Alfred-Kenneally

« On ne peut pas penser le changement et produire une situation nouvelle si on n’a pas un imaginaire alternatif »

Un dossier parrainé par Play Two
© Alfred Kenneally

Qu’est-ce que l’entertainement si ce n’est une bulle hors du temps ? Se divertir pour se distraire et oublier le monde autour ou s’oublier soi, parfois. Mais se divertir, est-ce forcément détourner le regard ? On aurait tort de restreindre le divertissement à la légèreté d’un simple amusement. Et si le divertissement permettait au contraire de retrouver un nouvel élan au monde, à la faveur des nouveaux récits qui cherchent à imaginer des futurs souhaitables ? On en discute avec Yannick Rumpala, maître de conférences en science politique à l'université de Nice, auteur du livre Hors des décombres du monde (éditions Champ Vallon).

À quel besoin répond le divertissement ?

Pour une large part, à un besoin d’évasion pour oublier les préoccupations quotidiennes. En fonction des vécus personnels, des moments de sa vie ou de sa journée, il peut y avoir ce besoin de se rassurer, de se conforter, de se vider la tête ou de retrouver un peu de confort intellectuel. A fortiori dans cette période où l’on est confiné avec un couvre-feu à 18h. Les soirées peuvent être longues et chacun peut avoir envie de penser à autre chose…

Un deuxième aspect, c’est que le divertissement peut aussi absorber une part d’anxiété et d’interrogations d’un moment contemporain. Et là, la science-fiction est un très bon exemple car elle a cette capacité à thématiser des enjeux en les convertissant sous forme fictionnelle.

Dans Hors des décombres du monde, vous analysez les questions écologiques et leur transfiguration par le prisme de la science-fiction. En quoi ce genre artistique est-il propice à la prise de conscience ?

Il a une capacité à donner des images et des représentations. Si on prend le réchauffement climatique, l’évolution des températures est tellement lente qu’on peut avoir du mal à se représenter l’impact de plusieurs degrés en plus. Se décaler dans le futur en poussant ce curseur, c'est une manière de donner à voir des situations où la vie de tous les jours serait beaucoup moins supportable. En bougeant quelques paramètres, la science-fiction permet de se poser des questions que l’on n’aurait pas envie de se poser dans notre réalité. Parfois de manière brutale d’ailleurs, comme dans le film Soleil vert qui montre l’image d’une humanité surpeuplée, la pollution généralisée et l’épuisement des ressources alimentaires.

Soleil vert, 1973

Les expériences de pensée de la fiction permettent de décaler le regard.

Yannick Rumpala

Les expériences de pensée de la fiction permettent de décaler le regard dans le temps, de déplacer des paramètres et d’amener des interrogations par ce biais-là. Le fait de se décaler, temporellement et spatialement est une manière de poser des questions potentiellement originales, de sortir du quotidien et de problématiser. Ce pas de côté suffit à relativiser des évidences, y compris derrière l’apparence du divertissement.

Les séries dystopiques comme La servante écarlate et Black Mirror ont rencontré un succès mondial. Quel rôle joue la dystopie et la crainte du futur qu’elle incarne ?

Dans mon livre, je dégage quatre fonctions possibles à ces récits :

La première est une fonction d’alerte et de mise en garde, comme dans l'œuvre de Margaret Artwood, avec l’idée de dire : « Faites  attention, certaines tendances de la société pourraient tourner mal  » . C’est d'ailleurs ce qui peut donner une forme de résonance entre la fiction et la réalité, comme lorsque l’on voit les événements qui sont en train de marquer le changement de présidence aux États-Unis en ce début d’année…

La deuxième, c’est la catharsis, soit le besoin de verbaliser, de formaliser et d'extérioriser l’anxiété ressentie et ce qui crée cette anxiété. Le fait de se faire peur est aussi une manière de pouvoir se rassurer ensuite. On s’accorde ce petit frisson avant de revenir à la réalité. Celle-ci semble alors plus acceptable.

Il y en a une troisième, plus problématique, c’est la fonction d’habituation. Sur le principe de quelqu’un qui crierait au loup en permanence, à force d’entendre un message d’angoisse ou de voir des images catastrophiques, il y a une espèce d’habituation. On n’est plus choqué, on est presque immunisé. C’est une fonction qui est plus ambiguë. En cela, l’accumulation de fictions dystopiques, notamment dans la période récente, pose question.

Enfin, la fonction de “capacitation” ou d’émancipation. Ces fictions montrent les capacités d’actions qui peuvent persister malgré des situations problématiques. Même dans les pires situations, on peut trouver des personnages qui arrivent à ressaisir des puissances d’agir. Et qui peuvent dans certains cas retourner des situations de domination, d’oppression. Les fictions pour ados à la Hunger Games foisonnent de ce schéma, où de jeunes générations arrivent à renverser un régime totalitaire ou autoritaire par leurs vertus héroïques.

Hunger Games©Jennifer Lawrence Films

Comment expliquez-vous que les récits utopiques trouvent moins d’écho ?

Un scénariste vous dirait que c’est beaucoup plus difficile de construire une histoire à partir d’une utopie. Si tout va bien, que raconter ? L’histoire risquerait d’en rester aux grands principes et aux idées généreuses. Or, il faut forcément des ressorts narratifs pour faire tenir une histoire. Les auteurs qui essaient de raconter l’émergence ou l’organisation de nouveaux mondes apparemment idylliques sont obligés de recréer des ressorts narratifs, un meurtre par exemple, donc un schéma assez traditionnel. Le contexte joue aussi. Entre le changement climatique, les menaces que font peser certaines technologies, les enjeux démographiques, etc. notre époque est propice aux angoisses. Beaucoup de sujets peuvent porter à l’inquiétude plus qu’à l’optimisme. Cette accumulation rejaillit dans la fiction.

C’est beaucoup plus difficile de construire une histoire à partir d’une utopie. Si tout va bien, que raconter ?

Yannick Rumpala

Dès lors, comment construire des récits quand le futur est aussi incertain ?

C’est très difficile. Quelques auteurs français comme Alain Damasio et Catherine Dufour s’y emploient, mais c’est très compliqué. Cela oblige à faire un gros effort de réflexion et de documentation. Ce sont des auteurs qui réfléchissent vraiment beaucoup et à certains égards, en se frottant à des enjeux technologiques complexes, une part de la SF s’est éloignée de la veine poétique de ses débuts. Aujourd’hui, si on veut s’intéresser à des sujets durs, il faut forcément beaucoup se documenter et réfléchir. Et souvent, on s’aperçoit en creusant que ce qui semblait nouveau ne l’est pas tant que ça. En réalité, c’est très difficile de créer quelque chose de nouveau.

C’est-à-dire ?

Par définition, un imaginaire emprunte forcément au moment contemporain. La part de nouveauté et l’exploration sont limitées. C’est difficile pour un esprit de s’abstraire et de produire quelque chose de radicalement nouveau. Certains auteurs de SF peuvent pousser les limites de l’imagination, avec des choses complètement délirantes, mais la capacité de création est généralement contrainte et limitée par l’existant. Il y a des choses qu’on ne peut pas imaginer parce que ce n’est pas de l’ordre du pensable.

Un imaginaire emprunte forcément au moment contemporain. La part de nouveauté et l’exploration sont limitées.

Yannick Rumpala

D’où une certaine standardisation des productions, que l’on observe beaucoup sur certaines grandes plateformes de streaming ?

Effectivement et pour une raison simple : ces fictions sont des produits commerciaux qu’il faut vendre, quitte à exploiter un filon jusqu’à l’épuiser. Elles doivent attirer l’audience la plus large, donc la prise de risque est rare. D’où des tendances à reproduire sans créativité des schémas narratifs très convenus, comme les fictions pour adolescents ou post-adolescents très formatées type Divergente ou Hunger Games. Avec une tendance à jouer sur des ressorts psychologiques faciles sur lesquels les ados peuvent se projeter : une héroïne qui, par ses capacités personnelles et sa rébellion, va réussir à renverser un régime.

Matrix, 1999

Un schéma très récurrent que l’on observe dans de nombreuses fictions (Matrix)...

Oui, et cette récurrence soulève des questions de théorie politique plus profondes. C’est souvent une personne qui, à elle seule, réussit à renverser un système autoritaire. Ce genre de récit met en scène une forme d’opposition individuelle. Faisant cela, on efface les capacités d'agrégation collectives, les constructions de dynamiques de mobilisation. Or, l’Histoire nous apprend que ce ne sont pas deux ou trois personnes qui renversent un système. Ce sont des masses et des mouvements de fond. Un changement de régime ne se joue pas simplement sur une courte période et avec des petits groupes ; les processus en jeu sont fréquemment bien plus profonds.

Avez-vous identifié des genres ou des secteurs propices aux nouveaux récits ?

Il y a dans les jeux vidéo des tentatives pour créer de nouveaux récits. Avec l’immersion propre aux jeux vidéo, on est acteur, on peut orienter le comportement du personnage en fonction d’une situation ou partir en véritable exploration. En cela, le jeu Cyberpunk 2077 était prometteur. Mais lorsque l’on regarde les détails a posteriori, il y a finalement beaucoup de recyclage et le produit final est assez décevant. Une partie de l’ambition des créateurs était de faire se balader les joueurs dans une ville immense et dystopique. Et une fois qu’on a fait toutes les quêtes, il reste cette possibilité de revenir à la position du flâneur : contempler l’univers qui a été créé.

Cyberpunk 2077

Les réseaux sociaux ont pris une place importante dans nos vies et agissent comme des caisses de résonance. Sont-ils selon vous devenus des créateurs de nouveaux récits ?

Je ne suis pas sûr que ce soit sur les réseaux sociaux que se construisent les récits… Je dirais plutôt qu’ils sont des bribes d’inspirations ou de souhaits. Le format court favorise plutôt la réaction et le registre de l’indignation ou de la critique. Et c’est plus facile de critiquer que de proposer. Je ne vois pas en quoi ces vecteurs seraient producteurs de récits. Spontanément, ce n’est pas là que je verrais émerger des forces de propositions. La réflexion prend du temps, elle ne s’inscrit pas dans la réaction spontanée et immédiate. J’ai l’impression que les algorithmes sont davantage conçus pour polariser et générer du trafic que pour nourrir une réflexion construite, armée, substantielle.

Le format court favorise la réaction et le registre de l’indignation ou de la critique. Et c’est plus facile de critiquer que de proposer.

Yannick Rumpala

En 2020, on a beaucoup parlé du “monde-d’après”. 2021 peut-elle selon vous être l’année de la réhabilitation de l’utopie ?

Ça va être compliqué (rires). On voit bien que l’occurrence du terme a fortement faibli au cours de l’année : on en a beaucoup parlé lors du premier confinement, moins lors du déconfinement, et quasiment plus depuis le deuxième confinement… Si les confinements s’accumulent, penser l’après devient plus compliqué. Mettre sur pied un projet alternatif était déjà difficile auparavant, mais dans une situation où il faut d’abord gérer l’urgence et mettre des rustines sur le système qui paraît fuir de tous les côtés, cela semble difficile.

On ne peut pas penser le changement et produire une situation nouvelle si on n’a pas un imaginaire alternatif, si ne sont pas disponibles des représentations d’un état vers lequel on souhaite aller. Quand on part en voyage, on a toujours une représentation minimale du point vers lequel on souhaite arriver. C’est pareil pour le changement : si on veut changer, il faut avoir une représentation minimale de l’horizon vers lequel on souhaite se destiner. Le problème, c’est que les représentations alternatives manquent. Il y a un déficit d’images positives, ou très peu de descriptions relativement développées et inspirantes de ce vers quoi la collectivité humaine pourrait se destiner tout en résolvant simultanément la masse des problèmes en suspens.

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