Il aura souvent fallu pousser les murs – tandis que ceux qui le pouvaient eurent l’intuition de fuir la densité des métropoles pour se réfugier à la campagne. Du confinement, ce fut sans doute l’un des enseignements les plus évidents : la nécessité, quasi-vitale, d’un extérieur trop souvent négligé – qu’il soit jardin, terrasse ou même balcon, comme un promontoire volé sur les cités devenues interdites.

Nombreux sont désormais les citadins qui souhaitent ajouter ce paramètre à leur équation domestique, dussent-ils pour cela quitter la ville – sans regrets, selon eux – vers des contrées plus vertes. Et avec le développement du télétravail ou l’essor des activités indépendantes, ce qui pouvait auparavant tenir de la rêverie bucolique devient une hypothèse très envisageable.

Comme dans de nombreux secteurs, le coronavirus a accéléré des tendances à l’œuvre. Car notre façon d’habiter évoluait déjà, notamment face à l’urgence écologique et aux mutations de société. Eco-responsable, partagée, modulable, durable, saine, intelligente… Quelle sera la maison de demain ? La crise que nous venons de vivre aura-t-elle des conséquences durables sur notre rapport au logement ? Comment évolueront nos logis – dans leur conception, leur exploitation, leur occupation – face aux grands enjeux de l’époque ?

Pousser les murs

Une enquête en ligne, menée par l’Idheal (Institut des hautes études pour l’action dans le logement), a tenté de comprendre comment nous avions vécu l’obligation inédite du confinement. Le questionnaire « Aux confins du logement » a réuni 8000 réponses, entre le 25 mars et 5 mai.

©Artur Aleksanian

Et ce qui aura manqué le plus aux répondants, c’est bel et bien l’espace, intérieur et extérieur, ainsi que le manque de lumière. Ceux qui ont décidé de se confiner ailleurs qu’à leur adresse courante (11% des répondants) l’auront fait avant tout pour échapper à l’exiguïté de leur logement (18%), éviter de se retrouver seuls (16%) ou se rapprocher de la nature, disposer d’un extérieur (14%).

Malgré la difficulté de la période, et même si l’exercice ne répond pas à l’exigence statistique d’un sondage, il révèle qu’une majorité des répondants entretient un rapport positif à leur logement : 58% d’entre eux affirment que celui-ci leur a permis de mieux vivre le confinement, tandis qu’à l’inverse, 11% identifient leur logement comme un facteur aggravant. La réponse à cette question est cependant très liée à la nature de celui-ci : parmi ceux qui déclarent avoir bien vécu le confinement, 74% jouissaient d’une maison avec extérieur. Si l’on considère les répondants qui ont mal vécu la période, 86% occupaient un appartement, dont 66% sans espaces extérieurs.

Appel du vert : mythe ou réalité ?

Plus d’espace, plus de lumière, mais aussi une ouverture vers le monde. La conclusion de l’étude Idheal sonnerait presque comme la morale d’une fable moderne : « aussi grande soit-elle, la maison finit par étouffer ».

Jusqu’à fuir pour échapper à l’effervescence des grandes villes ? Ce « désir de campagne », tel que le caractérise Le Monde, n’est pas nouveau : il émergeait sur le marché immobilier dès 2018, suite aux différentes crises qui ont rendu la vie urbaine difficile : gilets jaunes, grève des transports, épisodes de canicule…. La crise sanitaire de 2020 n’aura évidemment rien arrangé : selon une enquête CSA pour HomeServe, réalisée en avril, 19% des sondés ont eu envie de déménager pendant le confinement.

Alors, quelques mois après le déconfinement, sont-ils passés à l’acte ? L’exode urbain annoncé se confirme-t-il ? Pas si simple ! Le groupe Se Loger a analysé l’évolution des annonces sur son site. Dans certaines villes de plus de 100 000 habitants, le volume d’annonces immobilières (mise en vente ou location) a fortement augmenté du 1er juin au 31 juillet, que ce soit par rapport à la même période 2019, ou au premier trimestre 2020. Paris enregistre ainsi +41% d’offres, Lyon +23%, Nantes +16%.

Même si ces chiffres ne sauraient révéler stricto sensu la motivation des vendeurs, le portail immobilier la complète avec une autre étude, selon laquelle 29% des Franciliens élargissent désormais leur périmètre de recherche au-delà des grandes villes.

©Carolina Lariccia

Est-ce à dire que celles-ci se vident ? Pour l’instant, les chiffres ne le confirment pas : du 11 mai au 31 juillet 2020, les métropoles ont continué d’attirer un nombre croissant de recherches immobilières, par rapport à 2019 : 104% pour Toulouse, 91% pour Nantes ou 65% pour Marseille – Paris affichant toutefois un retrait de 9%. Après l’euphorie post-confinement et un mois de juin record pour les professionnels de l’immobilier, il semblerait qu’en cette rentrée, les acheteurs soient plus prudents.

La maison, valeur-refuge

Haro sur le métro-boulot-dodo ! Cette expression, apparue durant les 30 Glorieuses, devient plus anachronique que jamais. Si l’accès à la propriété demeure un objectif de vie (84% des Français selon CSA), il n’est plus question de considérer notre logement comme un lieu de passage, mais bel et bien d’y vivre.

Selon la même étude, 94% des Français souhaitent continuer d’investir dans leur maison (aménagement, entretien, travaux) aux dépens d’autres dépenses, notamment les loisirs de sorties. Parmi eux, 21% envisagent même d’augmenter ce budget. Les Français sont même pris d’une forme d’impatience sur la question : 47% d’entre eux planifient des travaux dès ce second semestre, dont 15% de gros travaux.

Et l’envie ne s’est pas émoussée depuis le déconfinement : les magasins de bricolage ont vu leur chiffre d’affaire grimper de 30% au mois de juin par rapport à 2019, selon la Fédération des magasins de bricolage, et 19% en juillet – même si cet essor ne compense pas les pertes enregistrées pendant le confinement. Selon le magazine spécialisé LSA, le cumul 2020 serait en retrait de 4,25% par rapport à l’année dernière.

©Nasim Keshmiri

Télétravail, école… La maison se métamorphose

Du jour au lendemain, il a fallu accueillir une même maisonnée simultanément, mais aussi de multiples dimensions qui y cohabitaient jusqu’alors rarement. Selon l’Idheal, dans 30% des cas, les répondants ont procédé à un réaménagement de fortune : remonter un bureau de la cave, ressortir les rallonges de table qui prenaient la poussière sous le lit, créer un bureau éphémère dans un garage ou sur une étagère de dressing, installer ses écrans sur la table qui servait à prendre les repas (et de fait, prendre ses repas sur la table basse du salon pour éviter des démontages quotidiens) – le tout en repensant ses arrière-plans pour rendre l’ensemble Zoom-compatible.

Après l’expérience massive que nous avons connue ce printemps, les discussions entre parties prenantes concernant la généralisation du télétravail devront aussi prendre en compte cet état de fait : l’inadaptation de nos logements modernes à ces activités. Comme le rappelle le rapport Idheal, « il est rare que les logements standards prévoient une pièce dédiée à la dimension professionnelle de nos vies ». De quoi inspirer architectes et promoteurs ?

Une CoronaMaison qui en dit long

Sur une idée lancée en mars par l’illustratrice Pénélope Bagieu sur les réseaux sociaux, la CoronaMaison détourne de façon créative l’habitat confiné : sur le principe du cadavre exquis cher aux surréalistes, et sur la base d’un template commun, chacun soumet sa pièce idéale de repli. Compilées sur coronamaison.fun, l’ensemble forme aujourd’hui un immeuble de 1470 étages, sur une hauteur de 4,41 km.

Par-delà son caractère ludique, cet exercice collectif interroge aussi notre rapport au logis. Ce qui frappe d’abord, c’est le caractère multi-fonctionnel et foisonnant des propositions. Comme le souligne le sociologue Yankel Fijalkow dans Slate, c’est la fin de la règle rigide issue de « l’habitat bourgeois haussmannien » qui attribue à chaque pièce, une fonction. Encouragées par la contrainte, ces pièces-ci se revendiquent « à tout faire », sans qu’aucune cloison n’en délimitent les champs d’activité. Le désordre est assumé, et finalement très loin des canons Instagram ou Airbnb friendly qui régissent depuis quelques années l’esthétique de l’habitat idéal moderne.

Autre élément remarquable, la forte présence organique, végétale ou animale. Plantes et animaux ramènent le vivant dans ces intérieurs confinés, procurent la « chaleur sociale » qui nous manque pendant le confinement et nous relient à la nature quand nous en sommes privés.

©Designecologist

Le sport ne se cache plus

L’activité physique, nécessaire à l’entretien des corps reclus, se crée une place notable et se déploie au vu et au su de tous, en phase avec l’essor du sport à domicile pendant le confinement : autrefois caché, relégué dans une pièce dédiée ou perçu comme une verrue disgracieuse dans nos paysages intérieurs, le matériel de fitness s’intègre désormais sans complexe dans les représentations imaginaires des CoronaMaisons.

Dans la « vraie vie », toujours selon l’Idheal, 29% ont modifié leur aménagement classique pour dégager un espace sport ou relaxation. 21% déclarent même avoir augmenté leur pratique sportive par la même occasion ! – Et comme vous vous êtes aussi découvert une passion pour la cuisine et le pain au levain, on dira que ça compense. (Ou pas.)

Quelle maison demain ?

Alors à quoi ressemblera la maison de demain ? Avant même la crise sanitaire, la conception, l’exploitation et la façon d’occuper connaissaient déjà d’importantes transformations, poussées par les grands défis de l’époque et des forces a priori contradictoires.

L’innovation technologique tout d’abord, qui s’invite à tous les étages. On pense bien sûr à la révolution BIM (Building Information Modelling). D’abord représentation numérique 3D du bâtiment, le BIM est aussi et surtout une méthode de travail (car le M de l’acronyme signifie également Management). Il permet à toutes les parties prenantes d’un projet, souvent nombreuses et très fragmentées dans le secteur, de collaborer autour d’un seul document de référence, constamment enrichi et remis à jour.

©Tania M.

La technologie donne même son nom au plan qui prend la suite du Plan de transition numérique du bâtiment : signé en novembre 2019 entre l’État et la filière, le plan BIM 2022 débloque 10 millions d’euros afin de massifier l’usage des outils numériques dans la construction. Et signe des temps, le BIM est utilisé pour la restauration de Notre-Dame de Paris.

En finir avec les passoires thermiques

Le BIM permet de calculer, projeter, simuler, économiser, corriger avant même la première brique posée. Mais c’est aussi la possibilité d’une exploitation optimisée et maîtrisée du bâtiment après sa construction, autour de la même maquette. Grâce aux objets connectés, aux capteurs, à l’intelligence artificielle, on peut « monitorer » en temps réel une structure, en anticiper les pannes grâce à la maintenance prédictive ou surveiller leur efficacité énergétique, entre autres usages.

Car l’impact du secteur sur l’environnement est lourd. En 2018, il représentait 45% de la consommation énergétique et 27% des émissions de CO2, selon le Ministère de Transition écologique et solidaire, cité dans le Livre des Tendances L’ADN 2020. Dans le Plan de relance annoncé en septembre, une enveloppe de 7 milliards d’euros sera précisément fléchée vers la rénovation thermique et écologique des bâtiments, parmi les 30 consacrés à la transition écologique, sur un total de 100. On compte ainsi presque 5 millions de passoires thermiques et 17% de bâtiments très énergivores en France, selon le site 18h39 !

Le retour en grâce du préfabriqué

Et du côté des matériaux et des méthodes de construction aussi, on progresse à vive allure. Briques recyclables, ciment enrichi de verre recyclé, plâtre anti-pollution, béton de chanvre, peintures thermo-régulantes… Nombreuses sont les innovations green building qui cherchent à réduire l’impact de notre habitat sur notre environnement.

A ce titre, le nouvel essor du préfabriqué, ou construction modulaire, est emblématique : pré-fabriqués et pré-assemblés en usine, souvent à partir de matériaux recyclés ou à moindre empreinte, ces éléments limitent par exemple les émissions liées aux engins de chantiers, les nuisances sonores et évitent la dégradation des sols par les fondations nécessaires aux constructions classiques. Ils sont aussi désormais pensés pour l’efficacité, voire l’autonomie thermiques. Poussant le principe à l’extrême, on citera l’exemple en Chine de ces maisons de quarantaine imprimées en 3D lors de la crise pour alléger les hôpitaux.

La maison-conviction

Mais la maison de demain, c’est aussi celle qui porte la signature de celui qui l’occupe – et ici, on ne parle plus seulement de la couleur du papier peint. De plus en plus impliqué dans sa conception, à des stades très précoces, l’utilisateur final s’empare d’outils numériques (configurateurs 3D, réalité virtuelle ou augmentée…), s’implique avec une expertise accrue dans des discussions jusqu’alors réservées aux professionnels et peut gérer ses projets de bout en bout.

©Camila Plener

Les individus envisagent désormais leur maison comme une extension de leur personne, le reflet de leur personnalité, l’étendard de convictions souvent fortes, pour ne pas dire politiques. Le développement des modes de vie alternatifs le démontre, comme par exemple le mouvement Tiny House, ces micro-maisons sur roues ou fondations, pour les adeptes du minimalisme – même si comme pour toute tendance en vogue, d’aucuns anticipent déjà son essoufflement, quand elle ne suscite pas l’hostilité.

Maison flottante autonome, van aménagé, vie dans la forêt… On cherche à vivre en harmonie avec la nature, mais aussi avec le genre humain, comme le prouvent de nouvelles modalités telles que le coliving, l’habitat partagé ou l’habitat intergénérationnel.

Hyper-connecté ou néosurvivaliste ?

Dans son rapport Housing of The Future en 2019, le cabinet de conseil BCG posait six critères susceptibles de caractériser nos aspirations pour la maison de demain – ceux-ci pouvant d’ailleurs se cumuler : abordable, partagée, eco-friendly, flexible, design, « healthy ». On l’aura compris, il est fort probable que le coronavirus accélère toutes ces tendances.

Et dans les grandes métropoles, l’évolution de nos habitats sera aussi conditionnée par la transformation des cités, qui cherchent un nouvel équilibre entre technologies, durabilité et mieux vivre ensemble. La ville du quart d’heure, théorisée par l’urbaniste et chercheur Carlos Moreno et très en vogue en ce moment, en est un bon exemple.

Plus que jamais, les logis sont bien le reflet de nos âmes, mais aussi de nos sociétés – leurs espoirs et leurs tourments. Reste alors à savoir de quel côté de l’époque nos pénates basculeront : maison hyper-connectée ou bunker néo-survivaliste ?


Prochain épisode de la série Et Demain Notre ADN spécial Maison, l’entretien Idées avec Nadine Roudil, qui apportera son regard de sociologue et d’enseignante à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Val de Seine et à Sciences-Po Paris, sur les mutations de l’habitat.