Du jour au lendemain, le rideau est tombé. À la mi-mars, le confinement a plongé dans le silence les lieux de spectacles et de culture et reporté sine die festivals et autres manifestations prévus à l’agenda 2020. Un coup d’arrêt inédit qui a saisi dans la même stupeur tout un secteur aux réalités pourtant diverses, partageant souvent des équilibres économiques fragiles – mais aussi une contribution cruciale à la bonne santé économique du pays, au bien-être de ses habitants et à son unité.

Un secteur qui pèse plus lourd que l’industrie automobile

Le poids de la culture est rarement perçu à sa juste mesure : en 2017, selon le ministère de la Culture, la valeur ajoutée des branches culturelles¹ à notre économie représentait 47,5 milliards d’euros, soit 2,3% du PIB national. Audiovisuel et spectacle vivant en sont les deux premiers contributeurs, respectivement à hauteur de 27% et 15%. Dans son ensemble, selon le cabinet EY, l’apport direct de la culture à la richesse nationale serait ainsi comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois celle de l’industrie automobile.

La même étude souligne que si la croissance est affectée par la crise du livre et de la presse, les arts visuels, l’architecture et l’audiovisuel sont des moteurs pour le secteur. En 2016, 635 800 travaillent directement dans la culture, soit 2,4% de la population active, principalement dans le livre et la presse (18 %), les arts visuels (16 %), l’audiovisuel (16 %) et le spectacle vivant (15 %).

Autre spécificité qui prend sa dimension en période de crise : trois actifs sur dix sont indépendants, voire huit sur dix dans les arts visuels, contre à peine 12% dans l’ensemble de la population active. Au total, 1,3 million d’individus vivent en France, de façon directe ou indirecte, d’une activité culturelle ou créative.

Un retrait de 22 milliards d’euros pour 2020

À l’aune de ces chiffres, on imagine alors l’étendue des dégâts provoqués par la crise… à la condition toutefois que l’imagination sache y faire avec les ordres de grandeur. Le ministère de la Culture a ainsi livré le 1er juillet dernier un premier chiffrage de la crise, et celui-ci donne le vertige : le retrait de chiffre d’affaires attendu sur l’année est de 25%, soit un recul de plus de 22 milliards d’euros par rapport aux 97 milliards d’euros réalisés en 2019.

L’audiovisuel et le cinéma, le spectacle vivant et les arts visuels concentrent plus de la moitié de cette perte, respectivement à hauteur de 22%, 19% et 13%. Seuls épargnés par la crise : le jeu vidéo et les plateformes numériques. Entre confinement, annulation et reprise à jauge réduite, le monde du spectacle a particulièrement souffert avec une perte attendue de 72% de son chiffre d’affaires sur 2020, soit 4,2 milliards d’euros. De la même façon, l’activité annuelle des musées et monuments devrait dégringoler de 65% et les cinémas de 42%.

©Krists Luhaers

Tourisme : un effet levier à plat

L’effondrement du tourisme, qui représente plus de 7% du PIB français, aura un impact fort. Quand on sait que 52 des 85 millions de touristes venus en 2018 ont connu une expérience culturelle, on comprendra vite l’effet de levier sur le secteur – ainsi que ses conséquences quand celui-ci n’est plus.

À cause du coronavirus, le Louvre, qui rouvre le 6 juillet, a déjà essuyé plus de 40 millions d’euros de pertes (billetterie, location d’espaces et autres revenus). Son président-directeur Jean-Luc Martinez ne s’attend pas à un retour à la normale avant trois ans : « Nous perdons 80% de notre public. 75% de nos visiteurs sont d’origine étrangère. On va avoir au mieux 20 à 30% de notre public de l’été, entre 5 000 et 10 000 visiteurs par jour au maximum ».

Déjà affaibli par la grève de décembre 2019, l’Opéra de Paris annonce un déficit de 40 millions d’euros suite au Coronavirus. Le Palais Garnier restera fermé jusqu’à décembre, avançant des travaux prévus pour 2021, tandis que l’Opéra Bastille gardera portes closes jusqu’à fin novembre. Le Centre Pompidou a chiffré le manque à gagner mensuel sur la billetterie à 1,2 millions d’euros.

Festivals : jusqu’à 5,8 milliards d’euros d’impact économique !

Autre activité de prédilection pour les touristes, les festivals d’été. Le Festival d’Avignon a dû se résoudre à annuler sa 74ème édition, après l’allocution du président de la République le 13 avril dernier. L’une des plus grandes manifestations de spectacle vivant au monde réunit pendant trois semaines près de 150 000 spectateurs français et internationaux d’une cinquantaine de spectacles différents.

Le Festival emploie directement 800 personnes au plus fort de sa saison et génère environ 100 millions d’euros de retombées économiques pour la région – sans parler du Off qui rassemble plus de 1 000 compagnies à cette occasion, et de l’impact sur l’écosystème culturel (un spectacle sur quatre joué en France serait choisi à Avignon).

Parmi les autres annulations, citons le Hellfest, les Vieilles Charrues, les Eurockéennes, Solidays, les Francofolies, ou encore We Love Green. Une enquête SoFest sur « l’empreinte sociale et territoriale des festivals » estime à 4 000 le nombre de festivals annulés sur la période avril-août, sur un nombre total de 6 000 et avance même un vertigineux manque à gagner situé quelque part entre 2,3 et 5,8 milliards d’euros pour l’économie française !

©Nicole De Khors

Septembre 2020 : l’épreuve de vérité

La gangue se desserre plus vite que prévu pour des manifestations de taille réduite, à la faveur d’un déconfinement qui se passe bien. Cabourg a lancé son festival de cinéma le 29 juin, dans une configuration aménagée pour respecter les protocoles sanitaires. La question est essentielle pour inciter le public à revenir et les lieux culturels y travaillent d’arrache-pied pour offrir les meilleures conditions : circulation à sens unique, désinfection régulière, label sanitaire, etc.

Les manifestations maintenues cet été devraient aussi donner quelques signaux sur les envies de culture de la population fraîchement déconfinée, avant l’épreuve de vérité du mois de septembre. Sans parler des difficultés induites par le respect des jauges qui rendent parfois une salle plus rentable fermée qu’ouverte, ou le périlleux exercice de la reprogrammation, notamment pour les tournées internationales.

Maillage unique et exception culturelle

Enfin, les conséquences économiques de la crise se joueront aussi selon le modèle des acteurs concernés, entre acteurs subventionnés – dans laquelle on trouve des situations très diverses, selon la part de subventions et de recettes propres des structures – et privés.

Le maillage culturel du territoire français est unique en son genre : 2 000 cinémas, 2 500 salles de musique, 5 000 librairies, 16000 bibliothèques, 1 000 théâtres, 400 disquaires… Parmi les structures labellisées et subventionnées, on dénombre 1.218 musées de France, 23 fonds régionaux d’art contemporain, 74 scènes nationales, 38 centres dramatiques nationaux, 19 centres chorégraphiques nationaux, 11 pôles nationaux du cirque, 9 pôles arts de la rue, 13 opéras en région, 24 orchestres permanents, 89 scènes de musiques actuelles, 6 000 compagnies accompagnées, auxquels s’ajoutent les théâtres municipaux ou les 17 zéniths réalisés principalement par les collectivités, selon Les Echos.

En 2018, l’État et les collectivités ont concouru à hauteur de 16,5 milliards d’euros à ce qu’on appelle (dans une certaine acception) « l’exception culturelle française ». Et de fait, les activités de l’économie créative et culturelle jouent en retour un rôle majeur dans le rayonnement de la France, son économie à l’échelle nationale et à celle des territoires, comme le montre l’exemple d’Avignon cité plus haut.

10 millions de visites virtuelles pour le Louvre

Alors après trois mois de séparation, le public sera-t-il au rendez-vous ? L’agence spécialisée L’Œil du Public a réalisé une étude pour en juger. Le manque de sorties culturelles aura été bien réel pour un Français sur trois – notamment pour le cinéma, en tant que sortie culturelle partagée par le plus grand nombre, mais aussi pour le spectacle vivant, dont le public d’aficionados est souvent régulier.

Durant ce sevrage forcé, la culture en ligne a permis de compenser pour une large majorité : seulement 30% des sondés n’ont pas eu de moments culturels en ligne pendant la période. En revanche, ils sont 20% à avoir visionné en ligne au moins une captation de spectacle, de concert ou une visite virtuelle de musée pendant le confinement. Le Louvre a ainsi attiré 10 millions de visiteurs en deux mois.

Cependant, les Français n’imaginent pas que les expériences virtuelles puissent se substituer totalement aux pratiques in real life : dans les manques perçus, l’enquête souligne indiscutablement les « dimensions sociales, émotionnelles et sensorielles ».

Prudence sanitaire, prudence économique

©Thomas Leuthard

Dans ce climat d’incertitude général, les Français se projettent avec prudence, n’imaginant pas un retour à la normale avant 2021. 50% des interrogés souhaitent toutefois reprendre leurs activités culturelles « comme avant » – dans le respect des nouvelles règles. Ils sont même entre 60% et 70% à vouloir retourner au cinéma, au musée, dans les bibliothèques ou les lieux de patrimoine d’ici septembre. Bien sûr, la prime à la reprise ira vers les lieux où la mobilité et la distanciation sont aisées, au détriment des endroits clos ou des manifestations à forte influence.

Prudence sanitaire donc, mais aussi prudence économique, puisque 43% d’entre eux feront des arbitrages budgétaires en défaveur de la culture, notamment parmi les jeunes, touchés de plein fouet par la crise économique. Même mouvement de retrait sur les abonnements et les cartes de fidélité, qui risquent de pâtir du contexte morose : une moitié seulement des Français compte ainsi renouveler leurs engagements.

Un malaise structurel aggravé par la crise

La crise du Covid-19 n’est toutefois pas l’unique cause des difficultés de la culture. Outre les épreuves qui ont porté atteinte à l’activité du secteur, comme les attentats de 2015, les Gilets Jaunes ou les mouvements de grève, un malaise structurel sape le secteur entre transformation numérique et mutations des modèles associés, baisse des subventions et autres restrictions budgétaires.

Les difficultés diffèrent aussi selon les disciplines. On citera par exemple l’augmentation des coûts du transport qui grève l’organisation des tournées, ou une offre supérieure à la demande. Dans le cas de la danse, sur 700 spectacles créés par an, 24% ne jouent qu’une fois, le nombre de représentations est de 5,2 et à peine 2,3% des spectacles dépassent les 5 ans, comme le rapporte l’étude Onda sur la diffusion de la danse de 2011 à 2017.

« Enfourcher le tigre »

Sur la mandature en cours, le coronavirus n’a fait que tendre une relation déjà compliquée entre le milieu artistique et le président de la République. Au début de la crise, tandis que les premières mesures de soutien sectoriel sont annoncées, les arts et la culture passent à la trappe – au point où l’actrice Jeanne Balibar prend l’initiative d’une tribune parue fin avril dans Le Monde exhortant le président à réparer l’oubli.

Le texte conduit Emmanuel Macron à prendre la parole le 6 mai lors d’une visioconférence très commentée, aussi bien sur le fond que la forme. Sur le fond, l’annonce de « l’année blanche » prolongeant les droits des intermittents jusqu’en août 2021, concernant directement 270 000 personnes, est accueillie avec un soulagement manifeste.

Sur la forme, d’autres déclarations susciteront davantage de perplexité, comme les injonctions faites aux artistes à « enfourcher le tigre », à « se réinventer » ou à contribuer à l’effort de guerre en contrepartie d’un grand plan de commandes publiques, dans une référence au New Deal de Roosevelt.

Le 1er juillet, tandis que la rue de Valois rendait publique la première étude d’impact évoquée plus haut, le ministre Franck Riester (ndlr : au moment où nous écrivions ces lignes, avant la démission du gouvernement) détaillait de nouvelles mesures, s’ajoutant aux 2,9 milliards déjà mis en œuvre (activité partielle, prêts garants, fonds de solidarité, exonérations de charge).

706 millions d’euros seront par exemple affectés au spectacle vivant et à la musique enregistrée, 391 millions pour les arts visuels, 525 millions pour le patrimoine et l’architecture, 217 millions pour le livre, 320 millions pour le cinéma. Au total, le gouvernement annonce avoir débloqué plus de 5 milliards d’euros pour la culture et les médias.

Culture de salon vs. culture de sorties

Jamais sans doute le manque de culture ne nous est apparu plus criant qu’à la faveur de cette crise, une fois privés de ce que nous considérions jusqu’alors comme un droit inaliénable.

Le numérique a représenté une soupape dans l’épreuve, à la fois pour le public et les artistes, afin de maintenir le lien – même si on peut s’interroger sur les conséquences de la gratuité des contenus ainsi mis à disposition, et plus largement sur l’avantage acquis de la « culture de salon » sur « la culture de sorties » pendant le confinement, comme le formule habilement Le Monde.

Le Covid-19 est souvent perçu comme un accélérateur de tendances, notamment numériques. Citons les musées, qui ont multiplié les initiatives pendant le confinement pour garder le contact avec le public à l’instar du Getty Museum de Los Angeles, de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais : ils profiteront de l’expérience acquise pour devenir plus participatifs et inclusifs et développer les contenus originaux.

Getty Museum LA ©Ludovic Charlet

La fin des expos blockbusters ?

Cependant, comme tant d’autres, cette branche n’échappe pas à sa propre introspection quant à une tendance récente au gigantisme et à la globalisation, stoppée net par la crise : France Culture pose ainsi la question de « la fin des expos blockbusters » à la Vinci ou Raphaël qui courent les capitales du monde comme un groupe d’arena rock.

L’idée même que nous nous faisons de la culture semble a priori antinomique avec notre nouveau quotidien, fait de masques et de distanciation sociale. Réunir des gens dans des lieux clos ? Malgré la mise en place de protocoles sanitaires, comme le rappelait ironiquement Stéphane Lissner, directeur de l’Opéra de Paris, « on représente tout ce qu’il ne faut pas faire ».

Pourtant, l’ascèse subie durant le confinement pourrait à l’inverse débrider nos instincts et nous détourner des écrans… Jérémie Peltier, directeur des études à la Fondation Jean-Jaurès, identifie ainsi deux tendances de sortie de crise dans le divertissement et les loisirs : le besoin d’intensité et le besoin d’authenticité.

Théâtre Corona-compatible

À ce titre, il y a enjeu, et donc opportunité, pour la création contemporaine notamment à se saisir plus vite et plus fort des défis de l’époque, afin de se rapprocher de son public et de la société civile : scientifiques, environnementaux, technologiques, sociétaux – les questions ne manquent pas… Et les artistes s’en emparent déjà.

Alors que le Centre dramatique national d’Angers dont il venait à peine de prendre la direction baissait le rideau, Thomas Jolly investit son balcon pour jouer une scène de Roméo et Juliette.

Suite à l’expérience, le jeune acteur et metteur en scène, déjà connu pour ses marathons shakespeariens, décide alors de dessiner les contours d’un théâtre « corona-compatible » : plein air, sobriété et frugalité, jauges réduites, compagnies régionales…

Au Théâtre de la Ville, après avoir donné des « Consultations poétiques et scientifiques » pendant le confinement, son directeur annonce « Tenir Parole », programme solidaire pour le temps présent, avec quatre temporalités rythmées par l’épidémie – le confinement, le déconfinement, la saison prochaine et l’après – et quatre piliers pour sa mise en œuvre – la culture, la santé, l’éducation, la justice.

Dans une interview à Télérama, Emmanuel Demarcy-Mota déclarait d’ailleurs qu’il avait refusé la mise à disposition des spectacles de son théâtre sur une plateforme, afin de ne pas promouvoir « un monde d’après qui serait celui du virtuel ».

Et demain : un nouveau pacte ?

En Avignon, outre un plan de maintien et de relance de l’activité décidé afin de protéger au mieux les parties prenantes, le Festival donne deux rendez-vous au public : un Rêve d’Avignon, trois semaines de programmation en collaboration avec France Culture, et une Semaine d’Art en Avignon, mini-festival d’une semaine en octobre prochain.

©Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Malgré ces élans et l’impatience à retrouver les publics, le chemin de sortie de crise sera long et escarpé. Et il exigera plus que des mesures d’urgence – même si ces dernières se comptent en milliards. Comme dans de nombreux secteurs, des voix s’élèvent pour se saisir de ce moment unique et tendre vers une refondation globale, comme Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, qui appelle aujourd’hui dans Le Monde à un nouveau pacte entre les pouvoirs publics et le monde de la culture.

¹ Les branches culturelles (agences de publicité, arts visuels, architecture, audiovisuel, enseignement culturel, livre et presse, patrimoine et spectacle vivant) sont définies selon un périmètre harmonisé au niveau européen.

Avec l’aimable contribution de Maxime Fleuriot