Contrairement au parc d’attraction ou au match de football, tant que l’utilisateur est équipé d’un écran et d’un accès au réseau, les loisirs 100% numériques ne connaissent pas de limites. Depuis le début de l’épidémie, leur succès est tel qu’on peut se demander s’ils ne sont pas en train de transformer en profondeur des pratiques de loisirs séculaires. Et si, au sortir de l’épidémie, nous ne consommions plus que des séries Netflix ?

La révolution industrielle et l’invention des loisirs modernes

Pour mieux comprendre les pratiques de loisirs que les divertissements 100% numériques viennent bouleverser, un détour historique s’impose. L’historien Alain Corbin a retracé cet avènement des loisirs [1]. Avant tout, ils résultent d’un nouvel agencement temporel lié à la Révolution industrielle. Au XIXème siècle, le temps « de relative lenteur, souple, malléable, occupé par des activités souvent mal déterminées » est peu à peu remplacé « par le temps calculé, prévu, ordonné ».

Sous la forme des cadences chronométrées et intensives de l’usine, mais aussi sous celle, par contrecoup, de l’apparition d’une demande de temps libre qui se fait jour notamment dans les mouvements sociaux. De grandes campagnes publiques, motivées par des motifs hygiénistes ou utilitaristes, et l’expérimentation par certains dirigeants des effets économiques bénéfiques des mesures de réduction du temps de travail relaient cette demande et conduisent progressivement le pouvoir politique à légiférer. Dès 1906, la France instaure la semaine de six jours.

©Franz van Heerden

Dès lors, la conception de ce temps libre évolue. D’un « temps de repos, d’un temps mort » destiné à la seule re-création de la force de travail, il devient un temps à occuper différemment. Alain Corbin écrit que « les nouvelles modalités du temps de travail […] ont notamment contribué à imposer la notion de remplissage du temps disponible, à réaménager la crainte de la vacuité, à faire peser sur le loisir l’injonction de la prévision ».

Les loisirs modernes naissent au croisement de ce nouveau rapport au temps auquel se superpose… un nouveau rapport à l’espace, lié au progrès technique. Alors qu’en 1820, la ville côtière de Brighton se trouvait à six heures de voitures de Londres et n’accueillait que 10.000 voyageurs par an, l’arrivée du train au milieu du siècle permet, en 1862, à « cent trente-deux mille visiteurs d’envahir la station le lundi de Pâques [2]. » Le voyage ne dure alors plus que deux heures et le prix du billet tombe de 12 à 3 shillings. L’industrie des loisirs née de cette double évolution en proposant au grand public des services pour occuper son temps libre et l’ouvrir à de nouveaux espaces.

Brighton ©grassrootsgroundswell

Pour cela, elle va combiner les progrès technologiques avec des innovations touchant aux procédés et services. Les nouvelles conditions de transport permettent à Thomas Cook de proposer des voyages organisés à but social. Grâce à lui, en juillet 1841, « pour un shilling seulement l’aller-retour, cinq cent soixante-dix personnes, voyageant en voiture découverte de troisième classe, se rendent à Loughborough à un grand gala antialcoolique et à un pique-nique ».

Ce lien entre tourisme et lutte contre l’alcoolisme n’est pas anecdotique. Dès l’origine, les loisirs sont conçus pour remplir des fonctions dans la société. Les étapes successives de l’histoire du football en Grande-Bretagne l’illustrent [3]. À la fin du XIXème, sa première fonction est l’initiation des jeunes aristocrates dans les public schools ; le football créant un « lien étroit entre la figure du gentleman et l’éthique sportive ». Mais à l’orée de la première guerre mondiale, lorsque le mouvement eugéniste le diffuse au sein des classes populaires, il est un « moyen pour métamorphoser la culture ouvrière en culture nationale ». Puis, ces mêmes classes ouvrières se le réapproprieront pour faire des clubs le ciment d’une identité locale et professionnelle : « initialement, le club Arsenal est ainsi indissociable des docks de Woolwich. »

Processus social emblématique de l’évolution des sociétés modernes, les loisirs se multiplient et se diffusent tout au long du XXème siècle. Dans La culture de masse en France, l’historien Dominique Kalifa écrivait : « la mesure qui symbolise au mieux l’action du Front populaire reste la création des congés payés, qui reconnaît à toute la société française le droit explicite au loisir et au divertissement. C’était admettre, et institutionnaliser comme un principe universel, la notion de consommation culturelle, jusque-là réservée aux seules élites sociales [4] ».

Ainsi va l’histoire du loisir jusqu’au XXIème siècle : émancipation temporelle et spatiale des individus d’un côté, développement d’une industrie qui façonne des pratiques individuelles et une culture de masse de l’autre.

Après sa naissance en Occident, le loisir moderne se diffusera dans le monde entier en s’uniformisant. Près d’un milliard et demi de personnes suivent, en même temps, le match France-Brésil, en finale de la coupe du monde 1998. Ainsi va l’histoire du loisir jusqu’au XXIème siècle : émancipation temporelle et spatiale des individus d’un côté, développement d’une industrie qui façonne des pratiques individuelles et une culture de masse de l’autre.

Netflix, symbole d’un nouveau type de loisir numérique

©Mollie Sivaram

Vingt-trois ans après la victoire des Bleus, les loisirs traditionnels sont pour la plupart à l’arrêt. Si on réalise en creux l’importance des rassemblements physiques et leur capacité à séquencer notre expérience du temps, dans cette période de pandémie, c’est un nouveau type de loisir qui prospère, un loisir 100 % numérique.

Ces nouveaux loisirs ont suivi la même logique de développement que leurs ancêtres, combinant progrès technologique – tel l’Iphone – à des innovations touchant aux procédés – l’analyse des comportements en ligne, couplée à des algorithmes de proposition de contenus, permettent la mise en œuvre de mécanismes de captation de l’attention [5].

Mais quelque chose diffère dans l’expérience qu’ils donnent à vivre. Pour l’approcher, regardons de plus près le service emblématique de la plateforme de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) Netflix. Son offre 100% numérique a séduit 195 millions d’abonnés dans le monde et a bénéficié de la situation épidémique. En France par exemple, la plateforme numéro un [6] est passée de quatre à six millions d’utilisateurs quotidiens pendant le confinement, nombre stabilisé à cinq millions lors du premier déconfinement [7].

Dans un article sur les consommations des séries télévisées par les étudiants [8], les chercheurs Catherine Dessinges et Lucien Perticoz analysent le succès de Netflix par rapport aux chaînes productrices de séries et les logiques de consommation sous-jacentes. Contrairement à la télévision qui suit des grilles de programme, la plateforme se positionne « du côté d’un visionnage libre et autonome », suivant la “logique du « Any Time, Anywhere, Any Device » (« À tout moment, n’importe où, sur n’importe quel terminal »)”.

Pour les chercheurs, le succès de Netflix repose sur son expérience de visionnage : « la fidélité vis-à-vis de la plateforme de visionnage de films et de séries ne serait donc pas tant liée aux contenus qu’elle diffuse qu’à ses fonctionnalités propres », tels que la qualité de vidéo, les sous-titres, la possibilité de télécharger des épisodes pour les consulter hors-connexion, l’algorithme de recommandation de contenu.

Différemment des séries traditionnelles, l’expérience Netflix façonne une expérience de visionnage solitaire et continue. Games of Thrones (HBO) ou Breaking Bad (AMC) ont été diffusées de manière hebdomadaire, leur scénario bâti autour de cliffhanger en fin d’épisode ou de saison, particulièrement propices au risque de spoiler. La diffusion hebdomadaire, en créant une attente, est à même de susciter des discussions collectives sur les évènements à venir.

Breaking Bad ©AB Hotel via flickr

Instauré avec la première saison de House of Cards en 2013, le mode de diffusion de Netflix, tout en conservant le principe du cliffhanger, « consiste [au contraire] à offrir au spectateur connecté la possibilité de binger (regarder à la suite) tous les épisodes d’une nouvelle saison sans devoir attendre entre chaque unité, à rebours de la périodicité hebdomadaire historiquement imposée par les networks. [9]»

Cette nouvelle expérience de visionnage a un impact sur la pratique de ses consommateurs. Chez les étudiants, le visionnage est plus éclaté dans le temps, plus solitaire, effectué en majorité sur ordinateur portable. Plus captif aussi : les étudiants admettent faire preuve de “flemmardisation” au risque de devenir dépendants de la plateforme. La « marge de manœuvre qui leur est laissée au niveau de la programmation » ne contrarie pas, pour les auteurs, les stratégies d’enfermement des publics mises en place par Netflix.

Netflix : un loisir 100% confiné

Si l’on met en perspective cette pratique du loisir numérique avec l’expérience des loisirs héritée de la révolution industrielle, Netflix relève davantage d’une rupture que d’une continuité. Tandis que les loisirs modernes visent à séquencer le temps entre travail et divertissement, Netflix façonne une temporalité continue, indéterminée, sans couture, qu’une fonctionnalité de la plateforme illustre particulièrement : la lecture automatique du prochain épisode. On comprend l’intérêt de cette absence de frontières ; alors même qu’elle est la norme chez ses concurrents. Elle fournit à Netflix un avantage décisif : rien ne limite a priori son usage.

Tandis que les loisirs modernes, en articulant des temporalités à des localités, fondent une liberté : « celle de participer à un événement collectif, social, historique, partagé et débattu pendant des semaines voire des mois, avec tous les pics et désarrois émotionnels que cela peut engendrer […] le mode de diffusion binge-first pousse mécaniquement les spectateurs à regarder la saison en quelques jours, avant de se tourner vers d’autres séries accessibles à la demande [10] ». Netflix ne crée pas l’événement collectif.

Au contraire, la plateforme rompt avec le projet moderne d’émancipation spatiale et temporelle des individus par le loisir et appelle une expérience qui – mobilisant recommandations algorithmiques et biais cognitifs – vise à capter l’individu le plus longtemps et fréquemment possible. Une expérience qui risque aujourd’hui de provoquer de manière inédite des comportements passifs, captifs, addictifs.

Confinés, nous vivons une période où la frontière entre temps professionnel et temps de loisir s’indétermine. (…) Il existe une similitude, voire une adéquation, entre notre quotidien et l’expérience de visionnage Netflix qui menace de rendre son impact particulièrement important.

Quatre pistes pour le futur des loisirs

En temps de confinement, les services numériques demeurent en position quasi-hégémonique, non concurrencés par des loisirs modernes à l’arrêt. Confinés, nous vivons une période où la frontière entre temps professionnel et temps de loisir s’indétermine. Nous sommes drastiquement limités dans notre capacité à explorer de nouveaux lieux et usages. Il existe une similitude, voire une adéquation, entre notre quotidien et l’expérience de visionnage Netflix qui menace de rendre son impact particulièrement important. Mais qu’en restera-t-il au sortir de l’épidémie ? Essayons de formuler quatre pistes sur le futur des loisirs, à l’heure du 100% numérique.

Au sortir de l’épidémie, l’impact de nos consommations de services 100% numériques pourrait faire advenir une transition majeure dans l’histoire des loisirs. Les offres fondées sur une promesse d’émancipation des individus perdraient indéniablement du terrain face à des expériences numériques offrant le confort, la liberté et l’autonomie à la Netflix : any time, anywhere, any device.

L’histoire de l’industrie des loisirs nous montre l’importance des comportements mimétiques [11] : un acteur industriel crée une expérience novatrice qui devient rapidement la référence adoptée par ses concurrents. Le marché de la SVOD est en pleine expansion – Netflix, Prime Video, Disney+, Mubi et d’autres en France. Pour l’heure, les expériences de visionnage diffèrent et la compétition entre ces plateformes sera intéressante à suivre dans les prochaines années. Si d’aventure, une de ces expériences devenait la norme du marché, elle scellerait une conception dominante du loisir 100% numérique, l’impact de son modèle service sur nos pratiques de consommation en serait dès lors décuplé.

Certains jeux vidéos, Fortnite par exemple, intègrent dans leur fonctionnement des marqueurs temporels et spatiaux, favorisant ainsi les pratiques collectives. Des événements en ligne, comme le concert de Travis Scott, dessinent un modèle alternatif de loisir 100% numérique, s’inscrivant dans une continuité des loisirs modernes émancipateurs.

©sese87

La réalité virtuelle est annoncée comme la prochaine avancée technologique d’ampleur. Nous pouvons déjà dessiner une ligne de force entre deux conceptions de l’expérience qu’elle supposera. D’un côté, une technologie intensément immersive, promettant une substitution au monde réel, des possibilités sans pareilles de dépassement des frontières spatiales et temporelles. De l’autre, une technologie au service d’une perception augmentée du monde, renouvelant l’expérience individuelle de la découverte, collective de l’émotion. Du moins, s’il est encore permis d’espérer…

À propos de Païdeia
Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.


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[1] Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995
[2] Roy Porter, “Les Anglais et les loisirs”, dans Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995, p. 34.
[3] Alain Corbin, “Le destin contrasté du football”, dans Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995, pp. 291-297 ; voir aussi la série produite par Netflix The English Game
[4] Dominique Kalifa, La culture de masse en France. 1. 1860-1930, p. 110, La Découverte, 2001
[5] Des mécanismes qui s’appuient notamment sur des travaux d’économie comportementale, analysant les biais cognitifs et promulgant la mise en place de nudge (littéralement coup de pouce) : Richard H. Thaler, Cass R. Sunstein, Nudge, comment inspirer la bonne décision, Pocket, 2012
[6] 47,8% des foyers abonnés aux plateformes de VàDA et à la TV à péage le sont à Netflix, cf l’observatoire de la vidéo à la demande du CNC
[7] Etude annuelle (2020) de l’observatoire de la vidéo à la demande du CNC
[8] Dessinges, Catherine, et Lucien Perticoz. « Les consommations de séries télévisées des publics étudiants face à Netflix : une autonomie en question », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 20/1, no. 1, 2019, pp. 5-23.
[9] Campion, Benjamin. « La raréfaction des spoilers, symbole d’un cloisonnement tacite des spectateurs connectés », Télévision, vol. 11, no. 1, 2020, pp. 23-42.
[10] Campion, Benjamin. « La raréfaction des spoilers, symbole d’un cloisonnement tacite des spectateurs connectés », Télévision, vol. 11, no. 1, 2020, pp. 23-42.
[11] Voir notamment l’étude d’Alain Corbin sur le paquebot dans “Du loisir cultivé à la classe de loisir” dans Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Champs histoire, 1995, pp. 81-94