La « maison », entendue au sens large de « logement », a joué un rôle décisif dans la manière dont le confinement a été vécu. De nombreux habitants des centres-villes au tissu urbain très dense ont choisi, lorsqu’ils le pouvaient, d’aller chercher plus d’espace dans une résidence secondaire, chez un proche ou dans une location saisonnière. Mais derrière cette question de l’étroitesse des appartements de centre-ville, se cache un enjeu plus profond, qui concerne directement notre manière d’habiter et qui n’est pas prêt de disparaître.

La modification de la distinction entre espaces de vie professionnelle et domestique aura des conséquences sur notre manière d’habiter, depuis la conception des logements jusqu’à l’agencement des espaces et le design de l’ameublement.

Car si certaines caractéristiques du confinement, comme l’interdiction quasi-totale de sortie ou l’école à la maison, ont pour l’instant disparu, le télétravail semble être entré durablement dans nos mœurs. La modification, conséquente au télétravail, de la distinction entre espace de vie professionnelle et espace de vie domestique, jusqu’alors séparés tant sur le plan des représentations spatiales que sur celui de l’agencement concret de l’espace domestique, est susceptible d’avoir des conséquences profondes sur notre manière d’habiter, depuis la conception des logements jusqu’à l’agencement des espaces et le design de l’ameublement.

À n’en pas douter, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour les architectes, les designers et les décorateurs d’intérieur. Un détour par l’histoire, la géographie, la sociologie et l’anthropologie de l’habitat peut alors constituer une source d’inspiration précieuse, tant les solutions qui ont été trouvées pour résoudre les problèmes d’habitation sont diverses à travers les cultures et les époques.

Hutomo Abrianto

Détour historique : genèse de l’habitat occidental moderne

Les lieux d’habitation fonctionnent comme un miroir de la société qui les a produits : ils en reflètent les principales caractéristiques. Ainsi, selon le géographe Jean-François Staszak, « la structuration de la famille, les oppositions de genre, les normes sexuelles, les formes de production économique, les conceptions du privé et du public, la vision du monde, les rapports au milieu, les goûts et les dégoûts, les idéologies se traduisent de façon souvent transparente dans organisation et l’aspect de l’espace domestique¹ ». Tout changement culturel ou socio-économique significatif trouvera donc, à plus ou moins long terme, une traduction dans l’espace de la maison.

Les lieux d’habitation fonctionnent comme un miroir de la société qui les a produits : ils en reflètent les principales caractéristiques.

La genèse de l’habitat moderne occidental le montre bien. En Occident ou ailleurs, les maisons « traditionnelles » étaient généralement à la fois le lieu de la vie familiale et de l’activité économique, qu’elle soit agricole, artisanale ou marchande². Ainsi, au début du XXe siècle, les deux tiers des Français travaillent encore chez eux. La vie quotidienne n’est pas rythmée par les déplacements entre le domicile et le lieu de travail : toutes ces activités s’effectuent dans un même lieu.

La grande transformation du XXe siècle, amorcée dès le XIXe sous l’effet de l’industrialisation, consiste dans la séparation entre l’espace familial et l’espace professionnel. L’accroissement et la complexification des processus de production nécessitent d’étendre les lieux où ils s’opèrent et de discipliner le travail : c’est la naissance de l’usine, généralement située en-dehors des villes, puis des commerces et bureaux séparés des logements.

En parallèle, le rapport à la vie privée se transforme : chacun commence à revendiquer pour soi une vie personnelle hors du travail, du temps libre, des loisirs. Pour ce faire, il faut différencier les espaces, dissocier du domicile le magasin, l’atelier ou l’exploitation agricole. Pour l’historien Antoine Prost, « on voit ainsi s’affirmer, dans notre société, une séparation entre vie privée et travail professionnel. (…) Une frontière nette sépare ainsi aujourd’hui deux univers que le début du XXe siècle confondait »³. À la fin du XXe siècle, la quasi-totalité des Français travaillent hors de chez eux.

Pawel Czerwinski

Ces transformations socio-économiques et symboliques entraînent un bouleversement de la conception des logements, à différentes échelles. Au niveau de la ville tout d’abord, on cherche à éviter l’ancienne confusion de logements et d’ateliers : suivant les préceptes de la Charte d’Athènes de 1933, travaillée par Le Corbusier, le principe de la dissociation des zones industrielles et résidentielles s’impose.

Au niveau du logement individuel, l’appartement moderne supplante la maison dans les centres urbains, et le confort moderne se démocratise à partir des années 1960. L’intérieur de l’espace domestique se trouve lui aussi chamboulé : d’une part, la quasi-disparition du travail à domicile met fin à la maison-atelier ; d’autre part, la revendication d’une vie privée conduit au droit pour chaque membre de la famille à disposer de son espace personnel, alors que la maison « traditionnelle » ne prévoyait généralement pas d’espace réservé aux enfants⁴. Les espaces domestiques deviennent plus compartimentés et différenciés.

Ce processus s’étale sur un peu plus d’un siècle et constitue pour la grande majorité d’entre nous le cadre de notre existence. Il n’en demeure pas moins récent et unique à l’échelle de l’histoire humaine, et est aujourd’hui déstabilisé.

Détour anthropologique : qu’est-ce qu’une crise de l’habitat ?

Le confinement a mis l’habitat moderne à rude épreuve : une grande partie de nos logements s’est révélée momentanément inadaptée à cette période de crise. Le mode de vie imposé, composé d’un mélange, variable selon les cas, d’interdiction de sortie, de télétravail et d’école à la maison, n’était plus en adéquation avec la manière dont les logements avaient été conçus, construits, aménagés.

Elements5

Si une telle situation est inédite, elle peut cependant être comparée à d’autres transformations soudaines de l’habitat survenues ailleurs : celles-ci nous renseignent sur les défis qui nous attendent. Au XXe siècle, l’habitat moderne occidental a commencé à se diffuser de par le monde, s’adaptant avec plus ou moins de bonheur aux cultures et aux modes d’habiter locaux.

En Corée du Sud par exemple, le « miracle économique » débuté dans les années 1970 s’est accompagné d’un développement fulgurant de grands ensembles d’appartements à l’occidentale : à Séoul, la part des appartements dans le parc de logements passe de 4% à 40% entre 1970 et 1990⁵.

Conçus sur le modèle LDK (Living, Dining, Kitchen), ces appartements s’organisent autour d’un ensemble cuisine/salle à manger/salon, pièces distinctes par leurs fonctions mais ouvertes les unes sur les autres. Ces principes d’organisation spatiale sont très différents de ceux de l’habitation coréenne traditionnelle où la polyfonctionnalité des espaces est de rigueur, et où l’affectation des pièces n’est pas individuelle mais communautaire et genrée, avec un quartier des hommes s’opposant à un quartier des femmes.

La nouvelle conception de l’espace, qui s’oppose à la vision du monde et aux pratiques coréennes traditionnelles, s’insère toutefois avec succès dans une société coréenne en pleine transformation : elle y incarne la réussite sociale et le dynamisme économique du pays.

Le cas de la sédentarisation des Inuits diffère du cas coréen dans la mesure où la transformation de l’habitat est due à un choc externe⁶. Dans les années 1950, le gouvernement canadien décide brutalement d’installer les Inuits, peuple nomade, dans des villages où l’on construit des maisons préfabriquées, organisées selon une conception occidentale de l’espace.

Cette sédentarisation forcée est un choc culturel violent pour les Inuits. Contrairement à la conception occidentale de l’espace, l’iglou est constitué d’une unique pièce ouverte non cloisonnée, au mobilier léger et mobile, et dans laquelle s’effectuent toutes les activités quotidiennes. L’espace découpé et fermé du logement occidental, au mobilier lourd et aux pièces monofonctionnelles, est ainsi radicalement étranger au mode d’habitat inuit traditionnel.

Marc Wieland

Confrontés tout d’abord à une perte de repères et à un sentiment de dépossession de leur culture, les Inuits résistent par la suite en adaptant leurs pratiques d’habitat à ces nouveaux espaces, en dormant ensemble dans le salon et non dans les chambres ou en laissant les portes toujours ouvertes. Comme le souligne l’anthropologue et géographe Béatrice Collignon, les Inuits perpétuent ainsi, « contre le projet architectural et hygiéniste du gouvernement fédéral, le modèle de la maisonnée respirant le même air dans la pièce unique de l’iglou »⁷.

Vers de nouveaux modes d’habitat

L’inadéquation brutale entre le mode de vie et la configuration de l’habitat a été déterminante dans l’épreuve du confinement, où bien souvent aucune pièce n’est réellement conçue comme un espace de travail durable, notamment dans les petits appartements de centre-ville.

Le retour en force du travail à domicile via la forme moderne du télétravail ne pourra que redéfinir la séparation nette entre espace domestique et espace professionnel qui s’était installée au XXe siècle. De nouvelles organisations de l’espace sont ainsi à inventer pour préserver notre mode de vie, et notamment notre conception du rapport entre vie privée et vie professionnelle. De nouveau, une comparaison avec des modes d’habitat venus d’autres cultures et d’autres époques permet d’alimenter cette réflexion, qu’on peut situer à trois échelles.

Dans une perspective urbanistique, d’autres manières de penser l’articulation entre vie professionnelle et vie privée sont explorées, pour retrouver une expérience plus proche de la « vie de village » que du trajet pendulaire quotidien. C’est le cas par exemple de “la ville du quart d’heure” proposée par l’urbaniste Carlos Moreno. Elle vise à offrir à ses habitants les six fonctions sociales essentielles, notamment se loger et travailler, à proximité : cinq minutes en vélo, quinze minutes à pied. La polyfonctionnalité de certains espaces urbains et le mode de développement réticulaire de la ville permet à ses habitants d’éclater leurs pratiques en fonction de leurs besoins, en demeurant dans un périmètre restreint.

D’un point de vue architectural, on cherche des manières de ne pas préfabriquer l’espace, de ne pas l’enfermer dans une monofonctionnalité. Ainsi se développent des projets de bâtiments qui visent la réversibilité dans le temps, par exemple la transformation d’espaces de bureaux en logement ainsi qu’une grande modularité des espaces, en fonction des besoins de l’habitant, comme en témoigne le projet WikiHouse.

Basculer de la monofonctionnalité des pièces propres à l’habitat moderne, vers des espaces polyfonctionnels, adaptables et mobiles : tel semble être le processus qu’amorce la diffusion des outils numériques dans nos sociétés.

Stocksnap

Enfin, au niveau de l’aménagement intérieur, l’enjeu est d’y concevoir la réintégration du travail. La massivité de l’ameublement a par exemple contribué, dans différentes cultures, à spécialiser les pièces de la maison. Les anthropologues distinguent d’ailleurs les sociétés à lits massifs et sédentaires, où la chambre est une pièce à part entière, des sociétés à lits légers et mobiles (hamac, peaux, futons, tatamis), où le repos peut avoir lieu dans différentes pièces.

Alléger le mobilier contribuera ainsi à faciliter un passage à la polyfonctionnalité des pièces : une chambre à coucher pouvant plus facilement se transformer en espace de travail. La mobilité des pièces elles-mêmes pourrait aussi être une piste intéressante : comme au Japon, on pourrait concevoir, plutôt que des murs, des paravents mobiles permettant de transformer momentanément un salon commun en plusieurs espaces de travail. Du côté des designers contemporains, on pense par exemple à la cuisine mobile développée par le collectif Bam, à destination des réfugiés en centre d’hébergement d’urgence.

Basculer de la monofonctionnalité des pièces propres à l’habitat moderne, vers des espaces polyfonctionnels, adaptables et mobiles : tel semble être le processus qu’amorce la diffusion des outils numériques dans nos sociétés. Plutôt que de le subir, il s’agit de l’accompagner en s’ouvrant à la multiplicité des modèles alternatifs d’habitation que la géographie et l’histoire tiennent à notre disposition.

À propos de Païdeia

Païdeia est un collectif de chercheurs-consultants qui œuvre à la diffusion des sciences humaines et sociales dans le monde économique comme outil d’aide à la décision et à la transformation des entreprises.
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¹ Staszak Jean-François. « L’espace domestique : pour une géographie de l’intérieur », Annales de Géographie, t. 110, n°620, 2001, p. 348.

² Jacques Pezeu-Massabuau, La maison, espace social, 1983.

³ Antoine Prost, « Frontières et espaces du privé », dans G. Duby et P. Ariès (dir.), Histoire de la vie privée, tome 5, De la Première Guerre mondiale à nos jours, 1987, p. 31.

⁴ Michelle Perrot, « La chambre d’enfant dans l’espace familial », Journal de psychiatrie, 37, 2010/2, p. 25-28. Voir aussi Michelle Perrot, Histoire de chambres, 2009.

⁵ Nous nous appuyons ici sur Valérie Gelézeau, « La modernisation de l’habitat en Corée du Sud. Usage et image des appartements de style occidental », Annales de Géographie, 620, 2001, p. 405-424

⁶ Nous nous appuyons ici sur Béatrice Collignon, « Esprit des lieux et modèles culturels. La mutation des espaces domestiques en arctique inuit », Annales de Géographie, 620, 2001, p. 383-404.

Ibid., p. 402.


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