Pour Nassim Nicholas Taleb, les organisations anti-fragiles sont capables non seulement d’encaisser les chocs, mais également et surtout de prospérer sous leurs effets. Ce concept, auquel se consacre le dernier numéro de L’ADN, va au-delà de la notion de résilience. L’origine de cette dernière se trouve dans la physique où les matériaux sont considérés comme résilients s’ils retrouvent exactement la même forme après avoir subi un choc. Progresser dans la crise et devenir plus immunes face à la suivante, telles sont les caractéristiques des organisations à « haute fiabilité », des organisations anti-fragiles.

Quant aux individus, c’est la maison qui est devenue le refuge de tous ceux qui ont été forcés à déserter les rues sous la contrainte du confinement imposé dans la majorité des pays du monde. Du jour au lendemain, ces espaces clos, généralement réservés à la détente et aux activités de la vie privée, ont dû accueillir des activités multiples en se transformant en salles de visio-conférence, bureaux, salles de sport ou entrepôts de stockage des denrées essentielles. Nous n’étions pas tous égaux dans cette expérience, traumatisante pour certains, apaisante et apprenante pour d’autres. Et c’est en grande partie aux caractéristiques du logement qu’incombe la responsabilité de cette expérience.

© Binyamin Mellish

La maison peut ainsi contribuer à forger l’anti-fragilité de ses occupants, voire du territoire dans lequel elle s’inscrit. Cette mission amplifie largement le rôle des constructeurs et équipementiers de la maison et ouvre de nombreuses voies d’innovation dans leurs modèles d’affaires. Alors quelles seraient les caractéristiques des maisons qui forgent l’anti-fragilité de ses habitants ? Et sur quel modèle économique appuyer leur développement ?

S’adapter aux usages hybrides tout en répondant aux besoins évolutifs : la maison comme un service

La crise entrainée par le Covid a révélé le besoin d’adaptabilité de l’espace qui doit pouvoir servir à de multiples usages. La conjugaison des contraintes foncières des grandes villes avec le besoin d’accès à des espaces spacieux fortement ressenti pendant l’épidémie fait de l’évolution de la maison un enjeu clé.

Certains usages peuvent évoluer très vite et de façon régulière. Durant la même journée, un seul espace peut être transformé en bureau, chambre, salon et cuisine. Pour répondre à cet enjeu de transformation régulière des usages, le concept de la Maison rotative, présentée au salon Home de Londres en mars 2017, apporte une réponse innovante. La maison étant placée dans un grand cylindre capable de pivoter sur lui-même, ses quatre murs deviennent successivement sols et plafonds. Le mobilier étant encastré et les ustensiles accrochés grâce à des surfaces aimantés, la maison bénéficie d’une surface utilisable de 40 m2 malgré son occupation spatiale de 10 m2 seulement.

© Cottonbro

La conjugaison des contraintes foncières des grandes villes avec le besoin d’accès à des espaces spacieux fortement ressenti pendant l’épidémie fait de l’évolutivité un enjeu clef.

D’autres besoins peuvent évoluer dans la durée, de façon définitive ou ponctuelle. Dans le premier cas, ce sont les bâtiments réversibles qui apportent une réponse au travers de la mutabilité des espaces pouvant changer de disposition, par exemple pour s’adapter facilement suite au départ d’un enfant de la maison. Cette solution n’apporte cependant pas de réponse aux besoins temporaires : l’installation « d’urgence » d’un bureau pour faciliter le télétravail ou d’une chambre d’amis. De nombreuses innovations architecturales permettent de pallier ce manque – à titre d’exemple, la « pièce à la demande » propose une extension pouvant être pluggée de façon ponctuelle sur la façade d’un immeuble. Dans la même veine, le magazine d’architecture eVolo a décerné le premier prix 2020 d’architecture innovante au projet « Epidemic Babel », une tour-hôpital et de logements d’urgence en kits pouvant être construite en cinq jours.

Ces initiatives renforcent la pertinence des business models dans lesquels la maison « n’est qu’un service » dont les contours sont modulaires. Seule une partie de la maison à l’usage permanent peut être acheté ou loué quand d’autres éléments peuvent être rajoutés « à la demande ».

Créer du lien tout en facilitant le partage et la collaboration : la maison comme communauté

La récente épidémie a également révélé le besoin de lien avec les autres et l’importance de la communauté de voisinage, source potentielle d’entraide en cas de crise. Les modèles de l’habitat partagé ou de co-living promeuvent la maison comme une communauté qui partage des ressources dont l’usage est ponctuel. Dans le premier cas, l’immeuble met à disposition des occupants des espaces et objets partagés pouvant être réservés – chacun peut ainsi bénéficier à tour de rôle de l’accès aux terrasses, jardins, laveries ou même des voitures individuelles. Dans le second cas, les acteurs du co-living offrent aux locataires, au-delà du logement, une proposition de services ample, allant de la conciergerie d’objets partagés jusqu’à l’adhésion à une salle de sport ou un espace de coworking.

© Andrea Piacquadio

Parfois, le partage peut dépasser les murs d’un immeuble et s’adresser à une communauté de voisinage de proximité, ce qui est le cas des jardins partagés ou des conciergeries solidaires telles que Lulu dans ma rue. Il peut également dépasser le périmètre d’objets et d’espaces et de favoriser l’entraide, à l’instar des habitats intergénérationnels dans lesquels les seniors partagent un lieu de vie avec les jeunes. Ces habitats répondent au besoin d’inclusion sociale des seniors et contribuent à leur capacité de vieillir à domicile tout en faisant bénéficier les habitants des échanges de services réciproques, tels que la garde d’enfants, la couture, le petit bricolage, les courses, …

La maison devient une communauté de biens et services partagés, souvent coproduits par les habitants eux-mêmes.

Les modèles basés sur le partage, qui remplacent en partie la propriété individuelle par l’accès à l’usage et aux services, donnent la possibilité aux habitants de bénéficier de façon temporaire des infrastructures qui seraient inaccessibles individuellement. Dans ce cas de figure, la maison devient une communauté de biens et services partagés, souvent coproduits par les habitants eux-mêmes.

Contribuer à la résilience individuelle et collective : la maison comme solution globale

Enfin, la crise a révélé que l’autosuffisance en denrées essentielles peut être source de résilience du territoire, pouvant faire face à de nombreux aléas. Accueillir des activités productives, qu’il s’agisse de l’auto-production et l’auto-consommation ou de la production partagée avec le territoire semble se dessiner comme un axe de développement de nombreuses collectivités, comme en attestent les stratégies de résilience des villes comme Paris ou Barcelone.

© Markus Kaiser
POS architekten, CO-living, JAspern

Aujourd’hui, les pays nordiques sont parmi les plus avancés dans l’architecture individuelle auto-suffisante.

Le maillon de la maison peut contribuer à cette quête des territoires au travers des dispositifs auto-suffisants en énergie, en eau, voire en alimentation. Aujourd’hui, les pays nordiques sont parmi les plus avancés dans l’architecture individuelle auto-suffisante, à l’instar de nombreux exemples des maisons-serres dont celles de la marque suédoise Greenhouse living. Ces maisons, équipés d’épurateurs d’eau de pluie et capables de réutiliser les déchets biologiques produits comme fertilisants des terres sont capables de fonctionner quasiment en autarcie et subvenir aux besoins de leurs habitants. Dans certains projets architecturaux et d’urbanisme, ces réflexions dépassent la logique d’une maison individuelle – Vincente Guallart travaille ainsi la notion d’un quartier autonome où chaque maison pourrait contribuer à la fabrication d’un élément essentiel à la vie du territoire.

Dans ces cas de figure, la maison en tant qu’espace permet de répondre en toute autonomie à la majorité des besoins fondamentaux qui ont tous une valeur marchande.

Si elle se trouve dans la capacité à contribuer à rendre ses habitants résilients, voire anti-fragiles, la nouvelle valeur de la « maison » se trouve davantage dans la multiplicité des services qu’elle rend et la diversité des usages qu’elle procurent plutôt que dans le bâti lui-même. Le nouveau challenge des constructeurs et des équipementiers des maisons consistera en partie à valoriser les capacités de la maison :

  • à s’adapter aux besoins évolutifs sans générer d’encombrement,
  • à rendre possible l’isolement confortable tout en contribuant à l’ancrage des habitants dans une communauté d’entraide et de partage,
  • à procurer de l’indépendance quant aux besoins essentiels.

A propos de 28° Design

Chez 28° Design, nous sommes animés par le désir de contribuer à la création de la nouvelle valeur. C’est-à-dire, à la réorganisation économique vertueuse de notre société. A la fois humaine, écologique et économique, elle ne peut advenir qu’à réinventer radicalement le business model de l’entreprise. Au sein de 28° Design, nous aidons les marques dans leur transition vers des modèles économiques construits autour de la résilience et de la durabilité. Grâce au concept de « nouvelle valeur », nous entendons dynamiter les vieux schémas pour faire avancer l’entreprise tout en faisant progresser l’humanité.

L’occasion nous est aujourd’hui donnée de rebattre les cartes. Cette crise est l’opportunité pour les entreprises d’aligner leurs modèles économiques avec les enjeux de demain.


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