La récente crise sanitaire a souligné la fragilité de notre système économique, dépendant de chaînes d’approvisionnement toujours plus longues, plus concentrées, et plus vulnérables. Nous avons brusquement pris conscience de la distance qui sépare nos territoires de consommation de leurs territoires de production, et il semble désormais entendu que la relance économique doit passer par la construction de filières plus locales, dans les secteurs stratégiques de la santé ou encore de l’alimentation.

Pas évident, car à ce jour une grande partie de la consommation nationale reste produite hors du territoire français, avec pour conséquence première la mobilisation de ressources énergétiques extérieures souvent très carbonées pour soutenir notre niveau de vie au quotidien : les importations représentent environ 40% des émissions de CO₂ françaises ! La question de la (re)localisation ne peut donc être posée qu’avec cette autre interrogation : quelle est notre capacité énergétique à assurer localement la production de nouveaux biens manufacturés, tout en restant alignés avec les objectifs climatiques ? Quel modèle énergétique développer (ou accélérer) pour répondre à ce double défi ?

Les bénéfices d’un modèle distribué : sobriété et mutualisation

La réponse est, selon nous, dans le paysage énergétique décentralisé qui se dessine depuis bientôt une décennie et s’efforce de mailler des unités de production, de stockage et de distribution à différentes échelles – depuis les énergies conventionnelles, centralisées et adaptables à la demande jusqu’aux petites installations de production locale d’énergie renouvelable.

Ce maillage paraît aujourd’hui le plus à même de garantir sobriété et résilience énergétiques, à l’image de la toile d’araignée dont la rupture d’un fil ne met jamais en péril l’ensemble de l’ouvrage : l’organisation distribuée garantit une autonomie partielle en cas d’incident sur le réseau, elle est propice à la création de boucles locales et permet d’aller « moissonner » les ressources énergétiques, partout où elles se trouvent.

L’organisation distribuée garantit une autonomie partielle en cas d’incident sur le réseau, elle est propice à la création de boucles locales et permet d’aller « moissonner » les ressources énergétiques, partout où elles se trouvent.

Un tel modèle énergétique ne pourra vraiment émerger que progressivement, à travers la mobilisation de l’ensemble de la chaîne de valeur : les producteurs d’énergie, mais également les acteurs de la distribution, les industriels et plus largement l’ensemble des acteurs économiques – agriculteurs, constructeurs, logisticiens… De nouvelles dynamiques de planification, plus locales et propres à chaque territoire, sont à imaginer afin de mener à bien plusieurs chantiers.

Tendances prometteuses dans l’industrie et la micro-production

Le premier chantier est certainement d’améliorer la performance de notre parc industriel, en généralisant la rénovation-construction d’usines neutres en carbone, comme l’ont fait récemment Renault et Véolia avec le gouvernement marocain en construisant la première usine de production automobile à zéro émission de carbone au monde. Toujours dans la même logique et à une autre échelle, d’impressionnantes synergies industrielles peuvent être développées au sein de parcs d’activité, à l’exemple du parc industriel de Reda en Chine, qui regroupe plus de 400 entreprises et parvient à recycler plus de 98% de ses déchets solides par des symbioses multiples. Des réalisations qui posent un défi technique, mais également culturel – pour repenser le processus et le montage économique des projets industriels en considérant la complémentarité des acteurs de l’écosystème en amont, pour plus de sobriété.

© Nicole Geri

Le second chantier consiste à démultiplier les installations de production d’énergie renouvelable de toutes tailles, de l’équipement régional à de petites unités raccordées au réseau. On voit ainsi émerger depuis quelques années des micro-unités de production et de stockage énergétique modulaires, souvent en container, capables de se greffer rapidement sur des sites industriels, des exploitations agricoles ou encore en milieu urbain. Ces solutions dites « Plug & Play » ouvrent des perspectives prometteuses pour développer le réseau en « hyper-local », depuis la microméthanisation de biodéchets (développée par BioBeeBox) à la microgrid (Rolls-Royce & ABB) en passant par la génération et le stockage d’hydrogène (Hydrogenics).

De nouveaux paradigmes pour les acteurs de l’énergie

Exploiter la multiplicité des gisements d’énergie est un défi de taille dont les entreprises commencent à se saisir. GRDF, distributeur de gaz naturel, affiche un objectif de 100% de biométhane dans ses réseaux à horizon 2050, et soutient ainsi l’émergence de projets de méthanisation chez les agriculteurs. De son côté, Enercoop, porte la vision d’un approvisionnement en énergie renouvelable exclusivement auprès de producteurs français. Autant dire que cette transition constitue un changement de paradigme pour les acteurs de l’énergie, qui plus que de simples producteurs ou distributeurs, deviennent collecteurs, catalyseurs et animateurs de filières à l’échelle locale.

Cette transition constitue un changement de paradigme pour les acteurs de l’énergie, qui plus que de simples producteurs ou distributeurs, deviennent collecteurs, catalyseurs et animateurs de filières à l’échelle locale.

En se territorialisant, la question énergétique est devenue sociétale. Elle a pris un nouveau visage, celui des paysages d’une région, de ses ressources naturelles. Elle également pris une dimension citoyenne, alors que l’on réinterroge le concept de « communs » et que la mobilisation contre le changement climatique s’intensifie. Énergie Partagée, à la fois association et fonds d’investissement, soutient par exemple l’émergence et le financement de projets ENR citoyens ou portés par les collectivités. Outre-Atlantique, Brooklyn Microgrid, un micro-réseau d’énergie verte et locale soutenu par l’État de New-York, permet déjà depuis 2016 à une soixantaine d’habitants du quartier de produire de l’énergie solaire, de l’échanger et de la revendre grâce à la blockchain.

Plus près de nous, Loos-en-Gohelle affiche un plan solaire ambitieux qui vise l’autosuffisance et sert de catalyseur à un projet collectif plus global – auquel les citoyens sont invités à participer, dans la construction et le financement, aux côtés de la commune, des entreprises privées, des associations, etc. Ces projets contribuent à faire bouger les lignes de la planification énergétique, en expérimentant, depuis quelques années, des logiques de co-développement associant acteurs publics et citoyens avec les opérateurs industriels. Financement, partage de la valeur, gouvernance… de nouveaux modèles de coopération sont en train de naître.

© Pixabay

Développement industriel et souveraineté énergétique

Quel est l’impact de ce mouvement sur l’économie locale ? Le développement de projets locaux, notamment lorsqu’ils mobilisent l’épargne locale et des prestataires locaux, permet certes de contribuer à l’économie du territoire. Pourtant, combien d’emplois seront, in fine, soutenus grâce aux filières ENR alors qu’aujourd’hui la majorité des panneaux solaires ou des turbines utilisées dans le fonctionnement des éoliennes est importée de Chine ? Des opportunités de développement industriel sont à saisir pour monter dès aujourd’hui des filières locales, en valorisant les compétences et le tissu industriel existants dans nos régions : ici de grandes pièces composites nécessaires aux pales d’éolienne, ailleurs des microcomposants électroniques… Cette nouvelle agilité productive, qui nous a permis de produire au printemps dernier des gels hydro-alcooliques au sein d’usines cosmétiques, permettrait d’ancrer véritablement les filières ENR et d’en faire des moteurs de développement économique.

Ceci étant, nombre de ressources mobilisées dans les équipements de production d’énergie renouvelable – métaux, terres rares – sont et resteront encore pendant plusieurs décennies dans les sous-sols de la Chine, de l’Australie ou de l’Argentine, présentant des risques d’approvisionnement élevés, doublés d’un bilan écologique et humain préoccupant. Comment assurer l’accès durable à ces ressources stratégiques ? De premières initiatives de valorisation émergent, à l’instar d’Hydrométal, une société belge qui a développé un procédé de recyclage des « terres rares », ou encore de Veolia et PV CYCLE, qui ont ouvert récemment la première unité de valorisation des panneaux solaires d’Europe dans les Bouches-du-Rhône.

Ces tendances sont de premières réponses et appellent les entreprises de tous secteurs à intensifier leurs efforts de recherche, imaginer de nouveaux modèles économiques et tester des coopérations inédites avec les citoyens et collectivités… avec l’objectif de dessiner un nouveau modèle énergétique bas carbone, mieux ancré localement et véritablement résilient.

À propos d’UTOPIES

Fondée en 1993 par Elisabeth Laville, UTOPIES est la première agence de conseil indépendante et think tank français sur les stratégies de développement durable. UTOPIES a pour mission d’ouvrir de nouvelles voies en incitant les entreprises à intégrer les enjeux sociaux et environnementaux au cœur de leur mission, de leur stratégie et de leur démarche d’innovation.


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