À l’avant-garde de la beauté de demain, la créatrice Inès Alpha puise dans les outils numériques des ressources nouvelles pour repenser les standards de beauté, en version post-Internet. Après un passage en agence de publicité comme directrice artistique, c’est finalement la beauté 3D qui lui ouvre les portes du succès. Inès Alpha collabore aujourd’hui avec les plus grands noms de la mode et de la beauté.

 
 
 
 
 
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Tu es l’une des pionnières de la beauté numérique. Quelles sont tes influences et comment as-tu découvert cette dimension radicalement innovante de la beauté ?

INÈS ALPHA : J’essaie de rester humble par rapport au fait d’être considérée comme à l’avant-garde de la beauté numérique. Mes influences, je les tire de tout une galaxie de personnalités qui ont fait de la transformation leur métier, en dehors des outils digitaux, principalement à partir de maquillage et d’objets. C’est le cas du performeur drag-queen Hungry (@isshehungry) qui me fascine. Il a cette capacité à se transformer en créature très singulière et je ne me lasse pas de regarder ses images. J’apprécie aussi beaucoup la make-up artist Madroni Redclock (@madroni_redclock) qui est très jeune et propose des créations maquillage particulièrement riches. Mes icônes beauté sont des artistes qui se transforment pour ressembler à des personnages qui n’ont presque plus rien d’humain ; l’étrange est une forme de beauté qui me touche beaucoup.

 
 
 
 
 
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Pour ma part, j’ai découvert le maquillage numérique presque par hasard, en expérimentant avec les outils de la 3D. Au début je les utilisais pour créer des clips ou des visuels. Ces outils me permettaient de m’extraire de mon quotidien en agence de publicité ; j’espérais pouvoir vivre de ces créations un jour, en tant qu’artiste.

Tu crées des parures de visage très ornementales, à la façon de masques ouvragés créés en 3D. Comment qualifies-tu ton travail ?

I. A. : Je considère que je fais du maquillage numérique. En ajoutant un élément 3D sur un visage, je le transforme, de la même manière que les poudres, rouges à lèvres et autres ornements transforment un visage. La différence c’est que j’utilise des outils digitaux. J’ai commencé en post-production, en rajoutant le maquillage 3D après avoir réalisé une image ou un film. Cette technique permet d’avoir des rendus réalistes : on a l’impression que la parure ou l’objet 3D est véritablement posé sur la personne. De cette manière, la personne qui regarde l’image est instantanément projetée dans le futur.

Cette industrie est naissante mais déjà extrêmement créative et prescriptrice. Dresse-nous un panorama de la beauté digitale aujourd’hui.

I. A. : Aujourd’hui, les grandes figures dans le maquillage numérique sont principalement des créateurs et créatrices de filtres que l’on trouve sur Snapchat ou Instagram. La création de ces filtres repose sur la réalité augmentée, qui est en fait de la 3D en temps réel. Quand j’ai commencé ces outils n’étaient pas encore très perfectionnés ; ce n’est qu’au lancement des logiciels de création de filtres de Snapchat et Instagram que j’ai pu adapter mes créations à la réalité augmentée. La majorité de ces créateurs et créatrices ne parle pas de maquillage à proprement parler : il s’agit plus de travailler sur les bugs, les glitchs, les effets.

De mon côté, je tiens à cette notion de maquillage digital, je considère que les filtres participent pleinement dans le phénomène de beauté numérique. L’expérience utilisateur est vraiment intéressante et un large public peut avoir accès aux créations. J’ai toujours eu à cœur de rendre les miennes disponibles au plus grand nombre.

Y a-t-il d’autres créateurs ou créatrices dont le travail se rapproche du tien ?

I. A. : Je pense à Johanna Jaskowska (@johwska) qui a créé le filtre Beauty3000 en s’inspirant des effets « glow » que l’on retrouve en photographie de mode. Elle a été la première à adapter l’effet glossy à la réalité augmentée.

 
 
 
 
 
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Les filtres sont un outil très populaire. De quelle manière redéfinissent-ils les contours de la beauté ?

I. A. : Les filtres ont un pouvoir transformateur qui conduit les gens à se voir et à s’exprimer différemment. Personnellement, les filtres m’ont beaucoup aidée à m’exprimer sur les réseaux. J’ai commencé par utiliser des effets déformants, pour explorer l’étrangeté associée à la beauté. Paradoxalement, certains filtres peuvent aider à gagner confiance en soi. Toutefois, j’ai conscience du fait que certains filtres sont créés pour effacer les « défauts », par exemple en modifiant la couleur des yeux ou en corrigeant les traits du visage.

L’industrie de la beauté est souvent critiquée pour sa contribution à la diffusion de stéréotypes et de normes oppressives. Qu’en est-il de la beauté numérique : assouplit-elle ou renforce-t-elle ces standards ?

I. A. : J’ai le sentiment que la dimension normative de la beauté est de plus en plus contestée. De nombreux artistes qui m’inspirent utilisent le maquillage physique pour transformer leur visage dans un sens qui subvertit les normes, les genres et les habitudes de beauté. Leur visage est une forme de canevas en déconstruction. À mon sens, ce n’est pas tant le maquillage en soi qui est problématique que ce qu’on en fait. Il en va donc de même pour le maquillage numérique qui peut tout autant être un outil créatif qu’un instrument oppressif. On peut véritablement en faire un outil redoutable qui crée des complexes, notamment parce que le maquillage digital donne accès à une forme de beauté inaccessible.

La beauté de demain devrait beaucoup plus se préoccuper d’inclusion et de diversité. J’ai espoir que cette diversité se retrouve dans les filtres et le maquillage numérique. C’est un travail collectif à mener, autant de la part des artistes que des journalistes, des cinéastes ou des marques. Et le digital nous apporte un outil de plus pour explorer ces nouvelles formes de beauté.

 
 
 
 
 
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Quelles sont les perspectives et les explorations possibles avec le maquillage numérique qui ne seraient pas possibles avec le maquillage traditionnel ?

I. A. : Le maquillage numérique offre la possibilité de créer une beauté radicalement futuriste qui n’existe pas encore sur notre planète. C’est en tout cas le fil rouge que je suis pour mes créations. J’aime les textures qui flottent dans l’air, les effets de transparences, les références à l’univers sous-marin. On peut jouer à remplacer le visage par du vide, voir à l’intérieur d’un visage, le découper en morceaux ou faire flotter différents visages. Le maquillage 3D donne énormément de liberté et a un pouvoir transformateur considérable. Il y a également de nombreuses choses que le maquillage numérique ne peut pas faire : il ne reste pas sur la peau et on ne peut pas, encore, le porter dans la rue.

« J’imagine que, bientôt, on pourra arborer le maquillage 3D dans la rue et voir les créations portées grâce à des lentilles de contact pour voir le monde en réalité augmentée »

Inès Alpha, créatrice de maquillage numérique

À quoi ressemble la beauté du futur selon toi ?

I. A. : Je discerne deux scénarios possibles pour la beauté de demain. La première sera inclusive, diverse et accessible à tous et toutes. N’oublions pas qu’être beau ou belle, aujourd’hui, c’est avant tout être riche ; il faut un budget important pour pouvoir se payer le maquillage, le skincare ou les opérations de chirurgie qui permettent de coller aux standards actuels. J’espère donc voir advenir cette beauté inclusive pour demain. Ensuite, il y a la beauté du futur que je fantasme. Une beauté qui rendrait accessible au plus grand nombre les outils digitaux qui évoluent aujourd’hui à une vitesse incroyable. J’imagine que, bientôt, on pourra arborer le maquillage 3D dans la rue et voir les créations portées grâce à des lentilles de contact pour voir le monde en réalité augmentée. Le maquillage numérique serait un accessoire comme les autres. Mais attention à l’effet dystopique, il ne faudrait pas que les gens développent de nouveaux complexes, et ne puissent plus s’accepter sans filtres.

Tu collabores avec de grands noms de la mode et de la beauté. Pour quel type de collaborations font-ils appel à toi ?

I. A. : Chacune des marques avec lesquelles j’ai collaboré était sensible à mon esthétique et à ma vision, ce qui m’a permis de développer plusieurs projets, très différents dans les formats comme dans les approches. Pour Dior, j’ai conçu une vidéo en collaboration avec Peter Philips, le directeur artistique maquillage de la maison. En parallèle, nous avons proposé des créations de maquillage physique accompagnées de maquillage digital, ces derniers étaient accessibles au public sur le compte Instagram de la marque.

Certaines marques me demandent de proposer des créations de maquillage digital pour aller avec la collection produits ; d’autres me proposent d’illustrer certains concepts propres à leur univers. J’essaye de faire en sorte que la collaboration soit vraiment artistique et de raconter une histoire pour chaque projet.

Quelles ressources les marques de beauté traditionnelles peuvent-elles puiser dans la beauté numérique ?

I. A. : La beauté numérique peut contribuer à nourrir les imaginaires de la beauté traditionnelle. Les outils digitaux sont extrêmement puissants, ils permettent d’explorer tellement de pistes que les possibilités d’histoire à raconter sont démultipliées. La beauté digitale permet de créer des personnages ou des produits qui n’existent pas dans la vraie vie. Elle offre la possibilité d’imaginer des beautés différentes qui évoluent dans des mondes imaginaires fantastiques. Je trouve ça fascinant.

À ton avis, quelles seront les tendances les plus folles qui émergeront demain ?

I. A. : J’imagine déjà les Youtubeurs et les TikTokeurs de demain parler de leur routine beauté digitale. Avec le succès des filtres, on voit déjà apparaitre des contenus qui répertorient les meilleures créations de la semaine. Par ailleurs, j’imagine que d’ici quelques années, la frontière entre virtuel et réel se sera effacée. Demain, on pourra appliquer du maquillage virtuel directement sur son visage pour se transformer en temps réel, exactement comme on applique du fond de teint, du contouring ou du blush, mais grâce à la réalité augmentée.


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