Jerome Delaunay

Tourisme : retour à l'anormal

Un dossier parrainé par Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme
© Jerome Delaunay via Getty Images

En matière de secteurs ayant souffert de la pandémie, le voyage et le tourisme se posent là. La mise à l’arrêt a été brutale pour ce moteur de l’économie globale, qui en 2019 contribuait à hauteur de 10 % du PIB mondial (effets directs et indirects) et concentrait 10 % des emplois dans le monde (334 millions), selon le World Travel & Tourism Council (WTTC).

Un milliard d’arrivées internationales en moins

Quelques chiffres pour mesurer le choc 2020 : selon l’Organisation mondiale du tourisme, le total des arrivées internationales s’est effondré de 74 % en 2020, soit 1 milliard d’arrivées en moins. Un crash sans commune mesure avec la crise de 2008, qui avait entraîné une baisse de 4 %. L’OMT estime à 1 300 milliards de dollars la perte de recettes d’exportation du tourisme international, et à environ 100 millions le nombre d’emplois directs menacés. En France, les recettes touristiques plongeaient de 41 % sur la première année de pandémie, avec un trou de plus de 60 milliards d’euros.

Et pourtant, après des années de croissance frénétique et de massification, il se pourrait bien que la crise sanitaire aide à redessiner les contours d’une industrie en quête d’un nouveau modèle. Entre déploiement de la vaccination, lente sortie de crise et exigences de durabilité renouvelées, quelles modalités empruntent nos goûts d’ailleurs ?

La micro-aventure coche toutes les cases

C’est la tendance la plus emblématique du tourisme post-Covid : la micro-aventure a le vent en poupe. Le concept, théorisé dès le début des années 2000 par le Britannique Alastair Humphreys (élu Aventurier de l’année 2012 par le National Geographic), coche toutes les cases de l'époque  : de courte durée, simple à organiser, hyperlocal et accessible.

©Todd Trapani

Une nuit en bivouac dans la forêt, une descente de rivière en canoë, un tour de Belle-Île-en-Mer à pied… Les escapades ne manquent pas, comme chez Chilowé, Explora Project, Helloways ou Enlarge Your Paris. La micro-aventure, c’est le triomphe des vacances et courts séjours de proximité, avec une forte dimension écoresponsable et un recentrage sur l’essentiel.

Les vacances, première aspiration d’une société sous tension

Même si la sortie de crise semble enfin à portée, les 18 mois de pandémie ont laissé leur trace, et les vacances forment la première aspiration d’une société française qui demeure encore sous tension. Selon une étude Kantar réalisée pour L’ADN et la Fédération des industries nautiques en mars 2021, l’esprit des Français demeure (pré)occupé par la santé et la proximité avec les proches, respectivement à 92 % et 91 %. Les projets de vacances ou de week-ends, le temps passé avec les proches, les soirées entre amis, constituent logiquement le trio de tête des activités que les individus souhaitent retrouver.

En plus de contraindre nos déplacements, la pandémie a bouleversé nos façons de consommer. Au cœur d’une crise parfois perçue comme le symptôme inflammatoire d’un capitalisme effréné, l’urgence environnementale et le besoin de justice sociale s’imposent dans nos choix : une large majorité des Français accordent plus d’attention à l’origine des produits, à la consommation plus responsable…

Bleisure, workation... Les mots-valises un peu barbares se succèdent pour illustrer la porosité croissante des moments de vie

Very last minute, flexibilité et porosité des moments de vie

Toutefois, le spectre de la crise économique demeure, et, plus que jamais, l’arbitrage entre budget et consommation responsable est un marqueur moderne. Les dépenses de voyage n’y dérogent pas. Et dans un contexte marqué par le manque de visibilité sanitaire, la flexibilité n’est plus une option : plus question de s’engager sans être sûr de pouvoir reporter, modifier ou annuler sans frais. Un contexte qui, combiné à l’essor des courts séjours de proximité, inscrit le very last minute dans les habitudes. Avec à la clé des impacts pour les entreprises du secteur, qui doivent modifier leurs chaînes de valeur en conséquence.

L’évolution de la demande embrasse celle des modes de vie, que la pandémie a aussi accélérée : le déploiement massif du télétravail en est une illustration évidente. Bleisure, pour le mélange business et loisirs, workation, pour celui entre travail et vacances…, les mots-valises barbares se succèdent pour illustrer la porosité croissante des moments de vie. Une nouvelle donne que les opérateurs de voyage n’hésitent plus à intégrer dans leurs offres et leur marketing, à l’instar de Pierre & Vacances.

Vanlife : l’esprit Kerouac à la sauce Instagram

Un cran plus loin que le travail nomade : le retour de la vie nomade. Parce qu’ils cristallisent nos désirs d’indépendance et de proximité avec la nature, nous permettant de vivre en tribu tout en nous tenant à l’abri des foules, les vans et autres fourgons aménagés connaissent un retour de hype. Ils représentent désormais la moitié de la flotte des camping-cars, et selon Le Monde, les demandes sur le marché de la location ont crû de 174 % entre 2019 et 2020 !

©Alfonso Escalante

Avec son esthétique très 'Instagram-friendly', le hashtag #vanlife lancé par Foster Huntington comptabilise plus de 11 millions de publications

Esthétique dans la droite ligne de la tendance Tiny House, et très 'Instagram-friendly' : le hashtag #vanlife lancé par Foster Huntington comptabilise plus de 11 millions de publications. Autant dire que le concept a tout pour plaire aux digital nomads. Même si le Combi Volkswagen occupe une place particulière dans l’imaginaire de la vie sur la route, Nissan a récemment dévoilé un concept de van dédié au télétravail.

Le Covid, accélérateur de tourisme durable

Plus proche de la nature, plus proche de chez soi, et si possible loin des foules drainées par le surtourisme… Selon la revue Nature Climate Change, du voyage à l’hébergement, en passant par nos emplettes sur place, le tourisme de masse représenterait 8 % des émissions de CO2 mondiales. Comment rendre la filière compatible avec la nécessaire transformation écologique ? Cette question, rendue criante par notre nouvelle réalité, est d’autant plus complexe dans un contexte de crise économique, pour un secteur largement composé de petites et moyennes entreprises.

Outre nos changements de comportement, la transformation des entreprises du tourisme pourra être encouragée par les différents programmes de relance. Le plan de relance européen devrait y consacrer une part de ses 750 milliards d’euros. Le tourisme au sein de l’Europe représente 10 % de son PIB. Du côté de France Relance, qui flèche un tiers de ses 100 milliards d’euros vers la transition écologique, plus de 11 milliards d’euros sont consacrés à la décarbonation du transport sous toutes ses formes. 50 millions d’euros seront spécifiquement mobilisés dans le Fonds Tourisme Durable piloté par l’Ademe.

En tout cas, la crise sanitaire aura permis aux autorités locales de passer à l’action : tandis que Venise a interdit l’accès du centre historique aux paquebots, la Thaïlande souhaite fermer ses parcs nationaux pendant quatre mois pour laisser le temps à la nature de mieux se restaurer. Lourdes United, premier pèlerinage virtuel, organisé en juillet 2020 par la ville des Hautes-Pyrénées, a réuni 80 millions de connexions. Un succès qui permet d’ouvrir de nouvelles perspectives, par-delà la pandémie…

©Barath Mohan

Le mobile, couteau suisse des déplacements

L’accélération technologique est l’un des effets les plus visibles du Covid-19 sur nos sociétés. Des usages, tels que la visio, se sont démocratisés – qui ne doivent pas occulter la question de la fracture numérique. Un mouvement qui ouvre la voie aux escapades virtuelles, même si les confinements à répétition donnent surtout envie de grand air.

Au quotidien, le mobile s’impose comme le couteau suisse de nos déplacements. À force de gestes barrières et de distanciation sociale, le sans contact est devenu modalité courante. Payer via son mobile, mais aussi faire son check-in à l’hôtel ou consulter un menu…, nombreuses sont les opérations réalisées par le biais du smartphone, souvent grâce au QR code, lequel opère un retour en fanfare dans nos vies.

L'accélération technologique pose de nombreux défis pour le secteur du voyage : intégration bout-en-bout dans des parcours fluides, mais aussi transparence et réassurance quant à l'usage des données...

On pense évidemment au passe sanitaire, devenu européen le 1er juillet 2021, comprenant preuves de vaccination, de test négatif ou de rétablissement, afin de voyager librement dans les pays membres de l’Union – selon les règles d’entrée de chaque pays. Destiné notamment à aider à la relance du tourisme à l’occasion de la saison estivale 2021, le spectre du variant Delta a toutefois encouragé les touristes à la prudence et au repli avec des séjours domestiques. À terme, les experts pensent que le passe contribuera au retour à la normale du secteur, mais pas avant l’été 2022.

Il n’en reste pas moins que cette accélération technologique dans le secteur du voyage pose de multiples défis et questions. De nombreuses briques existent déjà. Mais pour les acteurs publics et privés opérant sur la chaîne de valeur, l’enjeu consistera surtout à les intégrer dans des parcours utilisateurs fluides, et de bout en bout. Ajoutons à cela le développement des identités numériques, et on comprendra aisément la nécessaire émergence de standards et procédures harmonisés. Le WTTC y travaille, par exemple avec son initiative Safe and Seamless Traveller Journey.

Mais qui dit accélération des technologies dit accélération des risques, et de leur possible « côté sombre »  : la reconnaissance faciale suscite des craintes, et l’usage qui pourrait être fait de nos données inquiète, sans parler de l’explosion de la cybercriminalité. Il en résulte un besoin de transparence et de réassurance que les opérateurs devront prendre en compte dans un futur proche, quand nous serons en mesure de renouer avec un art du voyage – renouvelé, choisi et durable.


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