massivement fait basculer à l’ère du télétravail et des autres usages à distance, tels que la télémédecine ou les achats en ligne, et tandis qu’un désir de campagne vient tarauder certains Français lassés de la trépidation des grandes villes, résorber la fracture numérique devient plus que jamais un enjeu crucial. Alors que le plan Très Haut Débit, initié en 2013, visait à couvrir l’ensemble du territoire d’ici 2022, une étude UFC Que Choisir, parue en mars 2019, indiquait que plus de 10% des Français ne bénéficiaient toujours pas d’une qualité décente d’accès à Internet.

De la même façon, le million de kilomètres de routes qui sillonne notre pays réclamera de l’entretien, mais aussi sa préparation à l’électrification du parc automobile ou à la promotion d’usages comme le covoiturage, avec des voies réservées. Sans parler des réflexions plus larges d’un urbanisme post-Covid : un concept comme celui de la ville du quart d’heure, théorisé par Carlos Moreno, tend à séduire de plus en plus, au point d’en susciter l’agacement chez ceux qui n’y voient qu’une nième utopie urbaine. À Paris, Anne Hidalgo a en tout cas déjà choisi, avec la nomination d’une adjointe dédiée à la question.

Au total, selon les calculs de la FNTP qui s’est attelée à la lecture fine de France Relance, ce sont près de 4 milliards d’euros qui pourraient être rattachés à « des programmes nécessitant de nouveaux travaux d’infrastructures » sur la période 2020-2022. L’organisation professionnelle, qui représente 8000 entreprises dans le pays, plaide désormais pour leur mise en œuvre rapide, en appelant les collectivités à jouer leur rôle dans la territorialisation du plan.

Atteindre les 90% de déchets BTP recyclés d’ici 2025

©Laurin Scheuber

Même s’il peut nous mener vers un monde plus durable et résilient, il faudra aussi que le secteur mène et parachève sa propre transformation. Ce n’est un secret pour personne : outre son empreinte carbone, le BTP est très polluant et vorace en ressources. Prenons par exemple la question des déchets : selon l’Ademe, le BTP en a généré 224 millions de tonnes en 2016, soit environ 69% de l’ensemble des déchets français. 93% d’entre eux sont inertes, et donc à valoriser.

Démonstration par l’exemple d’une économie circulaire à l’œuvre, le retraitement des déchets du BTP permet aujourd’hui de couvrir 28% des besoins en granulats pour la construction en France.

Consciente du problème, l’Union européenne avait fixé dès 2008 un objectif ambitieux de valorisation des déchets à horizon 2020 dans sa directive-cadre, de l’ordre de 70%, repris ensuite dans la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte de 2015. Un objectif aujourd’hui dépassé, avec près de 80% de déchets valorisés via le recyclage, le réemploi direct sur les chantiers ou le remblaiement des carrières.

Démonstration par l’exemple d’une économie circulaire à l’œuvre, ce retraitement permet aujourd’hui de couvrir 28% des besoins en granulats pour la construction en France. Forte de ces résultats, la filière des carrières et des matériaux de construction, représentée par l’Unicem, s’est engagée à atteindre les 90% de recyclage d’ici 2025, avec d’autres engagements autour de l’approvisionnement durable en matériaux, la transition énergétique ou la préservation de la biodiversité.

Béton « light » en carbone

Pour concilier construction et développement durable, il faut aussi s’atteler à la réduction de la consommation d’énergie, aussi bien dans les transports (de matériaux ou de personnes) que dans la fabrication de matériaux. Le développement des transports intermodaux, ainsi que l’électrification des véhicules et engins, aideront au premier point.

Coté matériaux, on l’a compris, la valorisation des déchets via l’économie circulaire est clé. Privilégier l’approvisionnement local, ainsi que le recours aux énergies bas-carbone, est toujours une bonne idée. Mais l’innovation technologique jouera également un rôle-clé. Parmi les promesses en ce domaine, citons par exemple la perspective d’un béton « light » en carbone, identifié par le Forum économique mondial et le journal Scientific American dans leur récent classement des 10 technologies les plus intéressantes de 2020.

La startup américaine Solidia a ainsi développé un nouveau procédé susceptible de réduire de 30% les émissions de CO₂ lors de la fabrication du ciment – l’un des ingrédients principaux du béton. Autre approche au service du même objectif, celle de la jeune pousse BioMason, en Caroline du Nord, qui utilise les bactéries afin de lier les particules de sable entre elles. Résultat ? Une empreinte plus faible, mais aussi un béton plus léger et solide. Sans parler du béton qui se répare tout seul, toujours grâce aux micro-organismes, de Basilisk aux Pays-Bas.

Le ciment à l’origine de 8% des émissions de carbone

Lorsqu’on sait que 4 milliards de tonnes de ciment sont produites chaque année dans le monde, avec une tendance haussière, et que cette seule activité serait à l’origine de 8% des émissions de carbone issues de l’activité humaine, on saisira l’enjeu à réduire l’impact du matériau de construction le plus utilisé au monde. En France, l’industrie cimentière a lancé Cement Lab, son laboratoire à idées en 2018 afin de catalyser les meilleures innovations en la matière.

©Pixabay

Outre les matériaux et les procédés, qui ont longtemps constitué l’essentiel de l’innovation du secteur, le numérique a accéléré la dynamique de transformation d’une industrie souvent présentée – sans doute de par son ancienneté – comme rétive à la question. Dans une étude de décembre 2018, PwC datait ainsi de 2015 le début de cette accélération – coïncidant avec la reprise du bâtiment, suite à la crise de 2009.

Selon le cabinet de conseil, la « Constructech » se positionne sur cinq grands besoins principaux : la sécurité, la productivité, l’expérience utilisateur, le développement durable et les villes de demain. Cet écosystème réunit à la fois des startups qui se lancent sur le secteur et les structures innovation des grands acteurs du BTP. Et les passerelles fonctionnent plutôt bien, puisque 90% des startups interrogées ont déjà travaillé avec un grand groupe.

Derrière le BIM, la forêt de la digitalisation

Dans les grandes familles d’innovation, les outils de digitalisation et de collaboration sont en bonne place. Comment ne pas évoquer la révolution BIM (Building Information Modelling) ? Représentation numérique 3D du bâtiment, le BIM est aussi et surtout méthode de travail (M de l’acronyme signifiant également Management). Toutes les parties prenantes d’un projet, souvent nombreuses et éclatées sur la chaîne de valeur, collaborent ainsi autour d’un même document de référence, enrichi et remis à jour en temps réel. Cette maquette numérique permet de suivre l’ouvrage sur toute la durée de son cycle de vie : développement, exécution, exploitation.

Le plan BIM 2022, signé entre l’État et la filière Bâtiment en novembre 2019, doit débloquer 10 millions d’euros à la massification des outils numériques. Mais outre la généralisation du BIM, la crise du Covid-19 a mis en exergue la nécessité d’aider à toute la digitalisation des entreprises du secteur, notamment les plus petites d’entre elles. Un retard qui a souvent des conséquences importantes en termes de communication, de productivité et de rentabilité, selon une étude Finalcad.

Semelles connectées, exosquelettes et signalisation dynamique

Autre champ d’application de l’innovation, celui destiné à rendre le travail des compagnons moins pénible et plus sûr, dans un univers très exposé aux risques. Ainsi selon l’Assurance Maladie, le BTP a représenté 14% des accidents du travail en 2018, soit un toutes les deux minutes. Casques, gilets ou semelles connectés, solutions de balisage intelligents, exosquelettes, réalité virtuelle ou augmentée à dessein de formation… Les initiatives sont nombreuses et bénéficient même d’un accélérateur dédié.

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De même, Internet des Objets (IoT) et intelligence artificielle s’invitent pour apporter performance et sécurité aux infrastructures routières : signalisation dynamique chez Colas, maintenance prédictive et suivi des flux chez Altaroad… Quand elles ne produisent pas carrément leur propre énergie, par exemple chez Eurovia (Vinci).

Transition écologique, digitalisation de la filière, innovation… Des enjeux de taille, mais qui constituent aussi des atouts pour renforcer l’attractivité des métiers de la construction auprès des jeunes générations.

Forces vives pour la construction de demain

Transformation de la filière, digitalisation des organisations, transition écologique, innovation… Certes les enjeux sont de taille, mais constituent aussi des atouts pour renforcer l’attractivité des métiers de la construction auprès des jeunes générations – les forces vives qui permettront justement de relever les défis de demain, dans un secteur où l’homme demeure le premier capital. Or la pénurie de main d’œuvre, notamment qualifiée, dans le BTP est bien identifiée.

Chaque année en France, 114 000 personnes suivent une formation aux métiers des TP. Pour ceux-là, mais aussi pour les formateurs, salariés, entreprises du secteur ou individus intéressés par ces perspectives, la FNTP lancera en décembre tp.demain, le premier centre de ressources en ligne sur les métiers des travaux publics. Découvrir les métiers, attirer les talents, proposer des formations, contribuer à la montée en compétence sur les nouveaux savoir-faire, comme le BIM, le recyclage ou les technologies vertes… sont les objectifs annoncés de cette plateforme.

Dans une récente interview à Batiactu, Bruno Cavagné, son président, estimait – du fait de la pyramide des âges – à 200 000 personnes les besoins de la filière dans les prochaines années. Face à l’immense défi de la transition écologique, on le voit, les chantiers ne risquent pas de manquer. À la condition toutefois d’une année 2021 placée sous le signe de la relance effective, notamment pour le devenir des TPE/PME.


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