Par certains aspects, le Sars-Cov 2 sonnerait presque comme une fable : après des décennies à évoluer dans un système production-transport-consommation ultra-globalisé, sans nous soucier outre mesure de son impact sur l’environnement (émissions de gaz à effet de serre, hausse des températures, biodiversité malmenée qu’on sait désormais propice à l’émergence de maladies), voici qu’un nouveau coronavirus profite de nos infrastructures sophistiquées pour se répandre à toute allure sur le globe. Au point qu’il faille, dans un geste inédit jusqu’alors, actionner le frein à main avant que la machine débridée ne s’enraye définitivement.

Un « choc historique »

Dès le 30 avril, l’Agence Internationale de l’Énergie qualifiait la crise de « choc historique » pour le monde de l’énergie. Dans son rapport annuel, l’AIE estimait à 3,8% la chute de la demande en énergie primaire dans le monde au premier trimestre, par rapport à la même période de l’an dernier. En prenant pour hypothèse « une levée progressive des mesures de confinement », on s’attend à une baisse globale de 6% sur 2020, soit sept fois plus qu’après la crise de 2008. C’est l’équivalent du niveau de consommation annuelle de l’Inde, troisième consommateur d’énergie au monde !

Ces chiffres, déjà impressionnants, recouvrent des réalités diverses. En toute logique, le décrochage est plus marqué dans les économies développées : -9% aux États-Unis et -11% dans les pays de l’Union Européenne. Et dans les pays où les restrictions ont été les plus fortes, le retrait a parfois atteint les 25% par semaine.

Les énergies fossiles marquent le pas

La demande mondiale en charbon a été la plus touchée, avec un retrait de 8% par rapport au premier trimestre 2019, essentiellement dû à la mise à l’arrêt de la Chine. Le pays dépend massivement de cette ressource au point d’en consommer plus qu’il n’en extrait, alors qu’il en est déjà le premier producteur et importateur. « L’usine du monde » représentait d’ailleurs près du quart des émissions mondiales de CO₂ en 2017. Avant la crise, le charbon affichait un léger retrait de 2,5% à l’échelle mondiale, notamment grâce aux efforts de substitution menés en Europe (avec une production en baisse de 19% au premier semestre 2019, selon le think tank Ember) par le gaz fossile, deux fois moins émetteur que le charbon, et les énergies renouvelables.

©Charlie Hang

Le pétrole aussi a accusé le coup, avec une demande en baisse de 5% sur le premier trimestre et probablement de 9% sur l’année. Le prix du baril a chuté de 70% entre fin janvier et avril. La contraction est essentiellement due à la baisse des déplacements (notamment en avion), qui concentrent 60% de la demande mondiale en pétrole. À la fin du mois de mars, l’activité globale de transports routiers avait baissé de moitié par rapport à 2019, tandis que les transports en avion accusaient un retrait de 60%. L’impact de la crise demeure plus modéré sur le gaz naturel : après avoir reculé de 2% au premier trimestre, sa consommation devrait accuser un retrait global de 5% en 2020 par rapport à l’an dernier, selon les estimations de l’AIE.

Les renouvelables démontrent leur résilience

A contrario, les énergies renouvelables (éolien, solaire, hydraulique, biomasse, géothermie) tirent leur épingle du jeu. Toujours selon l’AIE, pendant le premier trimestre 2020, leur consommation mondiale a augmenté de 1,5%, par rapport à 2019. La production de renouvelables devrait croître de 5% cette année – croissance cependant moins soutenue que prévue.

Les énergies renouvelables représentent presque les trois quarts des ajouts de capacité en 2019. 90% proviennent de l’énergie solaire et éolienne.

Mais la montée en puissance des énergies renouvelables ne devrait pas être structurellement empêchée. Comme le rappelait l’Irena (Agence internationale pour les énergies renouvelables) fin avril dans son rapport annuel, les énergies renouvelables représentent presque les trois quarts des ajouts de capacité en 2019, dont 90% proviennent de l’énergie solaire et éolienne. 54% de cette croissance est tirée par l’Asie. Il faudra toutefois surveiller l’impact de la crise sur les investissements et l’installation de nouvelles capacités (la commissaire européenne à l’énergie Kadri Simson évoque un retrait de 33% cette année), ainsi que les prix en baisse des énergies fossiles, les rendant de fait plus attractives.

Le directeur général de l’agence, cité par Le Monde, se veut toutefois optimiste : « À long terme, le secteur des renouvelables ne va pas être affecté par le prix du pétrole, mais par ses atouts au plan économique ainsi qu’au plan social, pour participer à une société plus résiliente. » Des atouts plus essentiels que jamais, au moment où 80% du mix énergétique mondial demeure d’origine fossile, tandis que plus d’un milliard d’individus n’ont pas accès à l’électricité dans le monde, selon un rapport de la Banque mondiale. Pour mémoire, les émissions mondiales de CO₂ relatives à la combustion d’énergie ont représenté 33,5 gigatonnes en 2018, dont 44% sont issus de la combustion du charbon.

Diversifier le mix

Bien sûr, chaque pays possède un mix (ou bouquet) énergétique qui lui est propre, souvent issu de ses caractéristiques climatiques, topographiques, géologiques et de longues années de développement industriel. Ainsi l’Islande, forte de ses paysages volcaniques, produit l’essentiel de son électricité grâce à la géothermie.

©Nicolas J. Leclerc

En 2019, la France, qui a développé le nucléaire après les chocs pétroliers des années 70, tirait de cette filière bas carbone 70% de sa production d’électricité. La loi énergie-climat de novembre 2019 cherche aujourd’hui à réduire cette dépendance en ramenant cette part à 50%, avec l’aide des renouvelables. Dans le projet de loi de finances 2021, le soutien aux énergies renouvelables dépassera ainsi les 6 milliards d’euros, afin d’atteindre les 33% en 2030, contre 17% en 2019, en phase avec les objectifs de la feuille de route énergie (PPE). Au niveau des fournisseurs d’énergie, Engie s’est engagé à disposer de 58% de capacités renouvelables d’ici 2030.

CQFD : le confinement ferait-il démonstration ?

Alors oui, 4 milliards d’individus confinés et la quasi-mise à l’arrêt de l’économie, ça réduit forcément les émissions de gaz à effet de serre. Une étude, parue dans la revue scientifique Nature Climate Change, estime à 17% la chute des émissions mondiales par habitant en avril 2020, au plus fort du confinement, par rapport à la moyenne de l’année précédente.

Sur l’ensemble de l’année, la baisse s’établirait entre 4 et 7%, en fonction de l’évolution de la pandémie et des mesures prises pour l’endiguer. Il s’agirait de la plus forte baisse annuelle enregistrée depuis la Seconde Guerre mondiale. Entre janvier et avril, 39% de la chute des émissions serait d’abord liée aux transports de surface, suivie par l’industrie (29%) et la production d’énergie (17%). L’aviation contribue à 10% de la baisse, les bâtiments publics et commerce à 5%. Logiquement, le résidentiel a vu sa part d’émissions légèrement augmenter pendant le confinement.

En France, le Haut conseil pour le climat estime à 30% la baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) pendant les semaines de confinement. Dans son rapport « Climat, santé : mieux prévenir, mieux guérir » publié en avril dernier, le HCC en impute 60% à la diminution des émissions liées au transports routiers et à l’arrêt presque total de l’activité aéronautique. D’ici à fin 2020, nous pourrions avoir évité à l’atmosphère 45 millions de tonnes équivalent CO2, soit environ 10% de la quantité annuelle de dioxyde de carbone habituellement émise dans l’atmosphère.

La nécessité d’un changement systémique

Gare à ne pas se réjouir trop vite… Car d’une part, un effet rebond post-crise est toujours possible. Comme l’indique Novethic, les 440 millions de tonnes de CO2 « économisées » après la crise financière de 2008 avaient été suivies d’une hausse de 1 612 millions de tonnes lors de la relance.

Et d’autre part, l’effet du confinement demeure bien chiche face à la magnitude des enjeux climatiques. Dans Le Parisien, Rob Jackson, coauteur de l’étude Nature Climate Change et professeur à Stanford, estime que cette baisse historique illustre finalement la marche qu’il nous reste à gravir pour réussir à respecter les engagements de l’Accord de Paris : « Nous avons besoin d’un changement systémique, possible grâce à l’énergie verte et aux voitures électriques, et non des réductions temporaires dues à des comportements imposés. »

Selon le climatologue Jean Jouzel, il faudrait répliquer un « effet confinement » chaque année d’ici 2030 pour espérer contenir la hausse des températures sous les deux degrés.

Autrement dit, pour reprendre l’analogie développée par le climatologue Jean Jouzel sur Franceinfo, il faudrait être capable de répliquer un « effet confinement » chaque année d’ici 2030, pour espérer contenir la hausse des températures sous les 2 degrés. Comme il semble pour le moins délicat de fermer la boutique Monde trois mois par an, avec les conséquences qu’on connaît désormais, la nécessaire réorientation complète de nos modes de développement ne fait plus débat. Selon les mots du HCC, « la baisse radicale des émissions de gaz à effet de serre constatée en France pendant la crise sanitaire reste marginale face aux enjeux climatiques et ne répond pas aux attentes de la transition juste. Elle n’est ni durable, ni souhaitable, car elle n’est pas le résultat d’un changement structurel organisé. »

©Kelly Lacy

Une relance verte pour éviter les erreurs du passé

Pourrions-nous alors apprendre du passé ? Malgré les voix dissonantes, un consensus semble toutefois émerger en faveur d’une relance verte. L’enjeu est clair : éviter cette fois-ci que la transition écologique ne soit sacrifiée sur l’autel d’une relance court-termiste et sans perspective, pour reprendre le parallèle de 2008. Dès le mois de mai, entre autres prises de parole, une étude d’économistes de l’université d’Oxford affirmait que « des plans massifs d’investissements publics verts seraient le moyen le plus efficace pour relancer les économies ».

En France, le Premier ministre Jean Castex a présenté son plan de relance début septembre. Une « feuille de route pour la refondation économique, sociale et écologique du pays » dont l’objectif annoncé est de bâtir la France de 2030. France Relance bénéficie pour ce faire d’une enveloppe globale de 100 milliards d’euros, dont 30 milliards seront fléchés vers la transition écologique. Parmi les secteurs prioritaires ? La rénovation énergétique des bâtiments, les transports et l’énergie.

Rénovation énergétique, décarbonation des transports et de l’industrie

Le bâtiment attirera 7 milliards d’euros, à destination du public, du privé et des bailleurs sociaux. Le secteur représente près de 25% des émissions GES, dont deux tiers proviennent du secteur résidentiel. Avec 5 millions de passoires thermiques en France, 11 millions de Français sont concernés. 2 milliards d’euros seront consacrés à leur rénovation énergétique, via l’élargissement du dispositif MaPrimeRenov’. Une enveloppe de 4 milliards d’euros sera dédiée à la rénovation des bâtiments publics. C’est aussi l’occasion de relancer l’activité économique, les circuits courts et la création d’emplois – à condition toutefois de pouvoir former des professionnels qualifiés dans la performance énergétique.

La décarbonation de l’industrie, qui compte pour 20% des émissions en France, est aussi au programme, via l’investissement dans des procédés moins consommateurs d’énergie et / ou émetteurs. Il sera aussi question de compenser le surcoût du passage à une solution bas carbone. Plus d’un milliard d’euros y seront consacrés.

©Chuttersnap

Les transports bénéficieront d’une enveloppe de 11 milliards d’euros, afin notamment de développer le rail, les transports collectifs et toutes les mobilités respectueuses de l’environnement. À lui seul, le secteur (biens et personnes) représentait 30% des émissions françaises de GES en 2017. On remarquera aussi les moyens destinés au développement de l’hydrogène vert : 2 milliards d’euros dès 2020-2022, et plus de 7 milliards d’euros d’ici 2030. À titre de comparaison, le plan hydrogène lancé par Nicolas Hulot en 2018 – qualifié à l’époque d’ambitieux – était d’environ 100 millions d’euros.

La « folie hydrogène »

L’hydrogène a indubitablement le vent en poupe. Désormais considéré comme un axe majeur de la décarbonation, le sujet devient aussi affaire de souveraineté énergétique et industrielle. À coups de milliards, les États annoncent leurs plans : l’Allemagne a mis sur la table 10 milliards d’euros pour bâtir sa filière, le Portugal en investit 7 milliards, tandis que l’Espagne devrait consacrer près de 9 milliards d’euros à la question. Et d’autres sont encore à venir…

Élément atomique le plus abondant sur Terre, la combustion de l’hydrogène dégage trois fois plus d’énergie que l’essence ! L’enjeu est aujourd’hui d’en verdir la production.

L’hydrogène, déjà très utilisé dans l’industrie de la chimie, peut aussi être vecteur d’énergie pour les transports, la production d’électricité et le stockage d’énergie. Élément atomique le plus abondant sur Terre, sa combustion dégage trois fois plus d’énergie que l’essence ! Lorsqu’on l’extrait à partir d’énergies fossiles, on le qualifie d’hydrogène gris. L’enjeu est aujourd’hui d’en verdir la production, ou a minima de la décarboner, grâce à l’électrolyse. L’hydrogène pourrait alors contribuer à la décarbonation des transports lourds – maritimes, routiers, voire aériens. Airbus souhaite ainsi commercialiser un « avion zéro émission » dès 2035. On pourrait aussi parler du biogaz, formé par décomposition de matière organique, s’inscrivant de fait dans l’économie circulaire. Le principal enjeu consiste aujourd’hui à en abaisser les coûts de production.

Et nous, dans tout ça ?

Les nouvelles technologies en général auront aussi un rôle essentiel à jouer dans la transition énergétique. Certes, le numérique a de grands progrès à faire en termes d’empreinte environnementale : une récente étude du Sénat estimait que le secteur, aujourd’hui responsable de 2% des émissions françaises, pourrait d’ici à 2040 en émettre plus que le transport aérien ! Mais il est aussi une partie de la solution. L’essor de l’intelligence artificielle, couplée à l’internet des objets, ouvre des possibilités inédites de connaissance, de pilotage et d’optimisation de la consommation d’énergie. Avec ces nouveaux outils, nous pourrons alors être pleinement acteurs du changement et de la sobriété énergétique, en repensant nos modes de vie et nos comportements – à l’échelle de l’individu, de l’entreprise, de la collectivité.

L’Agence internationale de l’énergie estime que, sous la pression des pays émergents, la demande d’énergie va croître de 25% d’ici 2040 !

Car ne nous y trompons pas : l’appétit du monde en matière d’énergie n’est pas près de se tarir. L’AIE estimait en 2018 que d’ici 2040, sous la pression des pays émergents, la demande d’énergie totale allait croître de 25%, voire 60% pour l’électricité ! Au moment où l’incertitude règne sur l’échiquier international, et tandis que le climat change plus vite que jamais (septembre 2020 a été le mois plus chaud jamais enregistré), l’implication des citoyens, des associations, des entreprises et des collectivités devient plus que jamais essentielle pour basculer dans un système zéro-carbone.


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