L’épidémie de Covid-19 a eu des répercussions significatives sur les aspirations des citadins quant au rapport à leur lieu de vie. Ainsi, la quête de nature et d’un cadre de vie apaisant apparaît comme essentielle, dans cette période anxiogène et angoissante.

Au-delà de nos aspirations, ce sont nos usages – la façon de nous déplacer, d’acheter, de travailler – qui ont évolué avec des répercutions majeures sur les infrastructures. À titre d’exemple, la digitalisation du commerce, déjà en cours avant la crise sanitaire, s’est accentuée, en se traduisant par l’accroissement des flux de marchandises et la livraison du dernier kilomètre. De même, la peur des contaminations dans les transports communs a fait découvrir à certains citadins le vélo, rendant de nombreuses pistes cyclables embouteillées, malgré leur spectaculaire croissance ces dernières années dans de nombreuses métropoles. Aussi, nombreux d’entre nous ont expérimenté les conférences sur Zoom saccadées à cause de la sur-sollicitation du réseau Internet.

©Jacques Paquier

Les acteurs de la conception, de la construction et du maintien des infrastructures doivent savoir conjuguer les réponses aux besoins de court terme en préparant le long terme des territoires.

L’ensemble de ces usages reposent sur les infrastructures – routes, pistes, réseaux. Elles rendent possibles les usages émergents et proposent des réponses aux nouvelles aspirations. Ce sont aussi elles qui façonnent l’évolution de nos usages et jouent ainsi un rôle prépondérant dans la construction d’un mode de vie souhaitable et soutenable, sur un territoire résiliant et attractif à la fois. Les acteurs de la conception, de la construction et du maintien des infrastructures doivent savoir conjuguer les réponses aux besoins de court terme en préparant le long terme des territoires, en quête de sobriété, d’autonomie énergétique ou alimentaire, d’un cadre de vie agréable et de services à portée de main pour tout habitant.

Ainsi, générer de l’impact plutôt que des réalisations et le maintenir sur le long terme devient le facteur clef de succès des acteurs des infrastructures. Les aménités positives liées aux flux d’énergie, de marchandises ou de véhicules devront être au centre de leurs propositions de valeur.

L’intégration aux enjeux systémiques du territoire : vers l’infrastructure « as a service »

Dans cette optique, les concepteurs et constructeurs d’infrastructures doivent pouvoir pleinement intégrer ces dernières dans les enjeux du territoire, au-delà du bénéfice premier visé. L’infrastructure devient un service répondant à de multiples usages locaux, c’est dans sa multifonctionnalité et sa capacité à rendre service à la pluralité des parties prenantes au niveau local que se trouvent les sources de nouvelle valeur. En conséquence, telle une plateforme, les acteurs des infrastructures doivent pouvoir agréger une offre multiple, développant de nouvelles compétences ou capitalisant sur des partenariats, en considérant l’infrastructure comme un service et non pas comme un objet.

Ce changement d’approche se traduit par l’innovation dans l’offre de nombreux acteurs. À titre d’exemple, le projet « L’immeuble inversé », porté par le groupe Sogaris et consistant en une transformation d’un ancien parking souterrain situé rue du Grenier Sanit-Lazare à Paris en un espace de logistique, proposera des services de proximité tels que la conciergerie, le stockage, le partage d’objets entre particuliers ou la micro-logistique décarbonée. En s’intégrant aux logiques de ce quartier dense et fortement commerçant, le lieu est pensé comme un hub aux multiples services stimulant l’échange et le commerce de proximité, tout en visant à désengorger la ville par le biais de l’optimisation, voire de la mutualisation des flux logistiques entrants.

Le business model de l’infrastructure se trouve ainsi dans la multitude des services qu’elle rend. De cette façon, Colas, filiale du groupe Bouygues, a développé le premier revêtement routier photovoltaïque, Wattway. Au-delà de répondre à la fonction première du déplacement, cette « route solaire » devient productrice d’énergie renouvelable, facilitant ainsi le développement des véhicules électriques rechargeables par induction.

Wattway ©Colas

Par ailleurs, l’environnement lui-même peut conditionner le cahier des charges de l’infrastructure multifonctionnelle. L’un des immeubles de bureaux les plus écologiques au monde – le Bullitt Center à Seattle – a été conçu avec un système de captation d’eau de pluie permettant de limiter le risque de saturation du réseau d’évacuation. Ainsi, en amont des pluies torrentielles, les cuves de l’immeuble sont vidées pour que l’immeuble puisse jouer le rôle de l’éponge.

Penser l’infrastructure multifonctionnelle comme un service ouvre ainsi l’horizon à l’innovation dans l’offre, pouvant s’adresser à de multiples parties prenantes, voire répondre de façon systémique aux enjeux d’un territoire.

L’adaptabilité aux évolutions constantes des besoins : vers la garantie de la « performance d’usage »

Cependant, les enjeux du territoire évoluent. Savoir y répondre suppose donc la capacité du concepteur et du constructeur de l’infrastructure à prévoir, voire opérer l’adaptation de cette dernière. De la même façon qu’une bonne loi est une loi appliquée, la bonne infrastructure est celle qui rencontre l’usage souhaité et souhaitable. Néanmoins, la réalité d’usage étant sujette à de multiples facteurs contextuels, démographiques, sociologiques ou économiques, il serait illusoire de penser que tout usage peut être défini dès la conception et la construction.

Suivre l’infrastructure dans la durée et pouvoir l’affiner est une opportunité pour le développement des modèles économiques serviciels qui peuvent s’appuyer sur des solutions modulables, réversibles, voire déconstructibles.

Pour pouvoir garantir cette performance d’usage, les acteurs devront être en capacité d’adapter continuellement les infrastructures. Cela suppose donc l’intégration verticale des métiers ou a minima l’orchestration de l’ensemble de la chaîne de valeur (conception – construction – maintenance et suivi).

©Ryutaro

Suivre l’infrastructure dans la durée et pouvoir l’affiner le cas échéant est une opportunité pour le développement des modèles économiques serviciels qui peuvent s’appuyer sur de nombreuses solutions modulables, réversibles, voire déconstructibles. À titre d’exemple, le Park 20/20 est le premier « business park » conçu dans une logique 100% « cradle-to-cradle » comme une banque de matériaux. Étant à 100% ré-employables, les matériaux représentent des gisements de valeur qui peuvent être réutilisés à l’infini par le promoteur immobilier qui s’est engagé à faire évoluer les infrastructures mises à disposition des occupants pour qu’elles répondent toujours à leurs besoins. L’évolutivité du Park 20/20 va tellement loin que même les plantes qui constituent les murs végétaux de l’immeuble sont choisies et adaptées en fonction de leur capacité à dépolluer l’air intérieur, quelques soient les polluants présents au fil du temps.

La régénération des services écosystémiques : vers des modèles économiques au service du vivant

La multifonctionnalité de certains services peut être mise au service de la régénération d’un territoire et l’anticipation des risques auxquels il pourrait se confronter dans la durée. Pour le doctorant en villes régénératives, Edouardo Blanco, le principe de la régénération consiste à « observer un espace qui ne fonctionne pas très bien, qui ne rend plus de services écosystémiques, et de faire en sorte qu’il en rende à nouveau ».

Le design des infrastructures et des immeubles peut lui aussi être mis au service de la régénération. Ainsi, le mouvement du « care design » considère que l’architecture elle-même peut être vectrice de soin, de la justice et de la dignité humaine. En intégrant les enjeux de la qualité de l’air intérieur et extérieur, de l’usage et de l’acoustique des bâtiments dans le cadre d’un projet de réhabilitation d’un quartier HLM, la ville de Lille en collaboration avec Cerema ont proposé la mise en place d’un « quartier à santé positive ». De façon encore plus rupturiste, le studio danois Roosegaarde a développé la « Smog Free Tower », une tour qui dépollue par ionisation jusqu’à 30 000 m3 d’air par heure, en transformant par compression le smog capturé en bijoux – les « Smog Free Rings ». Ce sont ces derniers qui financent en grande partie le développement des nouvelles tours.

Smog Free Tower ©Siouxom

Enfin, la quête de la réconciliation du minéral avec le naturel, une aspiration de plus en plus forte des citadins, a amené certains acteurs à repenser leurs modèles. À titre d’exemple, l’Office national des forêts a mis en place une offre dédiée à la forêt urbaine, en explorant le potentiel de la valorisation des services écosystémiques qu’une forêt peut générer en ville. Au travers de ce rapprochement de la nature des lieux de vie, ces projets ont le potentiel à réinstaurer les corridors écologiques, créer des îlots de fraicheur et des espaces d’apaisement, nécessaires à la résilience urbaine, comme en témoigne la stratégie de résilience de la Ville de Paris.

Les modèles économiques des acteurs des infrastructures peuvent être étoffés par la logique servicielle émergeante. Cette logique repose sur des capacités nouvelles pour les acteurs souhaitant s’engager sur cette voie : savoir embrasser sciemment l’interdépendance entre le vivant et le minéral, explorer la multifonctionnalité des œuvres et développer leur adaptabilité dans la durée, s’intégrer de façon pertinente dans les enjeux du territoire, voire contribuer à sa régénération, savoir co-créer pour stimuler l’adhésion aux usages souhaitables. Les opportunités d’innovation dans les modèles d’affaires ne manquent clairement pas dans ce secteur incontournable pour les transitions à venir.

A propos de 28° Design

Chez 28° Design, nous sommes animés par le désir de contribuer à la création de la nouvelle valeur. C’est-à-dire, à la réorganisation économique vertueuse de notre société. A la fois humaine, écologique et économique, elle ne peut advenir qu’à réinventer radicalement le business model de l’entreprise. Au sein de 28° Design, nous aidons les marques dans leur transition vers des modèles économiques construits autour de la résilience et de la durabilité. Grâce au concept de “nouvelle valeur”, nous entendons dynamiter les vieux schémas pour faire avancer l’entreprise tout en faisant progresser l’humanité.

L’occasion nous est aujourd’hui donnée de rebattre les cartes. Cette crise est l’opportunité pour les entreprises d’aligner leurs modèles économiques avec les enjeux de demain.
C’est pourquoi nous sommes heureux d’explorer avec l’ADN les nouveaux imaginaires qui peuvent naître et inspirer tous ceux qui se questionnent et cherchent à réinventer leur secteur.

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